CHAPITRE TROISIÈME
Sans l’application des sciences physiques et chimiques , la thérapeutique n’existerait pas ; ou du moins elle serait tellement restreinte dans ses moyens, qu’elle serait insuffisante. Comment, en effet , traiter les fractures dites improprement compliquées , sans appareils confectionnés d’après des règles d’une physique plus ou moins savante? Les peuples sauvages eux-mêmes comprennent si bien l’importance de l’immobilité la plus complète des os fracturés, pour en obtenir une guérison aussi exemple que possible de la déformation du membre, qu’ils enveloppent celui-ci d’une peau d’animal fraîchement écorché, laquelle, en se séchant, le maintient solidement ; ou bien ils l’enserrent de branchages, et assujettissent les liens qui en-
lacent ceux-ci avec des corps résineux qui se solidifient.
Comment réduire les luxations anciennes sans moufle, sans potence? Il suffît de considérer la foule de machines et de procédés, vicieux pour la plupart, qui figurent dans l’histoire de la thérapeutique de la luxation la plus commune de toutes, celle de l’épaule, pour rester convaincu de l’importance de l’application des sciences physiques à la thérapeutique des luxations. Ceux, en effet, qui ont placé sous l’aisselle une porte ou une échelle pour soulever le corps du sujet présentant une luxation de l’humérus, afin que le corps, ainsi soulevé, fît contre-poids pendant qu’ils tiraient ou faisaient tirer fortement sur le bras abaissé , avaient certainement des idées instinctives de physique , et l’imperfection de leurs appareils grossiers est plus que suffisante pour démontrer la nécessité de l’application des sciences physiques à la thérapeutique des déplacements des surfaces osseuses.
L’orthopédie, cette partie de la thérapeutique, presque neuve, et que Delpech a le premier accréditée, en France, par son Traité de VOrthomorphie , existerait-elle sans le perfectionnement auquel sont arrivées aujourd’hui les sciences physiques? Sa réputation a déjà été compromise par des applications mal entendues des appareils. Ceux-
ci, en effet, ne doivent être employés que par des personnes connaissant non-seulement le mécanisme des machines , mais encore leurs indications ; et ces indications ne peuvent être bien comprises qu’à l’aide de la connaissance exacte de la nature, du caractère , de la direction et de l’intensité des forces. Or, cette connaissance ne peut être acquise qu’à l’aide de certaines études de physique ; et cependant l’orthopédie est une ressource thérapeutique d’autant plus précieuse , que, s’associant à la section sous-cutanée des tendons, et même des muscles , elle a donné à cette partie de la chirurgie une garantie de succès qui lui manquait, et par l’absence de laquelle la ténotomie, connue depuis plusieurs siècles, était tombée en discrédit.
Ce que je viens de dire de la ténotomie souscutanée m’amène naturellement à mentionner l’idée de pratiquer diverses opérations chirurgicales en abritant du contact de l’air les parties intéressées. Cette idée, en effet, a été puisée dans les sciences physiques, et a déjà été suffisamment utilisée pour qu’il soit juste de l’admettre dans le cadre des applications heureuses des sciences physiques à la thérapeutique. Il me suffira de citer, comme exemples, les six cas d’abcès par congestion dont la guérison, opérée par M. Jules Guérin, a été constatée par une Commission du Conseil général des hôpitaux
de Paris (1). Un large pli étant fait à la partie la plus déclive de l’abcès, M. J. Guérin introduit, par la base de ce pli, un long trocar dont la canule est munie d’un robinet ; quand le trocar est parvenu dans l’abcès, il est retiré; et, une seringue étant adaptée à la canule, le pus est aspiré. J’ai vu M. J. Guérin procéder ainsi, à l’hôpital des Enfants, en 1842.
Que serait la thérapeutique des voies urinaires sans les perfectionnements apportés par les sciences physiques dans la confection des sondes et des bougies ? N’est-ce pas aux progrès des sciences physiques qu’est due la lithotritie, cette opération non sanglante à laquelle avaient songé tant de gens, qui avait même été essayée par divers chirurgiens de differentes époques , et qui a tant été perfectionnée depuis que M. Civiale en a réellement doté la science ?
La thérapeutique obstétricale de notre époque aurait-elle acquis tant de supériorité sur celle des siècles précédents, sans le concours et l’application des sciences physiques? N’est-ce pas à elles, en
(1) Rapport adressé à M. le délégué du Gouvernement provisoire , sur les traitements orthopédiques de M. le docteur Jules Guérin; p. 174.
effet , que sont dus la céphalotribe de M. Baudelocque neveu et le forceps-scie de Van-Huevel?
Sans que je trace ici le tableau des progrès qu'a faits la coutellerie chirurgicale, progrès auxquels M. Bourdeaux , de notre ville , contribue chaque jour, n’est-il pas évident que la thérapeutique chirurgicale doit une partie de son perfectionnement à celui de la coutellerie ?
Indépendamment des secours immenses que je viens de signaler comme rendus à la thérapeutique par des applications diverses de la mécanique, qui occupa sans contredit une des premières places parmi les sciences physiques, celles-ci ont été encore invoquées par la thérapeutique, toujours jalouse de calmer les maux et de prolonger la vie de l’homme. Sans plus de détours, je me hâte de dire que c’est des secours thérapeutiques empruntés à I’électricité que je veux parler. Il est bien évident que je ne puis ici ni faire l’histoire des phases diverses de la vogue qu’a eue ce moyen , qui inspira tout d’abord tant de confiance, ni décrire les différents modes suivant lesquels on l’administre, tels que les étincelles, les courants et les bains, l’acupuncture et l’éleclro-puncture, la machine électrique et la pile de Volta. Je me contente donc de dire qu’il est loin d’avoir
encore rendu les services qu’en attendaient certains enthousiastes de tout ce qui est nouveau. Cependant il est juste d’ajouter que des médecins dont on ne saurait récuser l’autorité , ont consigné, dans les fastes de la thérapeutique, des guérisons par l’électricité. De ce nombre est De Haën , qui a consacré plusieurs chapitres à détailler des histoires de maladies dans lesquelles il a appliqué l’électricité avec plus ou moins de succès (1). J’ajoute qu’un médecin, élevé dans cette Faculté , et mentionné dans le Dictionnaire des sciences médicales ( t. LI1I, article spasme ), ayant été guéri par l’électricité , a joint aux ouvrages déjà publiés sur ce point de thérapeutique, un livre dans lequel est cité un grand nombre de guérisons de maladies diverses (2). J’ai moi-même obtenu de bons effets de l’électricité, chez des paralytiques, à l’établissement thermal de Balaruc surtout ; mais les cas que j’ai observés ne me permettent pas de conclure à l'efficacité absolue de ce moyen thérapeutique. Je crois, au contraire, qu’il doit concourir avec d’autres.
Sans pouvoir préciser , en ce moment, si les
(1) Antonii de Haën, Ratio medendi , t. I, p. 82, 233, 379; t. II, p. 194.
(2) Du galvanisme appliqué à la médecine, par B. -R. Fabré-Palaprat ; 1828.
phénomènes observés par les savants et les curieux qui se sont élevés à de grandes hauteurs atmosphériques, ont suggéré au docteur Junod l’idée de faire des essais sur les divers degrés de pression atmosphérique , ou bien si celte idée est venue à son esprit par les seules données des lois physiques, toujours est-il que cette idée a été mise à profit par le docteur Pravaz, qui l’avoue d’ailleurs franchement (1). M. Pravaz, à l’aide d’une vaste cloche en verre, sous laquelle peuvent entrer et s’asseoir plusieurs personnes, a soumis certains malades à de l’air fortement condensé, et il a obtenu des résultats on ne peut plus satisfaisants. M. Tabarié , notre concitoyen, qui cultive les sciences physiques par goût, et non comme un industriel , s’occupa aussi de la condensation de l’air atmosphérique, au point de vue médical, et disputa la priorité au docteur Pravaz. Il a eu, pendant plusieurs années, un magnifique appareil qu’il confia à la sage direction de notre savant Collègue, le docteur Bertin (2).
(1) Mémoire sur l’emploi du bain d’air comprimé ; 1840,
(2) Je regrette vivement que cet appareil n’ait pas été encouragé par ce feu sacré de localité qui devrait porter les médecins de Montpellier à soutenir toutes les ressources médicales pouvant augmenter le nombre des malades attirés dans notre ville par son beau climat et la
sa
C’est encore aux sciences physiques qu’est due l’idée si heureuse de l’insufflation pulmonaire , dans les cas d’asphyxie par absence d’air atmosphérique dans le thorax, comme cela a lieu si souvent chez les nouveaux-nés ; ou par l’introduclion d’un gaz délétère, ainsi que cela s’observe chez les personnes qui tombent dans des cuves vineuses ou dans des fosses profondes dont l’air est rare et vicié.
Quoiqu’il me répugne de placer l’anatomie au rang des sciences physiques, lui ayant assigné cette place dans le chapitre précédent, où j’ai eu à l’examiner au point de vue pathologique, je ne puis me dispenser, ce me semble, de signaler ici l’importance de l’application de la connaissance exacte de nos organes sains à la thérapeutique. En effet, sans cette connaissance exacte de la disposition des divers organes de l’homme, et de l’arrangement particulier des différentes parties de ces organes, le médecin opérateur oseraitil porter un instrument tranchant sur son sem-
réputation de sa Faculté de médecine : je fais allusion aux sources d'eaux minérales qui sont près d’ici, ainsi qu’à un établissement de bains à vapeur qu’on a laissé perdre, ainsi qu’à des maisons de santé, dont le besoin est impérieux1, etc. , etc.
blable ? C’est la connaissance exacte de la disposition des artères et des nerfs, sans parler de celle des membranes séreuses et des diverses couches aponévrotiques, qui peut seule lui donner la confiance d’être utile. Mes honorables Argumentateurs ne manqueraient donc pas de me reprocher une omission grave, si je n'avais le soin de signaler ici l’importance de l’application de l’anatomie à la thérapeutique; quoique, à vrai dire, je ne croie pas que l’esprit de ma question soit de me demander autre chose que l’opposition de l’application des lois de la matière à celle des lois de la vie. Aussi , n’énumérerai-je pas les applications détaillées de l’anatomie à la thérapeutique des anévrysmes, des hernies, etc. J’ai d’ailleurs déjà fait ce travail en 1839, dans une thèse de concours où j’eus à traiter de l’influence des travaux et des découvertes anatomiques, depuis Vésale, sur les progrès de la pathologie chirurgicale.
Quant aux sciences chimiques, leur application n’est pas moins importante, pour la thérapeutique, que l’application des sciences physiques. Il ne suffi t pas, en effet , que les médicaments soient bien préparés , ce qui nécessite chez le pharmacien la connaissance des lois présidant aux diverses combinaisons chimiques, alors surtout qu’il ne se borne pas au simple rôle de manipulateur , c’est-
à-dire d’homme suivant de point en point les procédés tracés par de plus habiles que lui ; il faut encore que le médecin ait assez de connaissances chimiques pour apprécier les résultats de ses prescriptions. Ainsi, il doit connaître les diverses incompatibilités chimiques, c’est-à-dire les réactions desquelles il résulte que les substances prescrites donnent lieu, par leur décomposition, à un produit inerte ou même dangereux. Il doit savoir que cette décomposition ne dépend pas seulement de l’action des substances associées, mais qu’elle est souvent due à l’acidité du suc gastrique ou à l’alcalinité du suc intestinal. Il doit connaître la solubilité diverse des substances qu’il prescrit, et approprier le choix du véhicule ou de l’excipient à cette solubilité connue. Sans cette connaissance, en effet, il s’expose, d’une part, à des mécomptes sur l’action de prescriptions qu’il croyait devoir être fort actives, et, d’un autre côté, il court le risque de phlogoser ou même d’ulcérer la muqueuse gastrique en lui adressant des substances trop corrosives, et qui avaient besoin d’un excipient sur lequel cet excès d’action corrosive se serait en quelque sorte assouvi. Dans les cas d’empoisonnement pour lesquels il est appelé de bonne heure , il doit savoir quelles sont les substances qui peuvent le mieux former , sinon un composé tout-à-fait insoluble, du moins un mélange qui en détruise
au plus tôt l'action corrosive ou seulement vénéneuse (1).
N’ayant pas le temps de pousser plus loin l’examen des connaissances chimiques dont a besoin le médecin , je me hâte d’ajouter que l’application des sciences chimiques n’est pas moins démontrée indispensable à la thérapeutique, par la dotation que la chimie a faite, à l’humanité, de la strychnine, de la morphine , de la quinine ; des préparations cyaniques, iodees, auriques et autres, parmi lesquels il serait injuste d’oublier le chloroforme. Ces acquisitions de la chimie moderne rendent , en effet, de très-grands services à la thérapeutique, et prouvent qu’il ne suffit pas d’être munipulateur, pour s’élever à de pareilles découvertes.
(1) A propos do la thérapeutique des empoisonnements, je ne puis m’empêcher de mentionner l’application des divers appareils propres à évacuer instantanément la substance toxique , et parmi lesquels je n’aurai garde d’oublier le siphon de M. Gay (Honoré), professeuragrégé à l’École de pharmacie de Montpellier. Ces divers appareils auraient dû être mentionnés parmi les moyens physiques , mais j’ai voulu éviter de morceler le peu qu’il
m’est permis de consacrer à cette branche importante de la thérapeutique.
Si je n ai pas signale , non plus , la minéralogie dans l’application des sciences physiques à la thérapeutique , c’est que les minéraux passent par le laboratoire du chimiste avant de devenir remèdes.