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IV. — ACTION DE LA CHALEUR SUR LES COMPOSÉS ORGANIQUES NEUTRES

Le groupe qui constitue les corps organiques neutres embrasse une série de substances d’un ordre complexe et dont les réactions, sous l’influence des divers agents chimiques, sont souvent difficiles à saisir, en raison de cette complexité de composition. On ne sera donc pas surpris de ne rencontrer ici qu’un petit nombre de faits suffisamment tranchés pour être signalés d’une manière particulière. Nous réunirons dans la même description les altérations chimiques et les modifications moléculaires que nous avions cru précédemment devoir étudiera part.

Tout le monde connaît la curieuse modification dimorphique que le sucre de canne subit par l’action de la chaleur. Si I on chauffe ce corps à en viron 160", il entre en fusion, et, sans dégager aucun produit, il éprouve dans ses propriétés physiques une altération remarquable. Revenu à l'état solide par le refroidissement, il est transparent et vitreux; sa saveur, sa solubilité dans l eau ne sont plus les mêmes.

Ail bout de quelque temps cette modification moléculaire disparaît, et le retour de ce composé à son état physique primitif s’annonce par une cristallisation intérieurequi, gagnant peu à peu toute la masse, le rend opaque et friable. Ce cas intéressant de dimorphisme est l’analogue de celui que présentent l’acide arsénieux parmi les composés de la chimie minérale, et le soufre parmi les corps simples.

Le sucre de canne, qui offre un cas intéressant de modification dimorphique par l’action de la chaleur, fournit encore un exemple curieux des altérations chimiques que peuvent subir les matières organiques neutres par la simple intervention d’une chaleur ménagée. Chauffé à 220°, il perd deux équivalents d'eau et se transforme en une matière noire, très soluble dans l’eau, non fermentescible, et à laquelle M. Péligot, qui a fait le premier cette observation, a conservé le nom de caramel ou d'acide cararnélique , pour rappeler sa ressemblance, mais nullement son identité, avec un produit bien connu et l’altération du sucre dans des circonstances analogues. Le sucre de canne, dont la composition se représente par la formule C ,9 H“ 0 1 *, perd, dans cette circonstance, deuxéquivalents d’eau ; la composition du caramel est donc C 12 H 9 0 9 .

Soumis au même traitement, le glucose laisse un produit identique avec celui que fournit le sucre de canne. Seulement, comme le glucose renferme plus d’eau que le sucre de canne, ou si l’on veut, plus d’hydrogène et d’oxygène dans les rapports de la composition de l’eau, on constate un dégagement plus abondant de vapeurs aqueuses.

Ce caramel lui-même, soumis à l’action d’une cha-

leur supérieure à 2ao°, perd encore de l’eau, el laisse un résidu noir insoluble dans l'eau.

Le sucre, qui s’altère si aisément par l’action de la chaleur sèche, se modifie également par l’effet de la chaleur en présence de l’eau. Quand on chauffe à l’abri de l’air une dissolution aqueuse de sucre de canne, ce composé, selon M. Soubeiran, éprouve une altération marquée. Son pouvoir rotatoire sur la lumière polarisée passe de droite à gauche, il devient incristallisable, et la liqueur prend une coloration brune. Il représente alors le sucre qui a été maintenu à sec pendant quelque temps, à la température de i8o°. On sait que la présence d’un peu d’acide libre provoque l’hydratation du sucre de carme en dissolution dans l’eau, et amène sa transformation en sucre de fruits, G 12 H 12 0 19 . Ce phénomène s’accomplit dans un nombre très varié de circonstances qu’il nous sulfit de rappeler.

L'amidon, soumis à l’action de la chaleur sèche, présente des phénomènes analogues aux précédents. Quand on expose à une chaleur de aoo* de la fécule bien desséchée, elle prend une couleur ambrée sans rien perdre de son poids. La chaleur lui a fait subir une transformation proion le, puisqu’elle a fait d’une matière insoluble dans l’eau froide, la fécule , une matière éminemment soluble dans ce liquide, la dextrine En présence del’cau, cette transformation s’effectue à une température moins élevée : si l’on place dans un tube de cuivre bien clos de la fécule humide, et qu’on expose ce tube à une température de 170°, on provoque rapidement la transformation de l’amidon en dextrine.

Les corps gras, soumis à L otion de la chaleur, pré-

sentent des phénomènes dignes d’être notés. La simple intervention du calorique a pour résultat de dédoubler les corps gras naturels en les éléments complexes qui les constituent, c’est-à-dire en acide stéarique et glycérine, acide oléique et glycérine, si l’on agit, par exemple, sur un mélange de stéarine et d’oléine. Le calorique produit donc à lui seul le dédoublement important que les alcalis opèrent d’une manière si tranchée. Si l’on chauffe les graisses jusqu’à une température de 3oo° dans un appareil que l’on fait traverser par un courant de vapeur d’eau, sous une pression plus faible que celle de l'atmosphère, la glycérine se détruit et se change en plusieurs produits solubles qui entrent en dissolution dans l’eau, tandis que les acides gras devenus libres, quoique non volalils, distillent sans altération à l’aide du courant incessant de vapeur qui traverse l’appareil. La chaleur seule peut donc produire le phénomène de la saponification.

Cependant, quand on soumet les corps gras à l’action du calorique, sans avoir recours à l’artifice précédent, on n’obtient point des effets aussi tranchés. Les corps gras entrent en ébullition vers 3oo°; mais ils se comportent alors autrement que la plupart des autres liquides organiques, et subissent plutôt une décomposition chimique que le simple phénomène d’une transformation en vapeurs. Ils dégagent de l’acide carbonique, desgaz inflammables et un corps volatil très irritant, connu sous le nom d 'acroléine, et qui provient exclusivement de l’altération de la glycérine. Parmi les produits distillés, on retrouve des-acides gras dont la nature varie avec celle du corps gras distillé. C’est ainsi que les matières grasses qui renferment de l’oléine

donnent à la distillation de l’acide sébacique et un produit acide, liquide, analogue, mais non identique, à l'acide oléique. Les corps gras qui contiennent de la stéarine et de la margarine fournissent à la distillation de l’acide margarique. Gomme on sait aujourd’hui que l’acide stéarique se transforme, par le seul effet de la chaleur, en acide margarique, on voit qu’en définitive, le corps gras a subi, dans ce dernier cas, une véritable saponification analogue à celle qui résulte de l’action des alcalis.

Nous terminerons cette revue rapide des faits qui se rapportent à l’influence de la chaleur sur les composés neutres organiques, en mentionnant la modification remarquable que cet agent fait subir aux matières azotées connues sous le nom de matières albuminoïdes. Exposées à l’action d’une température de 70 à ioo’, l’albumine et la fibrine éprouvent dans leurs propriétés physiques une altération bien connue, mais dont la cause et la nature sont environnées encore d’une grande obscurité. Cette difficulté augmente quand on se rappelle que, d’après une observation faite parM. Grnelin et répétée par M. Woehler, l’albumine coagulée redevient liquide quand on la place dans un tube de verre épais et qu’on expose ce tube à une température de i 5 o°.

Les phénomènes qui se passent dans la coagulation de l’albumine et dans la modification que la fibrine subit par le fait de la coction, doivent-ils être rapportés à un effet de dimorphisme ou d’isomérie? Il est difficile de se prononcer sur cette question délicate, et qui n’a pas attiré toute l’attention qu’elle méritait. Aucune expérience exacte, aucune analyse rigoureuse ne permet de décider si le blanc d’œuf durci par la

chaleur diffère par sa composition de l albumine soluble; si la fibrine , rendue par la cuisson friable et cassante, diffère par un état isomérique, ou par une modification dimorphiquè, de la fibrine qui n’a point subi l’influence de la chaleur.

Nous nous sommes astreint, dans la première partie de ce travail, à présenter les faits en les dégageant de toute interprétation théorique. Nous exposerons dans cette seconde partie les explications proposées par les chimistes pour rendre compte de ces divers phénomènes.

Faisons cependant remarquer tout de suite que les théories qui existent dans la science, concernant la décomposition des substances organiques par la chaleur, ne se rapportent qu’à un seul des quatre groupes généraux de faits que nous avons énumérés. Les transformations produites par la chaleur dans les acides organiques, telle est la seule catégorie de faits dont les chimistes aient jusqu a ce moment proposé l’explication. [I est bien entendu qu’au point de vue de l’interprétation théorique, il ne peut être question ici que des altérations chimiques produites dans les composés organiques par l’action de la chaleur. Les modificationsmoléculairesqui constituent le polymorphisme ou l’isomérie des corps portent avec elles leur explication, ou du moins, dans l’état actuel de la science, et avec les notions généralement admises touchant le polymorphisme ou l’isomérie, on ne peut aller plus loin que le simple énoncé du fait; et quand on a dit

que deux corps sont isomères ou qu’une substance présente un cas de polymorphisme, quand on a signalé à quelles conditions et dans quels termes existe cette isomérie, on a dit par cela même tout ce que la science permet d’avancer aujourd’hui à l’égard de ces corps.

M. Pelouze est le chimiste qui a mis en avant et appuyé de preuves satisfaisantes la théorie générale connue sous le nom de théorie des acides pyrogènès ; on la trouve formulée dans les termes suivants, dans le Cours de chimie de MM. Pelouze et Frérny :

« Lorsqu'on distille un acide organique au bain d’huile , il se Jorme un acide pyrogéné qui diffère de facide primitif par de l'eau et de l'acide carbonique , ou par l’un ou l'autre de ces éléments; on constate, pendant cette distillation, un dégagement de vapeur d’eau et d’acide carbonique purs.

» Les formules suivantes représentent la production de quelques acides pyrogénés, d’après la loi précédente :

C?H J 0 5 = CO* + C c H 3 0 3

Acide {-allique. Acide pyrogallique.

C 8 H 6 0 l'¬ Acide malique.

Acide mcconique.

-F c ,, mo , “

Acide uiéta-inéconique.

» Ces distillations présentent une telle netteté, qu’il est quelquefois possible d’opérer la distillation d’un acide organique sans laisser dans la cornue de traces de charbon. L’acide organique, dans ce cas, se trans-

forme entièrement en acide pyrogéné, en eau et en acide carbonique. »

La loi intéressante posée en ces termes par M. Pelouze se trouve confirmée dans un nombre suffisant de cas pour qu’il soit difficile d’en contester l’exactitude. 11 faut seulement remarquer qu’elle est loin de pouvoir s’appliquer à tous les acides que nous connaissons, et que les acides dont nous avons donné la liste dans les premières pages de ce travail sont les seuls qui, jusqu'à ce moment, aient paru obéir à cette règle. Il est encore bon de constater que la loi de M. Pelouze n’explique pas la formation de certains produits secondaires qui prennent quelquefois naissance en dehors de l’acide pyrogéné et de l’acide carbonique ou de l’eau. C’est ainsi que, pendant la distillation de l’acide gallique, M. Braconnot a mis en évidence la production d’une matière particulière fixe, qu’il nomme matière tannante. M. Robiquet a encore signalé, dans la même circonstance, la formation d’un produit noir soluble dans l’eau. La théorie de M. Pelouze ne tient point compte de ces composés, qu’elle devrait évidemment prendre en considération pour atteindre à la portée générale à laquelle elle prétend. Cependant la théorie des acides pyrogénés constitue, en définitive, un effort intéressant pour soumettre à la théorie des faits dont la variété et la complexité rendaient difficile l’établissement d’une règle commune. En s’expliquant au sujet de cette loi, M. Dumas est arrivé à la conclusion suivante : « Cette règle paraît vraie, mais il ne faudrait pas en conclure qu’à la distillation les acides décomposables au feu ne donnent autre chose que de l’eau, de l'acide carbonique et des acides pyrogénés. L’expérience prouve

qu’on serait singulièrement trompé si l’on comptait sur des résultats aussi simples (i). »

La loi de M. Pelouze n’embrasse point le cas de la formation des carbures d’hydrogène qui prennent naissance pendant la distillation des acides organiques, quand on régularise l’action décomposante de la chaleur parle mélange ou la combinaison de l’acide avec une base alcaline ou terreuse. Une observation faite à ce sujet, par M Gehrardt, constitue un essai digne de remarque pour expliquer le phénomène dans ce cas particulier :

« Il existe, dit M. Gehrardt, une relation fort curieuse entre l’oxygène de ces acides et leurs produits de décomposition; voit i comment on peut la formuler :

» Un acide unibasique soumis à l’action simultanée de la chaleur et d’un oxyde puissant (chaux, baryte) perd un seul équivalent d’acide carbonique, et se transforme en un composé indifférent. Une distillation brusque produit souvent les mêmes effets Exemples :

L’acide acétique G 1 il*O’ devient CO" CH 1 , formelle (gazdes marais)

— benzoïque C’fPO' — CO’ -|~ C*H 4 , benzène.

— cinnamiqueCni'O* - CO* -f Ctl*, cimiamène.

— cuminique G 0 tl l, 0 1 - CO’-f-C 5 H'’, cumène.

— salicylique C’tl 6 0 3 — CO’ -f CWO, phénol.

— anisique C»H*0 3 - CO’ -f C’IPO, anisol.

» Les acides volatils donnent, dans ces circonstances, les réactions les plus nettes; elles sont peut-être plus complexes pour ceux dont l’équivalent est fort élevé, comme celui des acides gras.

(l ) De 1 action du calorique sur les corps organiques. Applications aux opérations pharmaceutiques ( Tbèse de concours pour la chaire de chimie organique à la Faculté de médecine, 1838. )

» Un acide bibasique peut se dédoubler, par l’action de la chaleur ou sous d’autres influences, en un équivalent d’acide carbonique et en un autre acide monobasique, ou bien aussi en deux équivalents d’acide carbonique et en un corps indifférent, on en ces mêmes produits plus de l’eau.

L’acide oxalique C’H’O 4 devient CO’ CH’O’, acide formique.

„ — comcnique C 8 H 4 0 5 — CO’-{-C 5 H 4 0 3 ,— pyromcconique.

— gallique C'^O* — CO” + C 6 H 4 0’, — métagall. -ffl’O.

- tartrique C 4 H r ’O fi — CO’-]-C 3 H 4 0 3 ,— pyrotart.-fH’O.

— mucique C s H’°0 8 — CO’+ C S I1 4 0 3 , - pyromuc.+3H’0

— pilialique C 8 fl 6 0 4 — îCO’ + C 6 ll 6 , benïène.

» Un acide tribasiqne peut se dédoubler, par l’action de la chaleur ou sous d’autres influences, en un équivalent d’acide carbonique et en un autre acide bibasique, ou bien en deux équivalents d’acide carbonique et en un acide monobasique, ou peut-être aussi en trois équivalents d’acide carbonique et en un corps indifférent, avec ou sans eau. Exemples :

Acide aconitique C 6 H 6 0 6 devient CO’ -|- C s H 6 0 4 , acideitaconique.

— citrique C 6 H 8 0’ — CO’ -f C ! H f '0 4 , - ilaconiq.-f H’O.

— méconique C’H 4 0 7 — CO’ C 6 H 4 0 5 , — come'nique.

— — ClH 4 0 7 — 2CO’ -j- C 5 H 4 0 3 , — pyromcconique.

» On voit, d’après cela, que la basicité des acides est en raison directe des équivalents d’acide carbonique qu’ils peuvent éliminer avec leur propre oxygène. En effet :

Un acide unibasique peut éliminer CO’ ;

— bibasique — îCO’ ;

— tribasique — 3CO’.

» Ce fait n’exclut pas les cas où les éléments de l’eau se séparent en même temps, ni ceux où l’oxygène des

acides s’unit à leur hydrogène pour ne former que de l’eau. Ajoutons d’ailleurs que la règle précédente n’a pas encore été vérifiée sur un assez grand nombre d’acides organiques pour qu’on puisse la considérer comme irrévocable (a). »

Avec les restrictions dont l’auteur l’accompagne, cette loi peut être acceptée sans difficulté.

On le voit cependant, les faits que les chimistes ont tenté d’expliquer touchant la décomposition , par la chaleur, des acides organiques, ne constituent en définitive qu’une minorité très faible parmi l’ensemble si varié de cette classe de phénomènes. Faut-il d’ailleurs se montrer beaucoup surpris de ce résultat, et ne pouvait-on prévoira l’avance que les efforts tentés dans cette direction aboutiraient difficilement à la découverte d’une loi générale d’une certaine importance? Quand on réfléchit que l’agent calorifique nous est profondément inconnu dans sa nature intime, on est conduit à penser que l’étude de son action sur les corps est médiocrement propre à nous dévoiler le sens réel des phénomènes dont la chimie organique poursuit l’explication. Dans toutes les circonstances où nous voyons le calorique intervenir, il ne se révèle à nous que comme un agent de destruction, comme un moyen perturbateur de l’équilibre naturel des combinaisons. Doué, au point de vue chimique, de cet unique attribut, le calorique peut difficilement devenir, entre nos mains, un instrument efficace d’investigation scientifique. Au moins doit-il le céder de beaucoup, sous ce rapport, aux autres agents d’observation et de recherche que les chimistes ont depuis

(i) Précis de chimie organique, t. t, p. 80.

longtemps appris à mettre en œuvre. Du reste, cette pensée de l’inefficacité de la chaleur comme moyen de recherches dans les travaux delà chimie organique a été développée avec soin dans le remarquable travail de M. Dumas, que nous avons déjà eu l’occasion de citer. Gomme nous ne pourrions que redire plus mal ce qui a été exposé par M. Dumas, avec cette force de raisonnement et cette lucidité de pensées qui lui sont habituelles, nous nous contenterons de mettre sous les yeux du lecteur ce passage de son travail.

« ....S’il en est ainsi de la chimie minérale, comment concevoir, dit M. Dumas ( ) ), que la chimie organique puisse dès à présent remonter à des règles sûres en ce qui concerne' l’action de la chaleur sur les substances dont elle s’occupe? Où trouver ce fil qui pourrait seul nous guider au travers des mille détails /des phénomènes que nous observons?

» Si, par substances organiques, on entend celles qui proviennent des plantes ou des animaux, si ces substances tirent essentiellement leur désignation de leur gisement, il est clair que nous n’avons rien à espérer de l’étude de la chaleur appliquée à des êtres ainsi définis. De même qu’on ne serait parvenu à rien de scientifique en étudiant l’action de la chaleur sur les minéraux, de même qu’on n’aurait pu en tirer que des documents purement pratiques, de même aussi, en appliquant la chaleur à toutes les substances provenant des plantes ou des animaux, sans prendre en considération leur nature intime, sans les classer d’après leur constitution réelle, on ne peut tirer de cette étude rien de grand, rien de sérieux ; elle ne doit fournir

(i) Loc. cit., p. 6-11.

que des faits détachés, utiles dans Ja pratique, mais qui n’intéressent pas encore la philosophie naturelle.

» Quelle idée aurais-je de l’action de la chaleur sur lesoxydesnaturels,si j’excluaisdemon étude les oxydes de mercure, d’argent, d’or ou de platine? Retranchez de la série ces oxydes artificiels, les seuls que la chaleur puisse réduire, et vous ignoreriez peut-être encore aujourd’hui que les oxydes sont formés d’oxygène et d’un métal; vous ignoreriez peut-être que les métaux, que l’oxygène, sont les vrais, sont du moins les principaux éléments de la chimie minérale.

» Tel est l’état de la question en ce qui concerne la chimie organique. Voulez-vous étudier avec fruit, avec succès, l’action de la chaleur sur les substances organiques? Eh bien, commencez par établir de quels éléments les substances organiques se composent.

» En chimie minérale, les radicaux paraissent simples; en chimie organique, tous les radicaux isolés jusqu’ici, ou admis par hypothèse, sont des radicaux composés.

» Or, il faudrait connaître ces radicaux; il faudrait savoir quelles lois ils suivent dans leurs combinaisons avec les éléments; il faudrait posséder des formules rationnelles de toutes les substances organiques, pour songer à discuter sérieusement l’action de la chaleur sur cette classe de corps.

» Combien nous sommes loin d’en être parvenus à ce point de perfection dans l’étude de la chimie organique! Assez avancés pour être convaincus qu’il ne suffit plus de voir dans les substances organiques un groupe de corps liés par une origine commune, nous le sommes trop peu pour savoir quelles sont les liai

sous plus réelles que leur nature intime établit entre eux.

» Et c’est bien là que se manifeste tout le parti qu’on peut, tirer des nouvelles vues sur lesquelles repose la chimie organique. Admettez, en effet, que fous les corps organiques aient été analysés, que leur formule rationnelle ait été fixée par des expériences convenables, et dès lors, j’en suis convaincu, l’action delà chaleur se déduira si clairement de ces formules et des propriétés les plus générales des corps dont il s’agit, qu’on pourra la découvrir par le raisonnement seul dans une multitude d’occasions.

» Tandis que dans l’état actuel des choses, bien que l’on se soit aidé d’expériences infinies, l’action de la chaleur sur les corps organiques peut se raconter sans „ doute; mais, dans le plus grand nombre des cas, elle ne saurait se déduire logiquement de quelques uns de ces principes scientifiques, simples et féconds qui, une fois posés, nous offrent ailleurs des guides fidèles, des guides infaillibles.

» C’est qu’en étudiant l’action de la chaleur sur les corps organiques, on a non seulement à s’occuper de corps dont la natui;e est. encore presque toujours obscure; mais, bien plus, on est forcé de démêler la manière d’agir d’une force dont les effets sont peu propres à dévoiler la nature du corps.

» En veut-on la preuve; il suffit de remonter à l’exemple de l’alun que l’on vient de citer tout à l’heure. Excepté l’eau qui se dégage, tous les autres produits, l’acide sulfureux, l’oxygène et l’aluminate de potasse, n’existaient pas. Ils ont pris naissance sous l’influence de la chaleur, et, si l’on ne savait par d’autres épreuves que l’acide sulfureux et l’oxygène pro-

viennent de l’acide sulfurique existant dans le sel, on pourrait se livrer à bien des suppositions inexactes avant de rencontrer la vérité sur leur origine.

» La chaleur, quand il s’agit de chimie minérale, est donc une force qui donne naissance à des produits dont la formation est déterminée par leur stabilité, et non à des composés qui aient quelque liaison nécessaire avec ceux que le corps renferme réellement.

» Il en est de même de la chaleur appliquée aux substances organiques. Qui serait assez insensé pour prétendre que le bois est formé de charbon, de goudron,de vinaigre, d’eau et des gaz carbonés que donne la distillation du bois? Comment admettre, dans une circonstance plus simple, que le sucre soit formé d’eau et de caramel ?

» Les produits obtenus par l’application de la cha- . leur sur les substances organiques renferment, dans un autre ordre, les éléments qui existaient dans la matière employée ; voilà tout ce qu’on peut dire à ce sujet.

» La chaleur agit sur les substances organiques comme les ferments. Depuis que l’on sait, par exemple, que, sous l’influence de l’émulsion d’amidon, l’a— mygdaline se transforme en huile d’amandes, en acide cyanhydrique, en sucre, en acide formique et en eau, qui serait tenté de considérer l’action des ferments comme susceptible de nous éclairer sur l’arrangement moléculaire des corps?

» Ainsi, quand la levfire de bière convertit le sucre en alcool et acide carbonique, elle ne prouve probablement en rien la préexistence de l’acide carbonique dans le sucre.

» Et de même, quand la diastase convertit l’amidon

en sucre de fruits, on peut penser maintenant qu’elle ne donne aucune garantie de la préexistence du radical quelconque du sucre de fruits dans l’amidon.

» C’est que la chaleur, l’électricité, les ferments, sont des forces qui, sans s’arrêter à l’arrangement des particules des corps, portent leur aciion sur les éléments de ces particules elles-mêmes, et les isolent ou les associent d’après de nouvelles lois.

» C’est que pour découvrir la formule rationnelle d’un corps, il faut l’attaquer par des agents tout autres et dont la nature est déterminée par des règles qui semblent à peu près certaines.

» Ainsi, que l’on ait à faire l’analyse du sel minéral, on cherchera sans hésiter à déplacer sa base par une base, son acide par un acide. Qu’il s’agisse d’un composé binaire, et l’on.aura recours à des éléments pour déplacer ceux que le corps renferme, à un métal pour déplacer son métal, à un corps non métallique pour mettre en liberté celui qu’il contient.

>. Si l’on veut analyser le nitrate de cuivre, on précipite l’oxyde de cuivre parla potasse, et l’on déplace l’acide nitrique par l’acide sulfurique. S’agit-il d’analyser la magnésie, on enchâsse l’oxygène au moyen du chlore, et l’on décompose le chlorure de magnésium par le potassium.

» Au lieu d’attaquer les sels par des bases ou des acides, au lieq d’attaquer les composés binaires par des éléments, renverses' cet ordre, et vous n’obtiendrez plus que des résultats tout à fait impropres à vous éclairer sur la constitution intime du corps.

» Tel est aussi l’état de la question en chimie organique.

» Ce qui a jeté quelque lumièW*©*sur la nature des

éthers composés qu’on assimile aux sels, c'est l’action que les bases exercent sur eux.

» Ce qui a conduit a découvrir la théorie des combinaisons du benzoïle, qu’ori assimile aux composés binaires de la chimie minérale, c’est l’action que les corps simples exercent sur elles.

» Ou peut donc poser comme règle, que pour découvrir la formule rationnelle d’un composé organique, il faut étudier l’action qu’exercent sur lui des corps du même ordre que ceux dont il est formé. Ainsi, du moins c’est là mon opinion, nous ne trouverons pas dans l’étude de l’action de la chaleur sur les substances organiques, comme ou l’entend communément, un moyen dedécouvrirleur véritable nature en dissociant les combinaisons dont elles sont formées, mais bien un moyen de faire naître le plus souvent des combinaisons nouvelles. »

Il n’y a rien à ajouter à ces pages éloquentes. Elles résument l’opinion qu’il convient de se former relativement. à la question générale qui nous a été soumise; elles renferment, toutes les conclusions que nous prétendons tirer des faits contenus dans cette courte dissertation.

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