‹ De l'art chrétien (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · T. IX · texte numérisé non relu

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l’art chrétien.

Mais c’était moins dans l'intérêt de l’art que pour satisfaire à la dévotion populaire et à la sienne, que Braccio Baglioni honorait ainsi l’image objet de son culte, et d’un culte auquel les circonstances donnèrent une teinte de plus en plus chevaleresque. Entre tous les ordres religieux qui formaient la population monacale de Pérouse, il préféra celui des Servites, parce qu’ils s’intitulaient les serviteurs de Marie par excellence, Servi di Maria , et leur église, située non loin de son palais, devint son église favorite, celle où étaient suspendus les quarante-cinq étendards, trophées de ses victoires. Mais ces trophées n’étaient rien à ses yeux, auprès de la conquête qu'il fit dans ses vieux jours, en l'honneur de la Reine des Cieux, non pas la conquête d’une ville ou d’un territoire, mais d un trésor auquel il attachait plus de prix qu’à tous les drapeaux qui furent portés à ses funérailles. Ce trésor, qui fut le sujet des plus vives négociations diplomatiques, et pour la possession duquel toutes les classes de citoyens s’étaient passionnées au point de tout braver, même les hasards de la guerre, plutôt que de le perdre ; ce trésor, qui donna lieu aux délibérations les plus animées dans les chapitres des couvents, dans les assemblées des Prieurs, et dans le collège des Camerlingues, qui devint comme le Palladium de la ville de Pérouse, pour lequel le vieux Braccio Baglioni se déclarait prêt à sacrifier ses biens, sa vie et même ses enfants ; ce trésor qui faillit être le prix du sang des pieux et des braves, était un anneau qui, après ’î avoir servi au mariage de la sainte Vierge, avait été transmis héréditairement dans une famille juive qui s’était établie à Borne, d’où il avait passé entre les ; mains d’un orfèvre incrédule de Chiusi. dont l’incré-j dulité fut, d’après la légende, guérie par la résurrec-j

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tion de son propre fils. A dater de ce jour, l’anneau sacré fut déposé dans l'église de Santa-Mostiola, et montré au peuple de Chiusi et des environs quatre fois par an. Un moine Allemand, appelé frère Winter, réussit à le voler en 1473, et voulut emporter son précieux butin au delà des monts ; mais toujours arrêté par des brouillards qui obscurcissaient sa vue, et par d’autres obstacles qui interceptaient sa route, il céda au bras invisible par lequel il se croyait conduit, et vint à Pérouse prendre l’avis de Braccio Baglioni et des Prieurs, qui décidèrent unanimement que c’était un don du ciel, dont il ne fallait se dessaisir à aucun prix. Chiusi était une petite ville sans moyens de défense, mais elle appartenait à la turbulente et ombrageuse république de Sienne, très-peu disposée à sacrifier les droits qu’elle croyait avoir à la possession du trésor en litige. Elle envoya donc des ambassadeurs chargés de faire à la fois des remontrances et des menaces ; mais l’exaltation des esprits était parvenue à un degré qui excluait les circonvolutions des procédés diplomatiques. Pour couper court à toute contestation dont l'issue pourrait contrarier le vœu populaire, on convoqua, sous la pression | impérieuse de l’opinion publique, une assemblée extraordinaire, où siégeaient, outre le collège des Camerlingues, la majeure partie de la noblesse et les bourgeois les plus notables, et là fut votée, avec un enthousiasme qu’on appellerait aujourd’hui frénétique, une espèce de loi des suspects, dont les principales dispositions portaient :

1° Que l’anneau sacré ne sortirait jamais de la ville de Pérouse ;

2° Que quiconque proposerait de le rendre, ou de l’échanger, ou de l’aliéner de quelque manière que ce

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fût, serait puni comme traître au troisième degré, par la privation de tous droits et offices, et par la confiscation des biens ;

3 1 Qu’on ne pourrait ni lire aucune lettre, ni donner aucune audience concernant cette grande affaire, qu’en présence du collège des Camerlingues et de dix députés des diverses jurandes ;

4Ü Que l’anneau sacré serait déposé sous l’autel de la chapelle des Prieurs, dans un coffre de fer à sept serrures, dont les clefs seraient confiées à sept magistrats ou corporations responsables, et que ce coffre serait enfermé dans un grillage en fer, à quatre serrures, dont les clefs seraient gardées par les Franciscains, les Dominicains , les Augustiniens et les Serviles.

D’autres dispositions déterminaient la formule du serment qu’on prêterait en entrant en charge et les époques solennelles où le trésor, cause de cette pieuse effervescence, serait montré au peuple. Dans toutes les délibérations où s’agitaient et se décidaient ces questions, que nul ne s’avisait detrouver indifférentes, c’étaittoujours Braccio Baglioniqui jouaitle principal rôle. Ce fut sur sa motion qu’une ambassade fut envoyée au pape, seigneur suzerain de Pérouse, pour lui déclarer, au nom de tous les citoyens, que nulle puissance humaine ne les ferait renoncer à la possession de l’anneau sacré; et quand, sur les réclamations tant soit peu menaçantes de l’évêque de Chiusi et du député Siennois qui l’accompagnait, on résolut de nommer les décemvirs de la guerre (/ Dieci delï arbitrio), Braccio Baglioni dut naturellement réunir tous les suffrages ; car jamais on ne lui avait vu, même dans sa jeunesse, une pareille ardeur de combattre. Heureusement la république de Sienne ne poussa pas ses prétentions

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jusqu’au bout, et cette querelle, qui avait failli mettre

I aux prises deux des cités les plus belliqueuses de l'Italie centrale, fut bientôt oubliée de part et d'autre.

Après la victoire vint la pompe triomphale, et ce fut notre héros qui, sans le vouloir, figura comme i triomphateur dans la procession solennelle qui eut lieu pour la première fois le lor novembre 1473, et qui devait se renouveler trois fois par an, c’est-à-dire chaque fois que la précieuse relique serait portée du palais des Prieurs au Dôme, pour être exposée, par le prêtre le plus digne, à la vénération populaire ; mais la cérémonie de la translation fut supprimée en 1488, quand on eut résolu de bâtir, dans la cathédrale même de Pérouse, un autel spécial en l’honneur de saint Joseph. Cette date et cet autel, dépouillé i trois siècles plus tard par l’invasion étrangère, suffisent déjà pour faire entrevoir à ceux qui connaissent le Sposaliziu du Pérugin et celui de Raphaël, les rapports qui existent entre certains produits de l’école Ombrienne et le pieux enthousiasme dont l’anneau sacré fut l’objet.

Mais Braccio Baglioni ne devait être témoin ni de la consécration de cet autel, ni de la production du tableau destiné à le décorer ; car il mourut en 147U, défendu par son humilité toujours croissante contre les enivrements de la gloire, et par sa piété chevaleresque contre les abaissements de la vieillesse. Les préoccupations de ses dernières années furent un su- : blime témoignage qu’il rendait lui-même, sans s’en

II douter, à la pureté de son âme. Non loin de la cha- < pelle où était la Madone miraculeuse dont nous avons

parlé, il en avait fait bâtir une autre, appelée la chapelle du Crucifix, où il allait méditer dans ses heures

3' les plus sérieuses, et ces deux édifices, devenus, à son

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âge, comme les vestibules de son tombeau, il voulait les réunir dans une même enceinle, avec les maisons et les jardins où il avait donné des fêtes à la fois si ; joyeuses et si innocentes à sa chère Marguerite de Monte Sperello.

Il fallait que le calme et la sérénité de ses vieux jours tinssent à des causes surnaturelles, pour qu’ils ne fussent pas troublés par les calamités dont il fut témoin pendant les quatre dernières années de sa vie. ! La peste de 1473, la plus terrible entre toutes celles ! qui éclatèrent au xve siècle, continua ses ravages, avec de rares intermittences, jusqu’en 1480; mais cette population privilégiée avait le don de se purifier et de se retremper dans ce genre d’épreuves, et les artistes, : en participant à ce mode de purification périodique, y trouvaient des inspirations qui leur auraient peut-être manqué dans des temps et dans des pays plus unifor- ; mément heureux.

Aussi voyez quel essor l’école Ombrienne a pris ! depuis un demi-siècle! Si les plus purs entre les; peintres siennois, cédant à uneattraction sympathique déjà très-prononcée, sont venus diriger et affermir ses premiers pas dans la carrière qu’elle doit parcourir, elle n'a pas tardé à se suffire à elle-même, tout en ne perdant pas de vue leurs traces; et même, quand Gentile da Fabriano et fra Angelico da Fiesole1 sont venus déployer les merveilles de leurs pinceaux dans le couvent de Saint-Dominique de Pérouse, ils ont bien pu aider au développement du germe Ombrien et renforcer des tendances déjà existantes ; mais l’école locale est toujours restée indépendante dans: son caractère général, et invariable dans ses prédi-; lections. J’ajouterai qu’elle n’a pas été moins persé-. vérante dans ses antipathies, ou, si l’on veut, dans ses!

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dédains ; et ce côté négatif n’est pas ce qu’il y a de moins caractéristique dans son histoire.

On dirait que la conscience de sa vocation toute mystique lui a fait négliger la sculpture comme un art trop matériel dans ses moyens et trop circonscrit dans ses effets. C’est à peine si on a daigné s’en servir sous la forme modeste de bas-relief, pour la décoration des temples et des fontaines publiques; encore fut-cç presque toujours à des mains étrangères que ces travaux subalternes furent confiés. On en peut dire autant de la sculpture monumentale, qui ne fut nulle part moins encouragée qu’à Pérouse, malgré la juste admiration qu’y excitèrent les tombeaux sculptés par Jean de Pise, et la statue érigée à Paul II par un disciple de Donatello. Ce peuple ombrageux et fier semble avoir eu une répugnance invincible pour les apothéoses individuelles ; et il ne paraît pas que ses magistrats, ses généraux et tout ce qui composait son patriciat, aient jamais songé à se consoler de cette rigueur par l’érection de petits monuments domestiques ; car, dans cette cité, à moitié républicaine, les bustes de famille furent aussi rares qu’ils furent communs à Florence, sous la domination des Médicis ; et, malgré l’immense popularité dont jouirent, à des titres différents, Braccio Baglioni et Marguerite de Monte-Sperello, je ne crois pas que le ciseau d’aucun sculpteur eût été chargé de transmettre les traits de l’un ou de l’autre à la postérité.

Cette même absence d’individualisme se retrouve dans les œuvres de peinture, et le portrait, cette branche de l’art à laquelle les grandes et les petites dynasties avaient donné tant de vogue au xve siècle, semble n’avoir pas existé pour l’école Ombrienne. C’est à peine si l’on pourrait citer deux ou trois pro-

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duits de ce genre dans la longue carrière de Pérugin. Il est même rare que lui ou ses devanciers se soient permis l'innocente introduction d’un donataire agenouillé dans leurs compositions religieuses. Je ne dirai pas qu’on peut appliquer la même remarque aux compositions historiques, en tant qu’elles étaient destinées à transmettre le souvenir d'événements ou d’exploits contemporains ; car ce genre de représentation, si commun à Florence et à Venise, semble avoir été exclu, au même titre que le portrait, du domaine étroit, mais sacré, de l’art Ombrien, qui aspirait instinctivement à se rendre l’auxiliaire de la prière et de la contemplation (1). Aussi porte-t-il une empreinte ascétique qui le distingue des autres écoles. Il y a de longues périodes durant lesquelles il est comme absorbé par le culte de la Vierge et par celui des Saints que la ville de Pérouse invoque plus particulièrement dans les grandes calamités publiques. C’est alors qu’il fait briller, comme un phare dans la tempête, l’image consolatrice sur laquelle doivent se fixer les yeux de ceux qui souffrent et qui espèrent. En un mot, c’est alors que > paraît la BANNIÈRE, ce produit spécial de l’école Ombrienne , qui est dans le domaine de l’art ce que l’hymne est dans le domaine de la poésie, et qu’on élevait entre le ciel et la terre comme pour porter vers Dieu le magnifique témoignage du repentir populaire ; car il ne s’agit pas ici de bannières triomphantes à la suite desquelles on entonne des hymnes de victoire, mais de bannières suppliantes qu’une foule pénitente suivait en se frappant la poi-

(1) Il ne peut être ici question que des tableaux exécutés en Ombrie ; à Florence, Pérugin dut se conformer au goût public. L’école Naturaliste de Montegna introduisit cet usage à Urbin et dans les environs.

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trine et en criant Misér icorde ! A chaque nouvelle invasion de la peste, on élève ce signal de détresse que chaque génération d’artistes est obligée de renouveler, depuis Nelli qui a vu les processions des pénitents blancs et le grand jubilé au commencement du siècle, jusqu’à Raphaël et ses condisciples qui payèrent tous leur tribut à la dévotion populaire. Cette longue série de bannières dues à des pinceaux Ombriens se clôt par deux productions qui se suivirent de très-près, et qui ont joui d’une renommée bien inégale, savoir la fameuse madone de Saint-Sixte et le gonfalon de Nicolas Manni, déployé pour la première fois à Pérouse en 1525, quand ce produit de l’art chrétien commentait à participer à la décadence commune ; mais, dans ce mouvement de décadence qui fut sans remède pour la peinture en général, il y eut, soixante ans plus tard, une exception momentanée en faveur de la bannière ; et cette exception fut encore due aux inspirations d’un peintre Ombrien qui pénétra bien plus avant qu’aucun de ses devanciers dans certains mystères de la foi chrétienne, particulièrement dans ceux de la souffrance. Je veux parler de Baroccio, dont les chefsd’œuvre se trouvent partagés entre Urbin et Pérouse. Ainsi le soleil de l’art chrétien, après avoir brillé pendant deux siècles sur l’Italie, allait disparaître sans retour, en dorant encore de ses derniers rayons ces saintes montagnes de l’Ombrie où il avait versé ses plus vivifiantes splendeurs (1).

i(l) L’art moderne n’est pas riche en bannières; c’est une raison le plus pour signaler la oannière de 1 Immaculée Conception, qu'on voit dans la cathédrale de Spire, et qui est 1 ouvrage de M. Steinle. Je signalerai d’avance une œuvre du même genre que M. Horace Vernet doit exécuter pour l’église du Saint-Sépulcre à férusalem. L’inspiration ne saurait manquer à l’auteur de la Messe tu désert.

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