‹ De l'application des sciences physiques et chimiques à la pathologie et à la thérapeutique générales; en apprécier les avantages et les inconvenientsChapitre 3 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ÉTIOLOGIE.

Celui qui veut approfondir la médecine , dit Hippocrate tout au commencement de son Traité des airs , des eaux et des lieux , doit considérer d’abord les saisons de l’année et l’influence respective que chacune d’elles exerce. Puis il examinera quels sont les vents chauds et froids , surtout ceux qui sont communs à tous les pays, et ensuite ceux qui sont propres à chaque localité. Si l’on objecte, continue le Père de la médecine , que cela est du ressort de la météorologie, on comprendra facilement, avec

quelque réflexion, que l’astronomie, loin d’être d’une petite utilité au médecin, lui importe beaucoup, car l’état des organes digestifs change avec les saisons. Et cependant Hippocrate n’avait que ses sensations pour apprécier les différences de température , et son génie d’observation pour constater les rapports d’influence entre ces variations et celles des maladies.

Combien ne serions-nous donc pas coupables, aujourd’hui que nous possédons des instruments si précis à l’aide desquels nous pouvons non-seulement mesurer la température de l’air atmosphérique, mais encore sa densité, son humidité et sa sécheresse; combien ne serions-nous pas coupables de négliger l’étude des constitutions atmosphériques , et leur influence sur les constitutions médicales! Je sais bien que, malgré la précision des thermomètres , des hygromètres et du baromètre, la météorologie n’est pas beaucoup plus avancée qu’elle ne l’était au temps d’Hippocrate; mais quel inconvénient y a-t-il à multiplier et à perfectionner, s’il est possible, les observations météorologiques; surtout quel inconvénient y a-t-il à chercher les corrélations diverses qu’il y a entre ces observations et les maladies régnantes? Il viendra peut-être un jour où ces milliers d’observations muettes, mortes, ensevelies dans les an- . nuaires et dans les journaux de médecine, comme

le dit le docteur Roche (1) , seront liées en faisceau scientifique, et serviront à établir des lois et des principes. Déjà le professeur Fuster a entrepris la réalisation de ce grand œuvre, dans un ouvrage couronné par l’Académie des sciences de Paris (2) , et dans lequel il a approfondi l’étude de l’action pathologique des saisons et le rapport de celles-ci avec les maladies des principaux climats. Nous savons, d’ailleurs, déjà que l’électricité atmosphérique exerce une influence fâcheuse sur plusieurs maladies. Ainsi la plupart des asthmatiques souffrent beaucoup plus sous une pression basse de l’atmosphère, ainsi que les individus sujets aux douleurs rhumatismales. Ceux qui ont reçu des blessures graves éprouvent aussi une telle influence de l’atmosphère chargée d’électricité , qu’ils sont de véritables baromètres. Le docteur Jallaguier a souvent remarqué l’exaspération de la douleur chez des femmes atteintes de cancer, soit mammaire, soit utérin (3) . Notre honorable Collègue fait encore observer, avec juste raison, que les ma-

(1) Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques ; t. y, p. 414.

(2) Des maladies de la France dans leurs rapports avec les saisons , ou histoire médicale et météorologique de la France.

(3) Thèse de concours pour l’agrégation , en 1836, p. 44.

lades venant de subir une amputation sont impressionnés d’une manière fâcheuse par un temps d’orage, et que celui-ci compromet le succès des opérations de cataracte. Ce fait n’expliquerait-il pas en partie le plus de succès obtenus par les chirurgiens de Montpellier, et le plus de revers des chirurgiens de Paris?

Il y a , d’ailleurs , dans l’Annuaire météorologique de la France, publié en 1849 , par MM. J. Hœghens , Ch. Martins , et A. Perigny , un passage sur l’application de la météorologie à l’hygiène et à la médecine, que Y Union Médicale (1) a reproduit, et qui se rattache trop à mon sujet, pour que je ne le reproduise pas moi-même : « Les applications de la météorologie à la médecine pourraient faire aisément la matière d’un ouvrage volumineux. En effet, toutes les maladies des organes respiratoires et un grand nombre de celles des organes digestifs ont pour cause les vicissitudes atmosphériques ; la classe si nombreuse des affections catarrhales et rhumatismales n’en reconnaît pas d’autres. Tous les praticiens savent que le retour de l’automne et de l’hiver amène celui de ces affections. Mais on n’a jamais établi rigoureusement la relation qui existe entre certains chan-

(1) L’Union Médicale, année 1849, p. 228.

gemenls atmosphériques et le nombre ou la mortalité des malades. Toutes ces études sont encore à faire ; elles formeront un jour la base d’une hygiène rationnelle; elles nous apprendront quel est le climat le plus propre à amener la guérison de telle ou telle maladie. Sans doute on sait, d’une manière générale, que les climats marins et tempérés conviennent aux phthisiques; mais il n’y a pas encore long-temps qu’on les envoyait à Montpellier, où ils périssaient aussi vite que dans le Nord (1). On persiste à leur conseiller Pise ou Pau qui ne valent guère mieux. Les médecins ignorent, en général, que l’égalité du climat, l’humidité habituelle de l’air , peut-être la forte pression barométrique, sont les conditions capitales pour prévenir ou guérir les tubercules pulmonaires. La température moyenne de l’année paraît beaucoup moins importante. Ainsi, dans le Nord, la phthisie est infiniment plus rare en Norwége sous le 70me degré de latitude, qu’à Stockholm sous le 59me. Cependant, la température moyenne est de 0.5 à Kaafiord, non loin du Cap-Nord, et de 5.6 dans la capitale de la Suède; mais le climat de la

(1) Cette assertion est fort gratuite , et nous fait désirer de plus en plus la publication d’un travail que le docteur Marchessaux a annoncé , le 20 Novembre 1847, àM. Malgaigne.

Norwége est essentiellement égal , celui de la Suède éminemment extrême. Il n’est pas douteux que certains climats conviennent à certaines constitutions ; et le jour où l’hygiène sera assez avancée pour indiquer à chacun le pays qu’il doit préférer, la puissance de la médecine sera pour ainsi dire doublée. L’hygiène élevée au rang des sciences qui président aux destinées des nations, prendrait alors, dans les Conseils d’état, la place qui lui appartient: elle veillerait sur la santé publique; elle travaillerait au perfectionnement de la santé humaine ; et ses efforts, unis à ceux d’une gymnastique intellectuelle, bien dirigée, contribueraient puissamment à l’amélioration morale et au bonheur des peuples. C’est encore à la météorologie et la physique du globe que le médecin philosophe doit demander la cause de ces grandes épidémies qui , à certains intervalles, parcourent le monde, en laissant derrière elles le deuil et la désolation. Il n’y a que les grandes influences atmosphériques ou telluriques qui peuvent expliquer la marche d’un fléau qui, du fond de l’Inde , arrive à l’extrémité de l’Europe, franchit tous les obstacles, défie toutes les méthodes curatives, s’aggrave, se ralentit, cesse ou reparaît, sans qu’on puisse se rendre compte de ses oscillations. Telles sont les puissances inconnues qui lui tracent son itinéraire, déterminent la durée de ses étapes, augmentent sa violence ou

arrêtent ses ravages. C’est un problème qu’une seule science est incapable de résoudre ; il demande le concours de toutes les connaissances humaines. Mais il est évident que la météorologie et la physique du globe doivent nous révéler un jour les secrets de ces grandes épidémies qui affligent l’humanité. »

Alibert , qui , dans un discours plein de verve (1), présenta les avantages de la météorologie avec une élégance de style à laquelle je n’oserai jamais prétendre , ht ressortir , dans ce même discours, les avantages que la médecine peut retirer de la connaissance, de la forme et de l’étendue des continents , des accroissements et des décroissements des mers qui les baignent, des époques et du mode de la formation des montagnes, des plaines et des vallées. Il prétendit même que c’est à la solution de tous ces problèmes que tient en partie le grand et étonnant phénomène des maladies endémiques ou régionales. Ces applications géologiques sont d’ailleurs afférentes à une question qui est échue à l’un de mes honorables Compétiteurs , et je crois avoir fait assez en les mentionnant.

(1) Éloges historiques composés pour la Société médicale de Paris , suivis d’un discours sur les rapports de la médecine avec les sciences physiques et morales. 1806.

Quoique la chimie soit loin de réaliser toutes les promesses que font en son nom plusieurs de ses enthousiastes, et que, malgré l’exactitude de ses analyses de l’air atmosphérique, elle ne nous révèle aucune différence constante et avérée entre l’air pris à la surface de la terre et celui que l’on recueille dans les plus hautes régions où l’homme peut parvenir; quoique l’air recueilli dans un pays où sévit une épidémie meurtrière ne soit pas démontré, par l’analyse chimique, différent de celui que l’on recueille dans un pays exempt de toute épidémie, il me paraît rationnel de continuer l’application des analyses chimiques à cette cause présumée des maladies épidémiques, parce que ces recherches n’empêchent pas le praticien d’observer la marche de ces mêmes maladies. D’ailleurs, des recherches infructueuses jusqu’à ce jour peuvent amener plus tard à un bon résultat. C’est ainsi , par exemple, que, reprenant les expériences de Lavoisier, Seguin, de Humboldt et Gay-Lussac , qui attribuaient tous à un excès de gaz acide carbonique la viciation de l’air confiné, c’est-à-dire appartenant à ces enceintes qui renferment un trop grand nombre d’individus, M. Leblanc a , d’après une méthode d’analyse propre à MM. Dumas et Boussaingault , constaté qu’on avait eu tort de rejeter la donnée des chimistes déjà cités , et que le gaz acide carbonique peut se trouver, dans certains

lieux, en excès tel que sa proportion ordinaire soit décuplée et devienne cause pathologique (1).

Les notions fournies par la chimie sur les rapports qui existent, soit entre l’alimentation azoléeet l’acide urique, appelé déjà lithique par Scheele (2) , soit entre l’alimentation féculente et le sucre des urines diabétiques (3), autorisent à admettre comme rationnelle l’application des sciences physiques au diagnostic des maladies , sans rien préjuger , du reste, de l’influence qu’ont ces mêmes sciences sur la nature de l’affection lithiasique ou de l’affection glucosurique ; car la chimie ne nous a pas encore révélé pourquoi toutes les personnes soumises à une alimentation fortement azotée, ou à une alimentation féculente, ne sont pas atteintes de gravelle ou de diabétès sucré. Le quelque chose qui dispose l’homme à telle ou telle autre maladie n’a pas encore été soumis au creuset de l’analyse chimique.

(1) Annales de chimie et de physique; 3me série, t. V, p. 223.

(2) Dict. de méd. et de chirurgie pratiques; t. IX, p. 241.

(3) Annuaire de thérapeutique , de matière médicale et de pharmacie, par A. Bouchardat , 1841, p. 216.

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