CHAPITRE PREMIER
ÉTIOLOGIE.
Gaëlano Giorgini, de l’Académie de Lucques , raconte qu’au sud des Apennins, est une plaine coupée en trois bassins, et disposée de telle sorte que la pluie et les eaux de source se déchargent dans la mer par des courants naturels ou artificiels ; mais que, d’autre part, quand les eaux de la mer remontent, poussées par le vent, elles remplissent les bassins et inondent jusqu’au pied des montagnes; et que, comme alors elles ne peuvent plus rétrograder, il résulte un mélange qui se corrompt et répand l’infection dans tout le voisinage (1).
(1) Thèse de concours du docteur Verrez pour l’agrégation , en 1843, p. 58.
Après avoir décrit les effets meurtriers de l’air infect de cette localité sur ses habitants, Gaëtano Giorgini ajoute qu’en 1714, Gemignano Rondelli, ingénieur de Bologne, proposa d’essayer la séparation des eaux de la mer ; qu’en 1730, le célèbre Eustache Manfredi renouvela la même proposition ; qu’en 1736, Bernardino Zendrini, mathématicien de la République de Venise , insista sur la nécessité de la construction d’une écluse près de l'embouchure de Burlamacca , dont les portes mobiles seraient fermées comme des soupapes par les eaux de mer, tant que ces eaux seraient élevées par le flux ou les tempêtes, et seraient ouvertes pour l’écoulement des eaux du marais, dès que , leur niveau étant devenu supérieur à celui de la mer, les forces des eaux intérieures auraient le dessus. Cette écluse fut construite en 1741, et le succès le plus complet couronna cette entreprise, dont l’utilité avait pu jusqu’alors paraître douteuse, dit Gaëtano Giorgini lui-même. Les portes de l’écluse ayant eu besoin de réparations qui ne furent pas faites immédiatement, les effets de la cattiva aria se reproduisirent dans les étés de 1768 et 1769. Aussitôt que les portes de l’écluse furent remises en bon état, la mortalité , qui s’était élevée , dans les deux années précédentes, à 1/15, ne fut plus que de 1 sur 40. En 1784 et 1785 , le service des portes de l’écluse ayant été de nouveau interrompu,
le nombre des morts s’éleva à 1 sur 20 ; et l’on remédia à ce retour d’insalubrité en réparant encore les dégâts que les portes de l’écluse avaient soufferts. Ces preuves successives de l’utilité incontestable de l’écluse en firent construire sur plusieurs autres points voisins; et, depuis qu’un système bien entendu d’écluses a été adopté, la plaine du sud des Apennins Liguriens est à l’abri des maladies d’aria cattiva , et sa population a doublé tous les 36 ans.
Or, je le demande, quelle part ont eue les sciences physiques ou chimiques dans la construction de cette écluse? Gaëtan Giorgini ne dit pas sur quelles données Gemignano Rondeili proposa la séparation des eaux de la mer; et si quelque idée scientifique, confuse, a présidé à cette construction, la profession de Rondeili me fait plutôt supposer cette idée de nature mécanique que de nature chimique. La sanction qui fut donnée par Zendrini, mathématicien de la République de Venise, à ce projet d’écluse, me confirme dans ma supposition; et cependant c’est à la chimie qu’est attribué généralement l’honneur de cette mesure de salubrité publique. Il est bien juste de reconnaître que la chimie s’est emparée de ce fait, et l’a expliqué par ses lois. Ainsi , après que Gaëtano Giorgini eut communiqué ce fait à l’Académie royale des sciences (séance du 12 Juillet 1825), et qu’il eut soulevé
diverses questions explicatives (1), plusieurs chimistes se livrèrent à la solution de ces questions, et le Magazin philosophical publia, il y a peu d’années , un mémoire fort intéressant de Sir Fr. Daniell (2). Mais, encore une fois, ce fait heureux d’assainissement, qu’il conviendrait peut-être d’imiter sur les bords de notre plage, n’est pas, selon moi , un exemple de l’application des sciences chimiques : il me paraît appartenir à la simple observation.
Cette première remarque une fois faite sur l’importance qu’il y a, pour la solution de mon problème, de ne pas confondre les services rendus par l’application des sciences physiques et chimiques à la pathologie et à la thérapeutique générales , avec l’application de l’observation en général , je vais essayer de prouver que l’application des sciences physiques et chimiques à l’étiologie est souvent exagérée, et par conséquent fautive, vicieuse.
Pour atteindre à ce but, n’ayant pas la prétention d’épuiser toute la série des preuves que l’on pourrait fournir, il me suffît de reporter l’attention de mes Lecteurs sur les épidémies de choléra-morbus qui
(1) Annales de chimie et de physique; t. XXIX, p. 225.
(2) Ce mémoire a été traduit dans les Annales de chimie et de physique; 3me série, t. III, p. 331.
ont désolé la France en 1832 , 1835 et l’an dernier. A combien de conjectures ne se sont pas livrés les hommes de science pour expliquer la cause de ces épidémies ! Les uns ont imaginé des courants atmosphériques venant des bords du Gange, et renforcés, sur leur passage, par des émanations délétères qui s’échappèrent des lieux insalubres qu’ils eurent à traverser. Mais si cette hypothèse du docteur Chapelle, qui regarde le choléra-morbus indien comme une fièvre paludéenne , était vraie , le sulfate de quinine aurait dû avoir partout le même succès qu’il a eu dans certaines localités, et dans certains moments où le génie paludéen était réellement le fond de l’épidémie à forme cholérique. Or, il s’en faut bien que le succès du sulfate de quinine ait été aussi général qu’il aurait dû l’être d’après l’hypothèse du docteur Chapelle (1). D’autres ont attribué le choléra-morbus épidémique à l’électricité de l’air : M. Demidoff communiqua à l’Académie des sciences de Paris, dans sa séance du 28 Août 1848, une lettre de Sl-Pétersbourg, dans laquelle on lui disait que l’aiguille aimantée n’avait cessé d’être agitée et vacillante durant tout le temps où le choléra-morbus avait sévi avec le plus d’intensité ; mais en donnant connaissance de
(1) Gazette médicale de Paris, année 1849, p. 466.
cette lettre écrite à M. DemidofF, M. Arago fit toutes réserves, tant sur la nécessité que sur l’explication du phénomène. Il rappela que rien de semblable n’avait été observé en France, durant l’épidémie de 1832 (1).
M. Flou, pharmacien, croyait avec tant de conviction que la propagation du choléra-morbus est due à des émanations atmosphériques , qu’il proposa, à l’Académie des sciences de Paris ( séance du 12 Février 1849 ) , de faire dégager du gaz ammoniac sur tous les points ou le choléra se déclarait (2).
Dans sa séance du 25 Juin 1849, l’Académie des sciences de Paris entendit la lecture d’un mémoire sur la marche géologique du choléra. D’après M. Nérée Boubée, auteur de ce mémoire , la nature géologique du sol exerce une influence incontestable sur la constitution médicale de chaque lieu ; la nature chimique de l’eau et celle des exhalaisons de la terre dépendent de la constitution géologique du lieu , dont je me garderai bien , au reste , de poursuivre les diverses influences que lui
(1) Gazette médicale de Paris, année 1848, p. 697.
(2) Ibidem , 1849; p. 128.
attribue M. Nérée-Boubée (1). De ce que l’épidémie de choléra-morbus sévit Tan dernier sur Elbeuf, qui est sur la rive gauche de la Seine , ainsi que sur plusieurs autres localités tout aussi voisines de cette rivière, tandis que La Londe , Les Ecameaux , Thuit-Angei , Thuit-Signol et autres localités peu distantes d’Elbeuf , mais n’étant pas traversées ni avoisinées par des cours d’eau en ont été exempts, le docteur Hervieux conclut (2) que les fleuves et tous les cours d’eau en général, sont le véhicule de prédilection du miasme générateur du choléra. Et cependant Lyon, cette ville qu’enveloppent presque constamment les vapeurs du Rhône et de la Saône, est un exemple remarquable d’immunité cholérique. On trouve aussi dans la Gazette Médicale de Paris (3) un long mémoire du docteur Fourcault, sur les prétendues conditions hydrographiques et géologiques qui favorisent le développement et la marche du choléra-morbus.
Je ne pousserai pas plus loin l’énumération des causes physiques auxquelles on a attribué le choléra , et je crois que ces exemples pourraient suffire pour prouver combien l’application des sciences
(1) L’Union médicale, année 1849, p. 308.
(2) Ibidem , p. 322.
(3) Année 1849, p. 157, 338 et 357.
physiques et chimiques est souvent fausse ou du moins exagérée et dénuée de preuves; mais, de crainte qu’on me reproche de n’avoir parlé que d’un état morbide, au lieu d’étendre l’application exagérée des sciences physiques et chimiques a la pathologie générale, je vais multiplier mes exemples. J’ajouterai donc qu’il y a aussi exagération , et même exagération fâcheuse, chez les médecins qui, ayant à traiter une hémorrhagie spontanée, n’en rattachent l’étiologie qu’aux phénomènes physiques de la vie, ainsi que le professeur Magendie l’enseigne au Collège de France (1) ; j’ajouterai qu’il y a encore exagération, et même exagération fâcheuse , chez l’homme de l’art qui, consulté pour un cancer, n’en rattache l’étiologie qu’aux résultats des études microscopiques.
J’ajouterai qu’il y a exagération fâcheuse, d’enseigner publiquement, comme l’a fait M. Magendie au Collège de France, dans sa onzième leçon de 1836, que les hydropisies sont en grande partie sous l’empire des lois physiques , alors que l’expérience démontre tous les jours la guérison de celles qui ne dépendent pas de lésions orga-
(1) Leçons sur les phénomènes physiques de la vie t. I, p. 136 et suivantes.
niques , à l’aide de substances médicamenteuses dont l’action est certes loin de pouvoir être expliquée physiquement. Telles sont la digitale pourprée, la scille, le nitrate de potasse, et quelquefois le chiendent tout seul, ainsi que j’en ai vu un exemple dans les salles de feu le professeur Lafabrie, il y a par conséquent déjà long-temps. Enfin, j’ajouterai qu’il y a exagération fâcheuse de l’application des sciences physiques et chimiques à la pathologie et à la thérapeutique générales, d’oser donner une théorie de la maladie basée sur l’influence délétère de l’oxigène, comme l’a fait M. J. Liébig, dans un ouvrage intitulé : Chimie organique appliquée à la physiologie animale et à la pathologie (1).
(1) Pour ne pas encourir le reproche d’avoir omis de signaler comme fausse l’application qu’a faite encore M. Liébig , de la chimie à la pathologie et à la thérapeutique générales , en bâtissant, pour la contagion, une théorie d’après laquelle la contagion n’a aucun rapport avec la force vitale, je m’empresse de dire que les excentricités du professeur de Giessen ont été signalées, en 1844, par le docteur Charles Anglada, aujourd’hui mon Collègue et mon Compétiteur : cette dernière circonstance ne m’empêche pas de reconnaître le vrai mérite de son intéressante brochure.