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du cardinal Grimani dans la petite ville de Ceneda. C'était le patronage le plus ambitionné p^r les peintres qui aspiraient à mettre leur pinœau au service de la République, et c'était aussi le patronage le plus sympathique pour ceux qui avaient , comme ce savant prélat, la passion de l'antiquité grecque et romaine. Au reste , cette passion dans Touvrage dont il est ici question, ne fut satisfaite que dans une juste mesure. A coté de Daniel et de Salomon, on ne voyait figurer que Tempereur Trajan avec la veuve qui lui demandait justice; et Tartiste, inspiré , lui aussi, par sa passion dominante, avait rendu aussi dramatique que possible le rôle des chevaux fougueux du cortège impérial.
Les nombreux travaux dont il fut chargé dans plusieurs villes de la haute Italie, prouvent qu'on y appréciait pleinement l'essor qu'il avait imprimé à certaines parties de son art, comme imitateur ou continuateur deGiorgione. A Gênes, son pinceau fut associé à celui de Jules Romain pour la décoration du palais Doria, et ce fut sans doute à cette occasion qu'il peignit la superbe Hérodiade qu'on voit à Rome dans le palais du même nom. A Mantoue, ses travaux ^ne pouvaient manquer d'être éclipsés par ceux de ce même Jules Romain, sur le génie duquel on se faisait alors d'incurables illusions. Celui de Pordenone se trouvait plus à l'aise à Crémone et à Plaisance^ et l'on peut dire qu'on ne peut se faire une idée complète de la puissance d'invention et d'exécution dont il était doué, qu'après avoir vu les pein-
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tures vraiment monumentales exécutées par lui dans ces deux villes. Heureusement pour lui, on se mit en garde <;ontre la fougue de son imagination, en lui traçant minutieiisement son programme pour Tachèvement des fresques commencées par Romanino de Brescia, dans la cathédrale de Crémone, ce qui obligeait son continuateur à ne pas trop brusquer la transition d'un style à Tautre, dans les quatre compartiments qui restaient à peindre et dont le dernier devait représenter, sur une très-grande échelle, le Christ en croix, avec les deux larrons et les saintes femmes et une multitude d'autre^ personnages dont le plus intéressant, aux yeux de Tar^ tiste, était le cavalier Longin, à cause des formes grandioses de l'animal qui lui servait de monture.
Des louanges sans restriction relevèrent le prix delà récompense pécuniaire dont on paya cette merveilleuse production qui faisait oublier ou regarder avec dédain celles dont Boccacio Boccacini avait orné la même église ; et l'impression laissée par Pordenone, fut tellement durable que, neuf ans plus tard, c'est-à-dire en 1529, on le faisait venir à Plaisance pour y décorer l'église de Santa*Maria di Campagna« Cette décoration, dans laquelle on reconnatt la verve et la touche d^un grand maître, subsiste encore aujourd'hui, sinon dans toute sa fraîcheur, du moins dans toute sa splendeur, et l'on peut y voir, dans la plénitude de leur développement^ les qualités et les tendances spéciales de l'artiste àont nous parlons. Son imperturbable naturalisme s'est donné
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carrière sur ces grandes surfaces qui étaient livrées aux évolutions parfois capricieuses de son pinceau. Dans la première chapelle, où il avait à peindre la Natwitéy t Adoration des Ma^eSy t Adoration des Bergers et la Fuite en Eg/pte, on voit qu'il s'est peu préoccupé du côté idéal de son sujet et qu'il a accumulé les détails accessoires, pour donner satisfaction aux exigences de son imagination pittoresque. De là cette scène pleine d'animation autour des rois Magesy puis autour de la Vierge, de là cette foule curieuse qui voit défiler le cortège, et cette troupe d'enfants qui jouent en les pilastres, et ces chevaux de luxe oriental, qui semblent avoir conscience de leur race et de leur rôle.
Dans la seconde chapelle, où l'artiste a peint le Mariage mystique de sainte Catherine y son naUird- Usme est d'un autre genre; dans la personne de la Vierge, il a peint le portrait d'ElisabettaFre&colina, sa seconde femme, et il s'est peint lui-même sous les traits de saint Paul, qui devait être pour lui le premier des apôtres, à cause du glaive symbolique dont sa main est armée. Faut -il attribuer à cette espèce de consécration de sa tendresse conjugale, oq aux inspirations nées du sujet lui-même, la supériorité de cette composition, non-seulement sur la pré* cédeute^ mais sur la plupart de celles qui ont illustré l9 carrière si féconde de son auteur? Les huit compartimepts de forme ovale, dans la tribune di| chœur, offrant des thèmes plus sévères, empruntés à l'Apcien Testament, l'artisf-e reprend ses allures
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naturelles et cherche moins à émouvoir le spectateur qu'à le surprendre par tout ce qu'il y a de plus imprévu soit dans les attitudes^ soit dans les raccourcis, soit dans l'énergie des ombres, soit enfin dans les contrastes qui vont jusqu'à la profanation; car dans ces mêmes ovales dont nous venons de parler^ les représentations bibliques les phis imposantes se trouvent mêlées à des jeux folâtres de bacchantes et de satyres !
La Madonna di Campagna devenait ainsi le Vatican ou la chapelle Sixtine de Pordenone et l'on s'habituait peu à peu à voir en lui l'émule de Michel- Ânge. On disait même que ce dernier avait fait tout exprès le voyage de Venise pour voir de près ses ouvrages. Quel que soit le fondement de cette tradition légendaire, il est certain qu'il y eut des rapports singulièrement frappants entre les facultés respectives de ces deux hommes extraordinaires. Je ne dis pas entre leurs qualités; car, à cet égard, la supériorité de Michel-Ange n'admettait même pas de comparaison. Pour lui l'art était un sacerdoce, un mode d'initiation aux mystères de l'âme et de la foi, une révélation de l'idéal par un procédé qui con siste à le dégager de la lumière où il se cache. Pour l'autre, c'était une lutte incessante en vue d'aggrandir la sphère d'imitation dans laquelle son talent était circonscrit, et pour forcer en quelque sorte la nature dans ses derniers retranchements. De là des progrès merveilleux dans le rendu des formes avec de fréquentes défaillances dans l'expression du sen-
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tiiaent, et avec une impuissance croissante à remplir les conditions ascétiques de l'image de dévotion, impuissance qui n'existait pas au début de sa carrière, quand il peignait les fresques de CoUalto et qu'il traçait Tadmirable dessin de Saint Pierre martyr^ qu'on voit dans la collection des UfFizi à Florence. Pour bien comprendre Pordenone, son caractère et ses œuvres, il importe de ne pas perdre de vue la double influence à laquelle fut soumise son éducation première, savoir Tinfluence classique et l'influence militaire. La précocité de son intelligence, jointe aux facilités que lui offrait l'Académie fondée par l'Âlviane dans sa ville natale, avait préparé cette supériorité littéraire qu'il eut sur tous les artistes de l'école vénitienne et qui explique son goût irrésistible pour les sujets tirés de l'antiquité grecque et romaine. Mais l'institution devait nécessairement se ressentir du caractère personnel du fondateur et le dilettantisme inhérent aux associations de ce genre devait être remplacé, dans celle-ci, par l'application sérieuse des grandes leçons puisées dans les annales des peuples libres. Or la République traversait alors une crise non moins terrible que celle de la guerre de Chioggia^ et cette crise avait été assez longue , surtout dans la Marche Trévisane et dans le Frioul, pour familiariser les esprits avec les idées de dévouement et de vengeance patriotique. Qu'on se flgure une âme ardente et fière, conmie Pordenone, respirant cette atmosphère brûlante dans l'effervescence de sa première jeunesse et apprenant
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qu'un peintre du voisinage a quitté son pinceau pour prendre i'épëe ! Qu'on se le figure tétnoin iriipassible des grands et des petits exploits qui avaient pour but la délivrance générale ou la délivrance locale! Non^ ce ne fut pas en simple spectateur que Pordenone fit l'apprentissage de l'idéal héroïque qui se reflète dans un si grand nombre de ses œuvres. Ses années d'inaction^ comme peintre, coïncident trop exactement avec celles pendant lesquelles la patrie commune avait à lui demander d'autres services*, pour qu'on doive hésiter à lui assigner une place, et même une place éminente, dans cette école militante' inaugurée jadis à Padoue et continuée, sans interruption, depuis Mantegna jusqu'à lui. Comme ce dernier^ il choisit, entre les sujets bibliques^ ceux qui se prêtaient le mieux à Ténergie de ses conceptions et de sa touche, Judith tenant la tête dHolo* phernCy Hérodiade tenant la tête desaint Jean, et pardessus tout Dasfid tenant la tête de Goliath. La preuve que, dans cette composition symbolique, l'artiste s'est identifié complètement avec le vainqueur, c'est qu'envoyait jadis , dans la galerie d'Orléans, un portrait de Pordenone tout jeune, tenant en main ce même symbole, mais revêtu d'une armure complète, et le front ceint du laurier de la victoire, ce qui prouverait qu'il avait fait quelque chose de plus
que des vœux pour la délivrance de la patrie ^ Une
i. Bien qu'il fût déjà peintre en 1504, son plus ancien ouvrage connu est de 1514.