Ce curieux portrait, qu'on a attribué à Giorgione, a été
POBDËKONE. 15d
autre conjecture non moins fondée qUe celle-là, c'est que son pinceau dut être Tinstrument de sa reconnaissance envers les héros qui préparèrent ou accomplirent cette délivrance. Malheureusement les portraits militaires qu'il a laissés, sont tous anonymes, et la science iconographique n'a pas encore suppléé à cette omission. Qui sait si elle ne découvrirait pas dans les deux figures si belles et si énergiques delà galerie d'Hampton*court, des personnages dont le patriotisme du peintre a voulu consacrer le souvenir? Qu'il ait rendu ce genre d'hommage à l'Âlviane, le guerrier le plus populaire et le plus éclairé de son temps, et de plus le bienfaiteur spécial de sa ville natale, c'est ce qu'il est impossible de mettre en doute. Il en faut dire autant de Jérôme Savorgnan, le plus fabuleux des héros de cette grande époque et dont on voit encore Técussou peint par lui au-dessous d'une Madone en ruine, près du village de Valeriano. On peut dire que nul ne céda aassi souvent que Pordenone à la tentation des arrière-pensées patriotiques. Ce fut lui qui le premier changea le lion débonnaire de saint Marc en un animai féroce dont le regard semblait chercher une proie à dévorer. Par un motif analogue, il ne manqua aucune occasion de reproduire dans ses fresques le généreux élan du Romain Curtius se précipitant dans le gouffre. Parfois il y a joint, pour les esprits obtus^
gravé en tête de la 436* livraison de V Histoire des peintres^ par M. Charles Blanc.
160 L A.RT CHAÉTIEN.
cette devise explicative : Bel morir la ^ita onora^ comme s'il avait voulvi^ par cette traduction populaire d'une maxime antique , faire de son art un moyen d'émulation pour le présent et de glorification pour l'avenir*.
Ce sujet avait encore pour lui un autre genre d'attrait^ en ce qu'il se prétait à l'introduction de son animal favori; car, pour Pordenone, le cheval fut l'objet d'une prédilection trop marquée pour qu'elle n'eût pas sa source dans d^s souvenirs qui se rattachaient soit à des dangers, soit à des exploits personnels. Que ce fût reconnaissance ou admiration désintéressée, il est certain que nul artiste de son siècle ne porta si Toin l'enthousiasme pour ce noble quadrupède sans lequel ses compositions^ tant historiques que religieuses^ et même quelquefois ses tableaux de dévotion, lui paraissaient incomplets. Dans ses fresques de Plaisance et surtout dans celles de Trévise, il avait étalé ce luxe avec une profusion qui trouvait son excuse ou sou prétexte dans les sujets qu'il avait à traiter, par exemple dans le nombreux cortège qu'il donnait aux rois Mages ou à Constantin apercevant le Labarum dans les airs. Enfin sa passion fut poussée si loin, que saint Martin devint son patron favori, parce qu'il pouvait le représenter monté sur un vigoureux coursier, comme il l'a fait dans son tableau de l'église de Saint-Roch, à Venise, où il ne s'est pas assez mis en garde contre
\ . Maniago, Belle arti del Friuliy p. 200-202.
voRDMom. 1 61
sa tendance à exagérer le dëveloppement des.fpnnes, tendance qui aurait dû être combattue en lui par sa culture littéraire et par son étude des sculptures antiques dont il inculquait cependant le goût à ses disciples ^
Cette exagération dans les formes et plus souvent encore dans les mouvements, était en lui un défaut à la fois théorique et organique qui tenait à la turbulence de son tempérament et à Hnfluence qu'exerçaient sur lui, peut-être à* son insu, les innovations aventureuses de Mjchel-Ange. C'était par là que Pordenone se montrait inférieur k Titien, dont les qualités fécondes, sans être jamais transcendantes, furent presque constamment réglées par un équilibre imperturbable.
La rivalité de ces deux artistes forme un épisode curieux dans l'histoire de l'école vénitienne. Le premier était devenu un grand peintre , sans chercher d'autres rétributions que celles qui lui étaient offertes par sa province natale, et sa fierté naturelle lui avait fait préférer ses succès de village à ceux qu'il aurait fallu mendier dans la capitale des lagunes. Aussi n'y exécuta-t-il aucun ouvrage important avant Tépoque où ses peiiftures de Plaisance (1 529) eurent mis le dernier sceau à la réputation que celles de Crémone (1 520) et de Spilimberg (1 524) avaient commencé à lui acquérir.
i. L*artis te s'est peint plusieurs fois entouré de ses disciples qui tiennent dans leurs mains divers fragments de sculpture antique.
IV— Il
463 tiArio^ onÉxmN.
MaâSy quand il reparut à VeDifle, v^fs ISSOy îi y trouva une puissance nouyeUe ou fJ^utÀt une dicta* ture d^u» genre nouyeau qui menaçait de son in^ fluence délétère le domaine de lalittérature et de Fart. Ce dictateur était Pierre l'Arétin. Parmi les artistes de second ordre qui gravitaient comme autant de satellite» autour du grand luminaire, c'est*à-dire antour de Titien ) un seul avait gardé TindépeiMlance de son caractère «t de son pinceau , c'était Palma Vecchio, également élève de Giorgione^ par l'étude qu'il avait faite de ses œuvres. Pordenone trouva que l'e^iempk éts^t bon à suivre et, sans se laisser intin^ider par la formidable égide dont TArétin co«»vrait ses protégés, il entra ouvertement en lutte avec Titien, mais en se mettant en garde contre les guel'* apens dont il croyait^ sans trop de témérité, que le
patron de son rival était capable. Pendant qu'il tra-
vaillait aux fresques, maintenant effacées , du elaitre de San-Stefano, on le voyait passer fièrement armé de son épée et de sa rondache coatre les agressions éventuelles, ce qui n'empécbait pas le nombre de se» admirateurs de crokre tous les jours en présence des raccourcis terribles (jerribili scarti) qu'il venak de tracer, et encore plus en présence du palais de Martino d'Anna, sur le grand canal, où il avait déployé toute la lichesse de son pinceau et tonte la verve de son imagination^ ce qui lui valut^ dit Vasari, plus de louanges qu'on n'en avait données à aucun artiste qui eût travaillé à Venise avant lui. Le Curtius^ jusque-là relégué dans les villes de province, était là
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daus toute sa gloire, sur une belle feçadé, avec son cheval fougueux, tandis que le même animal au repos, portant fièremeot saint Martin, ëtail loge magnifiquement dans l'église de Saint*Roch \
Mais, pour satis&ire Tambition de Pordenone, il lui fallait une espèce de duel en champ clos, c'est-àdire une tâche à remplir à côté d'une œuvre de son rival, de manière que les pièces du procès fussent placées presque simultanément sous les yeux du spectateur. Grâce à la protection de son ami Jacopo Soranzo, qui voyait sans doute en lui un disciple de Giorgione, cette satisfaction lui fut donnée, d'abord dans une des salles du palais ducal où la hardiesse de ses raccourcis fit pâm^ les sénateurs d'admiration, ensttile dans l'église de San Giovanni di Rialto, où il peignit un tableau d'autel qui réunit en sa faveur un grand nombre de suffrages attribués par le partial Yasari à la malignité de ses partisans.
Ces partisans^ dont le nombre augmentait tous les jours, se trouvaient surtout parmi les familles patrioienoes qui voyaient avec inquiétude l'ascendant que prenait l'Arétin dans le domaîoe de la littérature et de f art^ ascendant qui se manifestait, dans i un et Taulre de ces domaines, par des productions de pivs en plus licencieuses. C'était à l'époque où commençait la grande Tc^ue de son ami Titien auprès des djmsesties italiennes, comme peintre de nudités my-
1 . Pordenone exécuta encore d'autres peintures dans la même égKse; mais elles ont été presque toutes retouchées ou *détnikes.
<6A l'art CHRÉTIEir.
thologiques et autres ; et^ comme la science des lignes et des raccourcis n'était pas son côté brillant^ on se plaisait à lui opposer, dans la personne de Pordenone, un rival d'un goût sévère, qui avait toujours mieux aimé peindre les hommes que les femmes, et qui, malgré sa passion pour le nu, n'avait jamais tracé que des nudités savantes que j'appellerais volontiers des nudités dynamiques^ comme celles de Michel- Ange. A quoi il faut ajouter le. charme que donnaient à son commerce le prix qu'il attachait aux jouissances de l'esprit et de l'imagination^ son goût sérieux pour les lettres, sa passion pour la musique et surtout le contraste de sou génie brusque et martial avec des qualités souvent attrayantes dont son biographe Ridolfi nous donne une idée très-juste, quand il nous le représente comme un peintre à la fois joyeux et résolu.
Parmi les familles dont son talent et son caractère lui avaient conquis le patronage, la plus illustre, militairement et religieusement parlant, était la famille Giustiniani, pour laquelle il fut chargé de peindre, dans l'église de la Madonna delVorto^ le tableau qu'on est convenu de regarder comme son chef-d'œuvre et qui se trouve aujourd'hui à l'Académie des Beaux- Arts. Il s'agissait de combiner dans la même figure, un portrait de famille avec l'image d'un saint, celle du bienheureux Lorenzo Giustiniani qui le premier avait occupé, un siècle auparavant, le siège archiépiscopal de Venise. Quelle source d'inspirations religieuses et patriotiques pour le peintre chargé d'une
PORQEVOSIE. 165
telle délégation I Que Pordenoae en ait senti toute Timportance, c'est ce qui est mis iiors de doute, non* seulement par l'exécution magistrale des moindres détails et par reffort qu'il a fait pour ennoblir ses airs de tête et pour donner plus de douceur à son coloris et plus de transparence à ses ombres, mais aussi par le caractère de grandeur imposante qu'il a su imprimer à toute la composition. Heureux si ses succès lui avaient fait oublier ses rancunes et sa Ville natale et avaient mis obstacle au fatal voyage qu'il V fît en 1 534. avec Tintention bien arrêtée de faire cesser, s'il le fallait, par un acte de violence, l'iniquité dont il prétendait être victime ; enfin, les choses furent -poussées si loin, de part et d'autre, qu'à son retour à Venise il portait la marque d'un coup d'arquebuse que lui avait tiré son frère fialthazar.
Il venait de dire un éternel adieu à sa patrie et d'y laisser, comme souvenir, le tableau qu'on voit encore aujourd'hui dans le dôme et qui dut être une de ses œuvres de prédilection ; car, non*seulement c'est la seule dont nous ayons la description faite par luimême, bien qu'il ne l'eût pas entièrement terminée, mais il voulut en outre y placer son propre portrait et celui de son animal favori, monté par saint Alexandre.
Depuis son retour de ce triste voyage jusqu'à sa mort, il fut rarement occupé à peindre des fresques, par suite de sa vogue toujours croissante comme peintre de tableaux religieux pour le plaisir ou l'édification des familles. Comme produits de cette der-
166 l'aST GOIUiTIElV.
nière période de sa carrière, je me contenterai de signaler, outre ceux qu'on voit à Venise même, THérodiade du palais Doria, t Adoration des Mages ^ de la galerie de TErmitage, la Santa coiwêrsaùone du palais Pitti^ et en Angleterre,* où ses ouvrages ne sont pas rares, une autre adoration des Mages à ç6të d'un de ses plus beaux chefs-d'ceuvre représentant Moïse sawé des eaux^ avec une richesse de pinceau que, Titien lui-mqme n'a jamais surpassé. Je neveux pas oublier le tableau de la Femme adultère^ de la galerie Stafford, sujet pittoresque et banal qui était une espèce de tribut prélevé par le goût public sur tous les p^ntres vénitiens pendant tout le cours de ce siècle si fécond en pécheresses.
Sa réputation d'artiste lettré lui porta malheur. Lq duc de Ferrare crut qu'il exécuterait mieux qu'un autre des dessins de tapisseries dont le sujet devait être tiré de T Odyssée d'Homère, et le prince crut ne pouvoir mieux témoigner sa satisfaction à son prot^é qu'en l'appelant à sa cour où le malheureux mourut d'une maladie si courte et si violente que les conjectures les plus sinistres furent accueillies de préférence à toutes les autres.
Un autre peintre de la même école, plus intéressant à certains égards que Pordenone, qu'il précéda de quelques années dans la tombe, fut Jacopo Palma, imitateur moins énergique de leur commun modèle Giorgione, mais suppléant à cette infériorité par le charme indicible qu'il a su donner à ses tableaux déjà rares du temps de RidolG;cequi fait doublement re-
^tter leur dispersion et l'ignorance irrémédiable à laquelle on est condamné relativement à lei»r destination primitive. Mous n'avons aucune grande composition soit historique, soit légendaire, soit symbo* liipie ou biblique, à l'aide de laquelle nous puissions . mesurer la hauteur où pouvait s'élever le génie de Palma; et, ce qui est plus étonnant encore, c'est que Vasari et Ridolfi, ses deux biographes, ne citent pas un seul ouvrage de lui dont le sujet soit emprunté aux traditions mythologiques, ce qui prouverait, ûnon une abstention aJbsolue, du moins une sobriété de pinceau d'autant plus méritoire que son aptitude spéciale à rendre les grâces féminines , pouvait aisément s'appliquer aux aventures poétiques des divinités païennes.
Son éducation dut être , complexe , dans ce s^iis qu'il dut être successivement soumis à des influences diverses, mais non disparates. La première fut sans doute celle de Bellini ou de ses œuvres, qui se fit sentir plus ou moins dans toutes les villes de la do* nunatiop vénitienne, particulièrement à JBei^ame par PrevIiaU et par Loreneo Lotto, l'ami et le compagnon de Palma et flottant, comme lui, entre l'imitation de Bellini et celle de Giorgione, entre le goût {dus pur de l'un el la manière plus séduisante de l'autre'. Voilà ce qui explique les oscillations qu'on remarque quelquefois dans les œuvres du peintre
i. n reste encore des ouvrages de la première manière de Palma, dans son viHage natal de Serinalta, près de Bergame^ il 7 en a un au nuiséa de Milan.
168 * l'abt ghretiek^
dont nous parlons, surtout pendant la première période'de sa carrière. Une fois établi à Venise^ il s'appropria rapidement les progrès techniques que la peinture devait au grand réformateur ; mais il se contenta d'émanciper son pinceau, sans émanciper son imagination, et, au lieu de peindre des façades, il • peignit des tableaux d'autel ou des tableaux de dévotion domestique dont la valeur était rehaussée par les portraits qu'il y joignait et qui pouvaient soutenir la comparaison avec ceux de Titien lui-même, surtout quand il s'agissait d'exprimer certains sentiments que ce dernier ne se croyait pas obligé de comprendre.
Ce genre de succès ne tarda pas à procurer à Palma le patronage de plusieurs familles patriciennes, parmi lesquelles Ri^olfi nomme les Barbarigo et les Pisani auxquels il faut joindre les Giustiniani, qui lui firent peindre, dans l'église de la Madonna delt ortOj un tableau destiné, comme celui de Fordenone, dans le même lieu, à compléter la glorification de ce bienheureux Lorenzo Giustiniani, premier patriarche de Venise. Aujourd'hui , 1^ plupart des ouvrages de Palma, ceux qui décoraient^ les églises ou les couvents, comme ceux qui décoraient les palais, ont été frustrés de leur destination primitive et sont dispersés dans les galeries étrangères. On peut même dire qu'il n'y a pas d'artiste vénitien dont le nom se présente aussi rarement que le sien aux regards ou au souvenir des voyageurs que la curiosité attire dans les lagunes. Un tableau de la Cène, avec
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une belle tête de Christ, trois tafbleaux d'autel plus ou moins ravagés par la retouche, deux seulement assez bien conservés et répondant dignement à l'attente des étrangers pénétrés de respect et d'admiration pour Palma^ voilà la somnle des trésors artistiques qui font encore vivre sa mémoire dans les églises.
Il est vrai que, parmi ces trésors, il en est un qui suffirait pour la rendre impérissable et qui. nous révèle en lui un émule de Giorgione dans un genre où celui-ci pouvait passer pour n'avoir pas d'émulé ; car Pordenone^ le seul qui aurait pu lui disputer la palme , n'avait pas appliqué l'idéal héroïque à la femme o\i avait complètement échoué dans cette application «.Le chef-d'œuvre dont il est question , se trouve dans Téglise de Santa-Maria Formosa et n'a pas besoin d'être cherché longtemps ; car, dès qu'on a franchi le seuil, on reste stupéfait devant la figure fière et majestueuse de sainte Barbe. Au diadème d'or qui couronne son front, à la manière dont elle tient sa palme en guise de sceptre et dont elle pose le pied sur des bombavdes, emblème d'une formidable puissance, ou la prendrait volontiers pour une reine, si l'on ne savait qu'on a devant soi la patronne des bombardiers, qui jadis venaient prier humblement sur ces marches avant ji'aller foudroyer les Turcs et se croyaient invincibles avec une telle protectrice. Voilà le point de vue où il faut se placer pour apprécier toute la grandeur de cette œuvre, car c'est celui où se plaça l'artiste pour la concevoir : qu'eût-ce
donc été;, 3'il avait pu prévoir ce qui arriva quarante ans plus tard^ quand on vit les bombardiers qui avaient décidé la victoire de Lépante, venir s'age^ nouiller devant cette image de dévotion avec un seu" timent de fierté dont leur patronne était respon* sable ?
Devant le produit de si hautes inspirations^ tous les détails accessoires disparaissent, et c'est à peine si Ton peut arrêter les yeux sur les auti*es compartimentSy bien que Vun d'eux représente le Chri&tmort entre les bras de sa mère, et qu'il y ait deux figures de saints qui seraient remarquées partout aiUeurs, celle de saint Antoine pour sa noble expression aâcetique, celle de saint Sébastien pour la beauté de sa carnation.
L'autre tableau digne de figurer encore sur un au-' tel, est celui de Tcglise de San Cassiano dont le pria* cipal intérêt consiste dans un reste de ressemblance avec la manière de Bellini, bien que le coloris soit déjà chaleureux comme celui de Giorgioue ; mais le style du dessin et la symétrie de Tordonnance rappellent encore un peu le goût primitif, ce qui était inévitable dans une composition où les figures de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre, de saint Paul, de saint iyiarc et de saint Jérôme étaient juxta-posées entre elles, sans concourir visiblement à une action commune.
Il en faut dire autant du saint Pierre de l'Académie de Venise, entouré de plusieurs autres saints. En général) plus on étudie les œuvres de Palma, plus