CHAPITRE TROISIÈME
Dire que, sans 1 application des sciences physiques et chimiques , la thérapeutique n’existerait pas , ou du moins serait tellement restreinte dans ses moyens propres à remplir les indications , qu’on
(1) Études chimiques sur le sang humain ; thèse soutenue à Paris, pour le doctorat en médecine, le 23 Novembre
(2) Des altérations du sang dans les maladies; thèse de concours pour une chaire de pathologie interne, à Paris
(3) Traité de chimie pathologique, 1842.
(4) Essai d’hématologie pathologique, 1843.
serait fondé à déplorer son insuffisance, injustement accusée aujourd'hui par ceux qui oublient l’arrêt irrévocable de mort prononcé contre l’homme par le Dieu tout-puissant qui l’a créé (1), est une assertion que je ne regrette nullement d’avoir émise dans ma première section. Mais je crois tout aussi vrai, et par conséquent tout aussi juste d’ajouter ici quela thérapeutique est, de toutes les branches de la médecine , celle à laquelle on fait le plus souvent application fausse, exagérée, incroyable de prétention ; et cette exagération provient toujours de la manie que j’ai déjà signalée , et qu’ont certaines personnes, de vouloir expliquer tous les phénomènes de la vie par les lois qui régissent la matière brute, oubliant que ces lois peuvent être dominées par la force vitale , cette force des forces , pour me servir de l’expression heureuse du professeur Andral.
Oui , MM. Liébig et Dumas n’ont pas craint de chercher à prouver ce qui avait souvent été dit vaguement avant eux, savoir : que l’homme est une machine en tout comparable à une machine à
(1) « L’Éternel a placé la naissance , et la mort , sous la forme de deux fantômes voilés , aux deux bouts de notre carrière : l’un produit l’inconcevable moment de notre vie , que l’autre s’empresse de dévorer. » ( Le Génie du christianisme; t. I , p. 13.)
vapeur. Toutefois, le professeur de Giessen fait observer que la vapeur comprimée ne peut , pas plus que le courant électrique, être considérée comme la cause de la production de force dans l’économie (1) ; mais le professeur de Paris, dont l’ouvrage est postérieur à celui de M. Liébig, ne prend même pas la peine de faire aucune réserve. Voici comment s’exprime M. Dumas (2) :
«Nous voyons l’homme prendre des aliments, les prendre en quantités déterminées pour produire de l’acide carbonique, de l’eau, de l’oxide d’ammonium; il brûle ces aliments, ou, à leur defaut, une partie de ses propres organes. En même temps, il produit de la chaleur, de la force : à ce point de vue , l’homme est une machine, en tout comparable à une machine à vapeur ; mais son travail représente, à quantité de combustible égale, le double au moins, et, dans certaines circonstances, le triple de celui que pourrait produire la machine à vapeur la mieux construite. » Comme on le voit , M. Dumas n’etablit aucune restriction, ne dit rien qui puisse faire supposer qu’il admet , entre la machine à vapeur et l’homme , cette diffé-
(1) Chimie organique appliquée à la physiologie animale et à la pathologie, par Justus Liébig; traduction de M. Charles Gérhardt, p. 270.
(2) Chimie physiologique et médicale; p. 424.
rence fondamentale , détruisant toute analogie, savoir : que la machine à vapeur la mieux confectionnée a besoin , pour être mise en jeu et continuer à fonctionner, d’un être vivant et doué d’un certain degré d’intelligence, qui l’alimente de charbon et d’eau , tandis que l’homme a en lui-même une force de composition qui lui suffît à tel point que toutes ses fonctions peuvent s’exécuter, pendant un long espace de temps, sans autre nourriture que l’air. Et cependant M. Dumas reconnaît implicitement cette différence, car il dit que l’homme brûle ses aliments ou , à leur défaut , une partie de ses propres organes . Or, quelle est la machine qui continue à fonctionner quand ses rouages se brûlent ? Quelle est la machine dont les rouages, une fois brûlés , se reconstituent, se réparent d’eux-mêmes ? Il y a donc, dans l’homme , outre une machine et un mécanisme , une force motrice que M. Liébig reconnaît, mais qu’il faut étudier en physiologie et en pathologie. Vouloir exclure cette force du domaine de la pathologie et de la thérapeutique générales serait faire l’application la plus malheureuse des sciences physiques et chimiques . Et cependant cette application n’est que trop fréquente: elle se trouve dans des ouvrages de toutes les époques ; et, pour ne citer que quelques-uns des plus modernes , elle est dans tous ceux du professeur Bouillaud, que notre Collègue
et Compétiteur, M. Lassalvy, a analysés fort spirituellement, quoique peut-être un peu trop facétieusement, dans le Journal de la Société de médecine pratique de Montpellier (1).
Imitant ces maîtres de la science, le docteur Mialhe a proclamé, dans un petit livre fort usuel , d’après son titre (2) , que « toutes les fonctions organiques doivent se produire à l’aide de réactions chimiques, et qu’un être vivant peut être considéré comme un laboratoire de chimie dans lequel s’effectuent des opérations dont l’ensemble constitue la vie. Le docteur Mialhe a même ajouté ( p. 17 ) que l’estomac peut être assimilé à une cornue. » Toutefois il a mis à cela une condition expresse, savoir : que, dans l’examen des réactions chimiques ayant lieu dans l’estomac, on tiendra compte de tous les éléments qui sont en présence pendant que s’effectue le phénomène chimique complexe désigné sous le nom de digestion. Mais celte condition n’empêche pas que l’assimilation de l’estomac de l’homme à une cornue ne soit unehérésie des plus dangereuses. Heureusement , il me semble facile de la démasquer et de la confondre. En effet, quoique j’aie reconnu,
(1) T. XV, p. 09, 110, 198, 301, 382, 408.
(2) Traité de l’art de formuler; 1845, p. 5.
dans ma première section, l’acidité du suc gastrique et l’alcalinité du suc intestinal, il ne faut pas croire que les actions salifiantes qui en résultent, dans l’état physiologique , n’éprouvent aucune modification, dans l’état pathologique. L’expérience démontre , au contraire , qu’à l’acidité ordinaire du suc gastrique succède souvent, dans l’état de maladie, une acidité outrée — comme dans le diabétès — , ou l’alcalinité, ou enfin un état neutre. Le suc intestinal peut éprouver les mêmes anomalies par suite de l’état pathologique; et son alcalinité ordinaire peut devenir excessive , ou être remplacée par de l’acidité, ou enfin par un état neutre. Dès lors, que deviendra la condition expresse du docteur Mialhe, de tenir compte de tous les éléments qui sont en présence pendant que s’effectue la digestion ? Tant que la chimie ne nous aura pas révélé la connaissance de toutes les altérations survenues à nos humeurs dans chaque maladie et chez chaque malade ; tant qu’elle ne pourra pas jauger leur degré d’altération dans chaque cas particulier, pour me servir de l’expression d’un homme fort compétent (1), il n’y aura pas, dans l’administration des médicaments, celte précision
(1) Dorvauit. — L’officine, ou répertoire de pharmacie pratique ; édition de 1847 , p. 42.
qui permet aux chimistes de savoir ce qui se passe dans un matras ; et l’estomac de l’homme, surtout malade , ne pourra pas être assimilé à une cornue.
Qu’est-il résulté, d’ailleurs, pour la thérapeutique , de l’idée de vouloir expliquer tous les phénomènes de la vie par les lois qui régissent la matière brute ? En voici des exemples :
A, Pendant son séjour en Ukraine, en Septembre 1819 , M. Gondret donna des soins à un homme de 30 ans, d’une constitution robuste, tombé de cheval, et trouvé sans vie, trois heures après son départ , à peu de distance du château d’où il était sorti. Il avait au front une plaie contuse , sans enfoncement apparent des os du crâne : la face et les extrémités étaient froides ; le tronc présentait encore un degré de chaleur peu inférieur à celui de l’état naturel. M. Gondret ouvrit une veine, du bras sans doute, sans pouvoir en tirer du sang ; mais il obtint plusieurs onces de ce liquide par l’application de ventouses scarifiées derrière les oreilles et le cou : il fit faire des frictions sur tout le corps. Tous ces moyens furent inutiles : le seul mouvement vital que M. Gondret crut reconnaître, fut un resserrement peu sensible et passager de la pupille; rien ne put rappeler cet homme à la vie.
Ce fait là est si commun, il se reproduit si souvent, que je ne savais pas d’abord pourquoi M. Magendie lui avait fait les honneurs de l’insertion dans son
Journal de physiologie expérimentale (t. I; p. 379 ) ; mais, en continuant à lire, j’en trouvai la raison dans le passage suivant : « Cette inefficacité des remèdes que j’avais employés me fit vivement regretter de n’avoir pas à ma disposition un appareil voltaïque, pensant que le fluide électrique aurait pu ranimer cet homme, dans le cas où la vie eût été simplement suspendue par la commotion du cerveau. Je m’étais, dès lors, proposé de faire , à mon retour à Paris, quelques expériences sur des animaux , tendant à déterminer le degré d’utilité de l’électricité dans des cas analogues. »
Et immédiatement après cet alinéa, M. Gondret relate des expériences par lui faites sur des femelles de lapin , desquelles expériences il résulte que ces animaux, réduits à un état de mort presque complet, par un procédé qui, certes, ne suffirait pas pour tuer le plus petit de tous les hommes , furent rappelés à la vie, l’un d’eux ayant été écorché, sur tout le trajet de la colonne vertébrale, à l’aide de la pommade ammoniacale, et ayant perdu l’œil droit.
N’attachant aucune importance à ce que ma thèse de concours soit volumineuse (1) , je ne pro-
(1) Je fais cette observation, parce que, dans les sept concours où j’ai malheureusement figuré , j’ai souvent trouvé des Compétiteurs , peu jaloux de s’astreindre au
(itérai pas de l’occasion qui m’est fournie par M. Gondret, pour forger une longue tirade sur l’abus des applications que l’on a faites des vivisections à la pathologie et à la thérapeutique, soit générales, soit spéciales. Cet abus a , du reste , été trop bien signalé dans la Preuve de V insénescence du sens intime de V homme , pour que je n’éprouvasse pas de l’embarras si j’avais à le combattre. Toutefois, il me paraît dépendre beaucoup du travers qu’ont certains hommes de faire une application exagérée des sciences physiques et chimiques à la Médecine, et d’exiger de celle-ci un positivisme qui ne lui appartient pas; car, ainsi que l’a dit Barbier (1) , le corps malade offre un fond mobile , et tout ce qui s’exécute sur lui ne peut avoir de fixité. Je devais donc le signaler , en faisant observer, avec W. Lawrence (2) , qu’on peut , sans beaucoup d’inconvénients , infliger aux animaux beaucoup de lésions qui seraient très-dangereuses et même mortelles chez l’homme.
B. Lors de la première épidémie de choléra-
sujet qui leur était échu, mettre des pages entières et nombreuses qu’ils avaient préparées , à l’avance , et qui n’avaient d’autre but que de grossir leur thèse.
(1) Traité élémentaire de matière médicale ; 1. 1 , p. 9.
(2) Traité des hernies, traduit par Béclard et Cloquet, p. 319.
morbus, à Paris, en 1832, l’électricité fut essayée, en désespoir de cause; et, quoiqu’elle n’ait pas sauvé un seul des malades auxquels elle fut appliquée, M. Ripault , alors interne des hôpitaux dans le service de M. Bally , dit que ce moyen ne doit pas retomber dans l’oubli (1). En effet , le docteur Duchenne l’a employé , durant la dernière épidémie , avec quelques apparences de succès, dans les salles du professeur Andral, à la Charité , et l’autre dans le service de M. Pidoux , au même hôpital (2) ; mais la lecture attentive de ces divers essais m’a confirmé dans l’opinion où j’étais déjà, savoir : qu’il y a folie de vouloir trouver dans l’électricité , comme qu’elle soit appliquée, un moyen de résurrection. L'on fit respirer, avec tout aussi peu de succès, du gaz oxigène (3) , le gaz protoxide d’azote (4) ; et M. Richard , pharmacien à Paris, proposa même les inspirations de vapeurs chlorurées , qui furent déclarées nuisibles par MM. Hervez-de-Chégoin et Guéneau-de- Mussy (5) . L’an dernier, lors de l’épidémie de même nature, à Paris, les déjections stomacales et alvines
(1) Bulletin général de thérapeutique; t. II, p. 383.
Idem