‹ De l'art chrétien (volume 4)Chapitre 13 sur 39 · Voir Lodovico Dolce, Dialogo délia piitura · texte numérisé non relu

Voir Lodovico Dolce, Dialogo délia piitura

rations suivantes, que tous ces échos successifs ont eu pour effet de lui garantir une sorte d'inviolabilité conventionnelle contre laquelle les plus hardis ont timidement protesté. La protestation était presque impossible en présence de Tœuvre même, à la fois saisissante, imposante, éblouissante; saisissante par son côté dramatique^ imposante par son côté religieux, éblouissante par son côté pittoresque. Déplus, la critique était tenue en respect par l'autorité <le Vasari qui, après avoir visité le chef-d'œuvre sur les lieux, avait épuisé tous les superlatifs pour faire partager son enthousiasme à ses lecteurs \ Enfin Ton était réduit au silence par la compétence des juges les plus initiés aux secrets techniques de Tart, 4et qui s'extasiaient justement, mais trop exclusivement peut-être, devant le genre de beautés qui répondaient le mieux à leur point de vue favori, comme les grands effets de lumière, les contrastes habilement ménagés^ la sauvage beauté du paysage, Tampleur des formes et l'énergie du dessin dans chacun des trois personnages, et surtout Tincomparable supériorité <de la touche.

Mais il y avait un autre point de vue dont on ne pensait même pas à tenir compte, c'était celui de la destination. Le premier objet qui frappe ici les regards, c'est un homme saisi d'épouvante que ses

1 . La quale opéra è la più cotnpiuta, la pîù celebrata, e la maggiore h meglio intesa e condotta che altra, la quale jp tutta la sua vita Tiziano abbia fatto ancor mai. Yasari. vol. XIII, p. 28.

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muscles herculéens et le désordre de ses vêtements permettent de prendre pour tout ce qu'on voudra, excepté pour un sectateur de la pénitence. Après lui, c'est l'assassin qui est le plus en évidence, et il faut chercher la victime pour la trouver, gisant au pied d'un arbre et tendant la main vers deux petits, anges qui lui apportent la palme du martyre et qui passaient pour avoir été copiés sur des bas-reliefs antiques où Phidias avait sculpté deux amours portant le sceptre de Jupiter et Fépée de Mars. Les métamorphoses étaient regardées comme des conquêtes plus que légitimes, et ceux-là même qui étaient préposés à la garde du temple.^ le laissaient envahir par les divinités étrangères.

Cet envahissement était^ ainsi que les autres innovations, beaucoup moins encouragé, dans les États de terre ferme, et l'on ne peut voir, sans étonnement, la différence qui existe entre les tableaux que Titien peignait pour les beaux-esprits de la capitale et ceux qu'il peignait pour les églises de Vérone et de Brescia, pendant les rares, loisii's que lui laissaient ses impérieux clients. Son Assomption de la Vierge^ dans le dôme de Vérone, est assurément bien inférieure, pour la science et les grands effets, au chef-d'œuvre dont nous avons parlé ; mais, outre que l'exécution en est très-soignée, il y a, dans l'ensemble de la composition, quelque chose de plus calme et de plus pénétrant, et l'expression douloureuse sur le visage des apôtres, auprès du tombeau vide, est bien pins fortement marquée. Quant au tableau de la Hésurrec-

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tion^ qa'on voit encore dans Tëglise de Sainl-Nazaire, à Brescia ^ il diiïère tellement de ceux de Venise, tant sous le rapport du style que sous celui de Tordon* nance, qu'on serait tenté d'y voir une inspiration posthume de Bellini.

Mais c'était surtout dans les tableaux destinés à stimuler la piété des familles ou à y perpétuer de précieux souvenirs, que Titien trouvait un préservatif contre ses propres succès et contre les tendances qui envahissaient chaque jour davantage Fécole vénitienne. Heureusement pour lui, heureusement aussi pour ses admii ateurs, la République comptait un bon nombre de races patriciennes qui éprouvaient ce noble besoin et dont les vertus ou les gloires héréditaires pouvaient fournir à l'artiste un supplément désirable d'inspirations. S'il lui arrivait parfois d'être appelé pour satisfaire une simple fantaisie, il remplissait sa tâche avec tant d'amour, son imagination, ravivée périodiquement par la vue de ses montagnes natales, lui suggérait des détails si poétiques et si pittoresques, qu'il en résultait des chefs-d'œuvre d'un autre genre , source de jouissances innocentes qui étaient à la portée de tous les âges.

Malheureusement ces tableaux de dévotion ou de récréation domestique sont précisément ceux qui ont été le moins reproduits par la gravure et le plus dispersés, soit par les tempêtes politiques, soit par l'imbécillité ou la vénalité de leurs possesseurs. Poiir les retrouver aujourd'hui, il faudrait, pour ainsi dire, faire le tour de l'Europe entière et frapper aux portes

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de toutes les colIectioDs publiques et privées entre lesquelles ils sont répartis»

Pour commencer par celle du Louvre, nous pou* vons y signaler plusieurs ouvrages qui représentent, suivant une échelle ascendante, presque toutes les variétés de cet ordre de compositions. Le tableau de la Vierge au lapin ^ avec les riches couleurs de son ravissant paysage et les distractions pastorales auxquelles se livrent les personnages, sans excepter saint Joseph lui-même, est évidemment une allusion pieuse et enjouée à une fête de famille dont Théroîne est cette gracieuse jeune fille déguisée sous le nom de sainte Catherine, sa patronne. Un autre tableau, beaucoup moins radieux, exécuté dans une intention analogue, représente sainte Agnès (qui est encore un portrait) posant sa main sur la téted*un agneau que conduit le petit saint Jean qui n'est pas là seulement à titre de remplissage. Plus loin on trouve une œuvre d'un tout autre style et d'un tout autre effet, dans laquelle l'artiste, tout en payant son tribut au naturalisme de son école, a montré une grandeur de conception qui touche de bien près à l'idéalisme. Il s'agissait de caractériser trois personnages également héroïques, chacun à sa manière, saint Ambroise, comme Père de l'Église, saint Etienne comme martyr^ saint Georges comme modèle et patron des guerriers. Le sujet est tel que l'aurait pu choisir Giorgione, et l'exécution même ressemble tellement à la sienne, qu'au premier coup d'œil, on est déroute par cette ressemblance ; et même, quand on a constaté minu-

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tieusement les coups de pinceau de Tilien, oq héâle à lui attribuer cette belle figure de saint Etienne dont l'élan et le regard inspiré semblent être au-dessus de la compréhension d'un peintre naturaliste"^.

La Mise au tombeau qui figure, à meilleur titre encore, parmi les plus précieux trésors de la galerie du Louvre, pourrait passer, à bon droit, pour un des plus parfaits chefs-d'œuvre du maître, si, en peignant la tête du Christ, il avait pu retrouver les inspirations qui l'avaient si bien servi à Ferrare. Mais cette vision s'était évanouie sans retour, et, par un contraste dont il est difficile de rendre compte, il y substituait des types qui n'offraient ni pureté dans les lignes^ ni noblesse dans les traits, et il atténuait leur vulgarité par des combinaisons très-habiles d'ombre et de lumière. C'est ce qu'il a fait dans la composition vraiment pathétique dont il est ici question. Si on n'y trouve pas la richesse dramatique qui distingue celle de Haphaël, on y trouve une simplicité d'ordonnance, une grandeur de caractère, une profondeur de sentiment et surtout une perfection de coloris qui font presque oublier ce qu'il y a de défectueux dans la figure principale.

Un autre tableau de la Mise au tombeau^ non moins remarquable que celui du Louvre sous le rapport du sentiment, se voit à la galerie du Belvédère, qui est une des plus richetnent pourvues de produc-

1 . Ce tableau a été rudement maltraité par la retouche. La galerie du Belvédère en possède un autre exemplaire, mievx oonservè.

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tioDs de récole vénitienne, particulièrement de celtes qui appartiennent à la grande ëclosion du seizième siècle. Les phases successives par lesquelles a passe le talent de Titien, y sont plus ou moins heureusement représentées, et celle qui nous occupe l'est plus heureusecnent que les deux autres, d'abord par ce tableau de la Mise au tombeau^ ensuite par celui de la Vierge ai^ec les trois saints^ exactement semblable et peut-être antérieur à celui du Louvre, enfin par un chef-d'ceuvre connu sous le nom de la Vierge aux Cerises^ et qui est plus propre qu'aucun autre à donner une idée de l'essor qu'aurait pu prendre l'imagination de l'artiste, s'il avait été plus fidèle aux pures traditions de Bellini.

Ces traditions exerçaient certainement sur lui tout leur empire, quand il peignait le magnifique tableau qui fut transféré, il y a un siècle, du palais Grimani dei Servi dans la galerie de Dresde^ et qui ressemble tellement à celui du f^uvre, qu'il est impossible de n'y pas voir le produit d'inspirations identiques. La touche et le style sont les mêmes, ainsi que les airs de iéte, qui sont pleins de noblesse ; rien n'est changé dans la position respective des trois saints ; mais, par respect pour des exigences de famille, on leur a substitué trois autres patrons, saint Jean, saint Jérôme etsainit Paul, auxquels on a joint un admirable portrait de jeune femme vêtue de blanc, désignée sous le nom symbolique de Madeleine, comme par allusion à sa régénération par la pénitence.

Un autre ouvrage du même genre, mais très-infé-

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rieur tant pour la conception que pour Texëcution, est celui qui est supposé représenter le duc Alphonse de Ferrare mettant son fils et son épouse Lucrèce Borgia sous la protection de l'enfant Jésus. Malgré l'autorité que donne à cette supposition la provenance du tableau, lequel faisait partie de la collection de Modène, on ne se prête qu'avec répugnance à ce mélange de noms sacrés et de noms profanes, dans une représentation ostensiblement pieuse, mais sans aucune portée sérieuse dans l'intention de celui qui ne faisait qu'ajouter ainsi un acte d'hypocrisie de plus à tous ceux qu'il avait déjà commis.

Parmi les nombreux portraits exécutés par Titien, dans la belle période de sa carrière, il en est plusieurs que l'art chrétien a le droit de revendiquer, à cause du rôle que les personnages dont je veux parler ont joué dans l'histoire de ce siècle si fécond en héros de tout genre. Entre ces personnages héroiquesy il y en a deux très-inégalement célèbres, comme fondateurs d'ordres, savoir Ignace de Loyola et Jérôme Miani. Tous deux, guerriers intrépides, changèrent leur captivité en bénédiction et leur prison en cellule de méditation et de pénitence^ et quand ils en sortirent, ce fut pour aller conquérir des âmes par des modes très-divers et dans des directions très-différentes. Pour bien saisir et bien rendre les caractères respectifs de ces deux humbles conquérants, il fallait des conditions spéciales qu'où esl presque tenté de refuser à Titien, et qu'on lui refuse, rait sans hésitation, s'il avait entrepris cette tâche à

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rëpoque où les bonnes inspirations, de quelque part qu'elles lui vinssent, étaient interceptées ou faussées par TArélin. Quoiqu'il en soit, l'Angleterre croit posséder le portrait du grand saint, tel qu'il fut tracé parla main du grand artiste; et, pour ce qui est de celui de saint Jérôme Miani, qui aurait dû être comme une relique sacrée, non-seulement pour la congrégation des Frères Somasques, dont il fut le fondateur, mais pour la République elle-même, servie par son courage avant d'être sanctifiée par ses œuvres , c'est probablement un trésor enfoui dans quelque collection obscure, ou désigné sous un faux nom qui aura passé de bouche en bouche, laissant, dansl'histoirede l'art chrétien à Venise, une lacune très-difticile à remplir*.

Plus Titien avançait dans cette brillante et féconde période de sa carrière, plus il était obligé de varier ses compositions, pour répondre à la variété des goûts; car, si le nombre de ses admirateurs augmentait tous les jours, le nombre des tableaux de dévotion proprement dite, qu'il avait à exécuter pour eux, n'augmentait pas dans la même proportion. Non-seulement la passion des sujets mythologiques devenait de plus en plus contagieuse, mais les sujets bibliques eux-mêmes étaient souvent traités, en vue de l'effet dramatique ou de l'efTet pitto-

1 . D*après un manuscrit cité par Gicogna {Iscrizioni venetiane) ce portrait se trouvait encore à Venise en 1760, chez un certain Bfarco Moretti, sur la paroisse de S. Samnele. Depuis lors on en a perdu la trace.

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resque, et les saints ou les patriarches les plus populaires étaient ceux qui prêtaient le plus à l'ostentation des muscles bien nourris et des carnations bien nuancées. Voilà pourquoi Titien eut à reproduire si souvent sa figure classique de saint Sébastien. Pour ce genre de naturalisme, il n'avait pas de rival dans toute l'Italie. Il n'en avait pas non plus comme peintre de paysages , et ses pérégrinations périodiques dans les environs de sa ville natale, jointes à la ténacité de ses impressions d'enfance, l'avaient doué d'une richesse de combinaisons qui semblait inépuisable.

On ne saurait se faire une idée de» la grâce et de la fécondité de son imagination, quand il l'appliquait à ce genre de créations, si l'on n*a pas vu avec quelle exubérance de poésie il les adaptait à des personnages ou à des scènes de l'ancien ou du nouveau Testament. Le déluge, le passage de la mer Rouge, les miracles opérés par Moïse dans le désert, la victoire de David sur Goliath, l'histoire de Susanne et cette de Joseph, étaient pour lui, non pas des thèmes sé*rieux dont il cherchât à pénétrer le sens historique, allégorique ou mystique, mais un simple prétexte pour déployer, souvent au rebours de la couleur k> cale, la richesse ou même la licence de son pinceau, comme on peut le voir dans la gravure de son déluge universel. Dans certains sujets empruntés au nouveau Testament ou à l'histoire des saints, les personnages mis en scène devenaient presque imperceptibles et l'artiste combinait ses plans de manière

q/ae les imintagnes et les yallées, les riches teîmles ducieli et les eaux qui les réEéchissenly la création antmale et la création vé^tale remplissent presque tout le champ de ses compositions. De là sa prédiledioD pour saint Jean- Baptiste , pourvu qu'il ne prêchât pas dans le désert et que le théâtre de sa prédication fàt décoré par une belle lumière, par des accidents pittoresques, et par une végétation luxuriante. Delà son culte pour sahit François recevant les stigmates et pour saint Jérôme lisant ou {HTÎant auprès de sa caverne, et je serais presque tenté de mettre sur la même ligne et d'attribuer au même genre d'attrait son culte pour Diane chasseresse, celle de toutes les divinités m;ythologiques qui lui a fourni les meilleures inspirations, bien qu'il ne l'ait pas toujours respectueusement traitée.

On* comprend qu'il ne peut plus être ici question de tableaux de dévotion^ même quand les personnages mis en scène appartiennent à l'ancien ou au nouveau Testament ou au calendrier de l'Église. Ce sont tout simplement des tableaux de fantaisie ou de délectation esthétique, ce qui n empêche pas qu'à un certain point de vue qui n'est pas celui de l'art chrétien, ils ne soient souvent des chefs-d'œuvre d'une beauté incomparable. C'est surtout en Angleterre qu'ils ont trouvé des appréciateurs. Autant les ouvrages vraiment religieux de Titien y sont rares, autant ceux de la catégorie dont nous venons de parler y sont fréquents, surtout si l'on ne se borne pas à passer en revue les collections de la capitale. On y

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trouve de magnifiques paysages à Thuile et à la plume, plusieurs répétitions de la figure classique de saint Sébastien, des répétitions plus nombreuses encore^ avec ou sans variantes, de la Madeleine peinte pour le duc de Mantoue^ le Christel la Samaritaine ^ conçu exactement dans le même esprit, une Adoration des Bergers qui, pour le style et les reflets dorés de la lumière, rappelle la Vierge au lapin de la ga« lerie du Louvre, de ravissants paysages déployés soit autour de la caverne de saint Jérôme, soit autour de la croix de bois de saint Jean -Baptiste, soit autour de la montagne de saint François d'Assise, soit enfin autour de la sainte famille se réfugiant en Egypte; ou bien encore, dans un genre plus philosophique, les Trois Ages de la vie humaine^ la Tête de mort entre les deux amants^ et la Vénus aux joyaux avec cette inscription significative : omnia ifanitas.

Mais tous ces produits, plus ou moins merveilleux du pinceau de Titien, sont effacés par trois chefsd'œuvre qui donnent à leurs acquéreurs le droit d'être fiers de leur bonne fortune ou. de leur bon goût. L'un est cette Madeleine, si souvent reproduite par son auteur, à qui ou n'ose reprocher que tacitement de l'avoir faite trop gracieuse pour une pénitente. On voit que l'artiste qui goûtait alors les prémices du patronage de la dynastie de Mantoue, avait résolu de se surpasser lui-méme\ 11 est impossible de

i. Ce même sujet, parliculièrement adapté au talent deCatena, avait déjà été traité par lui \ mais on a perdu la trace de son tableau. Morelli, S4. .

pousser plus loin le fini de Texécution et la délicatesse de touche, et il y aurait tant de détails à admirer, sous ce double rapport, qu'on risquerait, en se laissant trop aller à son admiration, d'oublier .qu'il s'agit de rapparition du Christ à la Madeleine après la résurrection, quand le fils de Dieu a revêtu, dans sa plénitude, son caractère idéal. Le génie de l'artiste n'était pas à la hauteur de cette partie de sa tâche ; mais le contraste entre la dignité calme du Sauveur et l'ardeur contenue de l'humble pécheresse agenouillée devant lui, a quelque chose de si émouvant, que la critique n'ose pas user de son droit, surtout si à cette première émotion se joint la fascination que ne peuvent manquer de produire ces teintes si riches qui illuminent l'horizon et se reflètent dans une mer d'azur.

Le tableau représentant la Femme adultère con^duiie deifant le Christ^ avait beaucoup d'analogie avec celui de la Madeleine ^^ mais il avait sur lui l'avantage de se prêter à un bien plus grand développement de formes et de caractères^ et de pouvoir, moyennant certaines conditions, se transformer en une peinture équivoque des mœurs contemporaines. Titien trouva ce sujet en possession de la faveur publique, dans laquelle il avait remplacé celui de Judith tenant la têle d'Holopherne, et il comprit instinctivement tout le parti qu'il pouvait en tirer. Pour se faire une idée de toute la verve qu'il porta dans cette étude, quand elle était encore nouvelle pourlui, il faut voir la gravure d'une grande composition

qu'il exécuta, comme exercice préparatoire, sur ce tiième attrayant, et dans lequel il a montré Thëroïne du drame avec un buste complètement nu, devant ime foule immense de spectateurs. Ce fut là le point de départ de l'artiste pour arriver au succès prodigieux qu'obtinrent, à Venise et au dehors, les variations successives que son pinceau exécuta sur cette donnée primordiale. Non-seulement il se garda bien de reproduire la profanation choquante de son premier essai, mais il parvint par de^ grés à donner à la figure du Sauveur un type assez bien approprié à son rôle de juge miséricordieux. Malheureusement des tentations irrésistibles, suscitées par des patrons impérieux, souillèrent bientôt à tel point l'imagination de l'artiste, qu'au lieu d'une femme pécheresse avec son accusateur, il en vint à placer devant le Christ les portraits de deux complices qui ne songeaient à rougir de rien et dont l'identité n'était un mystère pour personne. Ce n'étaient plus seulement les sujets mythologiques, c'é- . taient aussi les sujets évangéliques qui cessaient d'appartenir au domaine de l'art chrétien ^

Heureusement le dernier chef-d^œuvre dont il me reste à parler, avant de passer à la seconde période de la carrière de Titien, peut être loué, non-seulement sans restriction, mais avec la certitude de n'exprimer

1 • Le tableau dont je veux parler faisait parrie de l'exposition de Manchester, J^en ai vu un autre dans un palais de Milan, et c'est sans doote celai-là qui a été gravé, en 1821^ par Anderloni.

qu'imparFaitement ce qu'on éprouve en le contemplant. C'est un tableau de dévotion et même un tableau domiestique, mais empreint d'un tel caractère de gran* deur et de piété, qu'on est presque choqué die ie voir placé ailleurs que dans un temple ou dans un oratoire. Le sujet est un acte de foi collectif de la famille Cornaro devant le Saint-Sacrement. Il n'y a pas moins de neuf figures agenouillées, toutes de grandeur naturelle et représentant, par la diversité desâges, trois généra^ tions de la même race, avecdes constrastes habilement ménagés entre la gravité solennelle des uns et la naïve vivacité des antres. La pose et les traits du chef de kl famille, la place qu^il occupe devant l'autel et le geste qu'il fait à son fils pour diriger son attention vers l'objet de leur adoration commune^ donnent à son autorité paternelle une espèce de caractère sacerdotal qui est admirablement exprimé. Le tableau de dévotion, dégagé de ses entraves traditionnelles^ se trouvait élevé à sa plus haute puissance^ et, pour comble de bonne fortune^ c'était pour glorifier un nom dont s'honoraient la religion, les lettres et la pa«trie, que le génie de l'artiste avait pm cet essor ex* traordinaire. Quel contraste entre ces inspirations et celles qui vont les remplacer dans la seconde période de sa carrière, sous les auspices d'un nouveau patron qui supplantera peu à peu tous les autres et don^ l'infloence satanique^ secondée par une effroyable dé cadence de mœurs, se fera sentir pendant plus d'un quart de siècle, dans t€mtes les branche» de k. littérature et de l'art.

212 l'art christien.

Ici l'histoire de Titien se trouve mêlée à celle d'une lulte mémorable entre deux puissances qui se disputaient la domination des intelligences et des âmes et qui cherchaient des auxiliaires partout^ mais plus particulièrement dans les familles patriciennes. Les premières escarmouches avaient eu lieu en 1527, immédiatement après la prise de Rome par les troupes impériales, quand Pierre TArétin et Tévêque CaraiTa étaient venus sur la même galère chercher un asile dans les lagunes. La faveur publique se partagea très-inégalement entre les deux adversaires. Le missionnaire fut longtemps à tracer péniblement son sillon dans cette terre d'abord ingrate où les oiseaux de proie venaient dévorer sa semence avant qu'elle devînt une moisson. Quant à l'Arétin, non-seulement il ne déguisait pas ses vices, mais il les préconisait effrontément dans des compositions obscènes qui ne trouvaient que de rares et timides contradicteurs; car les arrêts de son tribunal faisaient tremhier les poètes, les historiens, les artistes, les hommes d'État et jusqu'aux souverains sur leurs trônes. Des affinités naturelles, quoique souvent latentes, lui avaient donné pour patrons, pour complices ou pour courtisans tous ceux qui faisaient métier de corrompre ou de comprimer l'opinion publique, et sa verve, qui n'était pas toujours cynique, lui avait concilié la tolérance et quelquefois les bonnes grâces de ceux-là même à qui était dévolue la mission de le démasquer et de le flétrir ; car il trouva des défenseurs et des panégyristes, non-seulement parmi les

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dynasties décrépites qui rongeaient alors l'Italie, mais aussi parmi les dispensateurs ofTiciels de la justice et de la vérité, parmi les grands dignitaires de rËglise, et surtout parmi certains ordres religieux non réformés qui voyaient en lui l'ennemi juré des réformateurs.

Ses amis de Venise n'ignoraient pas l'origine de sa célébrité comme poète; ils savaient tous qu'il avait fait ses premières armes à Rome, où ses compositions obscènes avaient donné presque impunément un scandale tel que le monde n'en avait pas vu depuis Pétrone, et dans lequel il avait eu Jules Romain pour complice. Aux yeux des rigoristes et des partisans de CarafTa, c'était une souillure ineffaçable; mais la popularité de l'Ârétin devenait chaque jour plus inexpugnable, et sa double puissance de nuire et de servir, finit par être si bien constatée qu'elle agissait, comme une censure préalable, sur les paroles et sur les imaginations. On n'osait contredire ni sa critique, ni ses éloges. Des relations superficielles avec des hommes versés dans les branches les plus sérieuses des connaissances humaines, lui avaient laissé de vagues aperçus auxquels son esprit satirique et original savait donner un air de profondeur, et c'était dans cet arsenal mobile qu'il prenait des armes contre ses agresseurs, mais c'était en lui-même qu'il prenait le venin dont il les enduisait. En se voyant si bien compris par ceux qu'il appelait l'élite de ses contemporains, il se félicitait de vivre dans un siècle si supérieur à ceux qui l'a-

2<4 l'art CHAÉTIEir.

vaient précédé, et il se plaignait qu'on n'eût pas encore donné à ce «iècle la qualification de dwin^ si bien méritée selon lui; par les progrès de tout genre et par la multiplication des jouissances qui donnent un charme à la vie«

Ce point de vue, poussé jusqu'à ses dernières conséquences , aurait pu dégénérer en un épicuréisme déguisé, et ce n'était pas dans ime république chrétienne et guerrière comme celle de Venise, qu'une pareille prédication pouvait passer inaperçue. Aussi, dès qu'un nuage se montrait à l'horizon , dans la direction de Constantin ople, l'Arétin quittait-il son rôle de bouffon et de courtisan, pour se faire predicateur de croisade, et, sans porter dans ce rôle l'enthousiasme d'un Pierre l'Ermite, il savait agir sur le peuple et particulièrement sur les vieux soldats de terre et de mer, par une certaine verve militaire qui lui était restée de ses relations connues avec le fameux Jean de M édicis , dont il avait suivi la fortune et recueilli le dernier soupir. C'était dans ces sortes d'improvisations, orales ou écrites, qu'il se montrait parfois véritablement éloquent, jusqu'à faire pleurer sympathiquement son interlocuteur. Mais cette sympathie, en ce qui le concernait, n'allait jamais au delà d'une certaine commotion organique qui ne tirait pas à conséquence , et il faudrait être biea jgratuitement crédule pour s'imaginer que l'idée de Toir la croix du Christ triompher du croissant , pût faire palpiter un instant un cœur aussi dépmvé que le sien*

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Mais ce quUl nous importe le plus de connaître , pour le sujet qui nous occupe , c'est la prise mysté^ rieuse que ce personnage eut sur les artistes et la longue influence qu'il exerça sur eux , particulièrement sur Titien, le plus enchaîné et le plus fascine de tous. Il serait naturel d'attribuer cette fascination à une supériorité d'intelligence ou de culture qui se serait fait sentir, en rayonnant autour de lui, et aurait fécondé ou rectifié les inspirations spontanées de ceux que le hasard ou leur choix plaçait dans sa sphère d'attraction. Mais, loin de prétendre à cette supériorité, au moins sous le rap|)ort de la culture intellectuelle^ il professait le plus superbe dédain , non-seulement pour l'antiquité classique qui occupait une grande place dans l'éducation patricienne, mais aussi pour les créations idéales de Dante et de Pétrarque, deux noms encore plus vénérés à Venise qu'ailleurs, même par ceux qui comprenaient le moins la cause de cette vénératicm. Cette franchise brutale dans sa profession de foi littéraire et esthétique, tenait à un sentiment qui dominait toutes ses appréciations et qui n'était autre chose que l'antipiithie de l'idéal, sous quelque forme ou dans quelque sphère que ce fût. Pour cet homme si prodigieusement doué de facultés haineuses, ce qu'il y avait de plus odieux en ce monde était Tidéal religieux , et l'on ne peut pas lui reprocher d'avoir mis de l'hypocrisie dans sa haine, car, pendant qu'il protégeait ouvertement les ordres et les moines le plus scandaleusement dégénérés, il poursuivait de

216 l'art cHRETiErr.

ses sarcasmes et de ses calomnies tout ce qui lui olTrait ud spectacle contraire, et il y mettait un surcroit de venin contre les instruments de régénération. Son dogme fondamental, sur lequel il a varié ses commentaires à Tinfini, était le naturalisme qu'il appliquait , sur une large échelle , à tous les genres de jouissances, surtout aux jouissances abrutissantes. Selon lui, la nature avait des droits imprescriptibles, dans le domaine des mœurs privées comme dans celui de la littérature et de Tart, et il faut voir, dans le tableau de ses récréations domestiques tracé et publié par lui-même , comment il pratiquait l'exercice de ses droits. L'antiquité la plus païenne, dans ses aberrations les plus licencieuses , n'a rien qui puisse exciter, au même point, le dégoût et l'indignation du lecteur.

Qu'on se figure maintenant les conditions qu'il fallait remplir pour être un artiste selon son cœur. Sa première prédilection avait été pour un peintre d'Arezzo qui, ayant à tracer l'image de la Vierge, dans un tableau de V Annonciation y y avait mis le portrait de la jeune fille que l'Arélin était fier d'avoir eue pour mère illégitime , comme si cette filiation l'avait marqué d'un sceau indélébile de naturalisme. Cette notion, loin de s'affaiblir quand il passa au service du banquier Chigi , devint encore plus systématique , et ses mœurs avaient déjà atteint le point culminant de la dépravation, avant son départ de la capitale du monde chrétien. Ses relations avec Bembo, le futur cardinal et dès lors l'oracle du bon

goût, étaient celles dont il avait tiré le plus de finir, mais sans jamais partager son enthousiasme pour Raphaël dont les tendances idéales furent toujours antipathiques à TArétin) comme on peut le voir par le ton méprisant dont il parle , dans sa Fie de la Vierge f de ceux qui prenaient le Sposalizio pour &u]et de composition^ et, s'il parle, sur un autre ton, des sibylles de Santa Maria délia pace^ c'est, dit-il , parce que Raphaël , qui amit grand plaisir à les lui montrer j pouvait se vanter d'avoir pris pour modèles les plus célèbres beautés contemporaines.

A ses yeux, l'artiste, par excellence, était ce même Jules Romain, son digne collaborateur dans l'œuvre posthume, à laquelle nous avons déjà fait allusion, c'est celui-là qu'il appelle la gloire des beaux esprits^ ce sont ses peintures qu'il appelle ^/V//z^j ; c'est la vie de celui-là qui est également chère à Dieu et aut hommes^ enfin, c*est son génie, préférablement à tout autre, qu'il Voudrait mettre au service de la sérénissime République*.

Quand l'Arétin écrivait les lettres si curieuses dans lesquelles il se flattait d'assigner aux artistes et aux autres illustrations contemporaines leurs places respectives dan6 l'estime de la postérité, il était dans le plein exercice de sa dictature et son empire sur l'imagination de Titien était depuis longtemps affermi. Dès le début de leurs relations, ils avaient compris ins-

\ . Corne si dipigne talhora da questo e da quello ghiribizzo dtlC arte.

2. Lettere di Pieiro Jretino^ vol. I, p. 114, vol. II, p. 280.

218 l'art CHBÉriEN.

tiDCtivem^^nt Fidentité de leurs points de Tue respectifs, et cette sympathie fit des progrès si rapides qu'il en résulta une espèce d'alliance offensive et défensive entre le pinceau de Tartiste et la plume du sati* riste; c*est la plus mémorable transaction de ce genre qui ait jamais eu lieu. L'Arétin trouvait dans son allié le premier peintre naturaliste, non-seulement de son école et de son siècle , mais de toutes les écoles et de tous les siècles ; et il lui ouvrait, en retour, la plus attrayante perspective de gloire et de profit, en prodiguait sa prose et ses vers pour lui procurer, outre le patronage des dynasties italiennes, le patronage plus lucratif encore des dynasties étrangères. C'est ici que commence la seconde période de sa carrière* Titien avait vainement essayé, en 1 523, de se faire recommander par le duc deMantoue aux moines bénédictins dePolirpne. En 1 527, la réception d'une lettre de l'Arétin, avec son portrait, avait si bien frayé les voies à son protégé, que ce dernier devint bientôt l'objet d'une faveur très-marquée de la part de la famille de Gonzague, faveur qui semblait être alors entièrement absorbée par Jules Romain, et dont les prémices mspirèrent à Titien les deux ravissants chefs-d'o'uvre dont nous avons parlé plus haut : la solitude de saint Jérôme et ï apparition du Christ à la Madeleine. Dans l'une et l'autre de ces compositions, il y a comme un dernier reflet de sa première manière mêlé à une lueur de sentiment qui deviendra de plus en plus rare, 11 y avait travaillé pendant la maladie de sa première femme Cecilia, et il y met-

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tait la dernière main, quand elle rendit le dernier soupir.

Bientôt le patronage de la dynastie de Mantoue entraîna celui des dynasties de Ferrare et d'ilrbin, et Tartiste poursuiTant, toujours sous les auspices de rArétin, le cours de ses conquêtes, les couronna toutes par son fameux voyage de Bologne où l'attendait un triomphe dont il devait recueillir les fruits jusqu'à la fin de sa carrière. Â dater de cette époque (4 530) il ne cessa plus d'être le peintre favori de l'empereur Charles-Quint et de toute sa famille, et l'on est oblige d'avouer que la reconnaissance a rarement inspiré un chef-d'œuvre comparable à celui qu'on voit dans le Musée de Madrid et qui représente ce souverain^ alors arbitre des destinées de l'Italie^ traversant à cheval et la lance en arrêt, sous une lueur crépusculaire, un magnifique paysage qui malheureusement a partagé, avec le reste du tableau, les mauvais traitements infligés par la retouche, ce qui ne l'empêche pas d'occuper, dans cet ordre de compositions, une place analogue à celle qu'occupe, parmi les tableaux de dévotion domestique, celui de la famille Cîomaro agenouillée devant le Saint-Sacrement.

Un autre portrait, beaucoup mieux conservé, représente le même prince en costume civil, la main gauche appuyée sur la tête d'un gros chien dont le pinceau de Titien a fait une espèce de personnage historique. Puis vient un troisième portrait, exécuté sans verve quand le patron et l'artiste étaient vieux , et, dans une série chronologique correspondante,

220 l'art chrétien.

plusieurs tableaux, religieux ou autres, dont nous aurons occasion de parler bientôt.

La paix de Bologne, en 1530, avait rétabli, du moins en apparence, les bons rapports entre la république de Venise et l'empereur, dont la puissance toujours croissante avait été pour elle, depuis la bataille de Pavie, un grave sujet d'inquiétudes. Le sénat n'en avait pas moins sanctionné tous ces accroissements par le traité récemment conclu, mais il Tavait fait en laissant subsister un germe de défiance qui rendait impossible tout enthousiasme pour le vainqueur de François P', même quand il prétendait vouloir entreprendre' une croisade. Cette défiance fut encore envenimée par la guerre maritime qu'on fit au sultan^ d'un commun accord, de 1537 à 1540, et dans laquelle André Doria^ l'amiral de la flotte impériale, joua un rôle fort équivoque. £nfin, le conseil des Dix prit sur lui de signer avec la Porte une paix dont les conditions n'étaient pas désavantageuses et qui subsista pendant trente années consécutives, laissant ainsi à une génération nouvelle le loisir nécessaire pour supplanter l'ancienne et pour préparer, par une régénération intellectuelle et morale, les glorieux jours de Famagouste et de Lépante.

Le représentant le plus actif des moeurs et des idées que l'on supposerait avoir été, en grande partie, importées du dehors, était 1 Arétin lui-même secondé, comme nous l'avons déjà dit, par des auxiliaires dont l'influence prépondérante, dans l'État et dans l'église, ne permettait pas de douter de l'issue de la lutte. IMIais

son plus précieux auxiliaire, auprès des princes et des dynasties dont il voulait s'assurer le concours, était le pinceau de Titien, non pas à cause de l'immortalité^ de bon ou de mauvais aloi qu'il leur décernait^ mais parce qu'il pouvait, en exprimant les nuances les plus intimes et les plus délicates de la carnation féminine, ranimer les plus sales passions dans ceux en qui Tàge, ou la satiété, ou un reste de pudeur les avait amorties. Pour l'accomplissement de ces exploits pittoresques, il ne pouvait avoir ni un meilleur conseiller^ ni un plus habile négociateur que l'Arétin. Aussi, à dater de cette époque, les deux amis devinrent-ils de véritables spéculateurs tout occupés de la production et du placement de leur marchandise, l'un apportant dans la mise commune son incomparable pinceau y l'autre ses intrigues et son son impudence plus incomparable encore.

Quant aux produits de cette étrange association, ils sont si bien répartis entre les diverses galeries de TEurope, qu'on serait tenté d'admirer l'esprit d'équité qui a présidé à leur distribution, de sorte que. les connaisseurs de haut goût, en visitant les curiosités de n'importe quelle capitale, sont à peu près surs de n'être pas frustrés de leur délectation favorite; car, à défaut de nudités historiques, écloses sous le patronage immédiat et avoué de quelque prince contemporain, ils pourront repaître leurs yeux de nudités mythologiques qui ont sur les autres l'avantage de se prêter aux caprices de la sensualité la plus raffinée, par l'étrangeté des aventures qui ont été mises sur le

222 l'abt cbrétien.

compte des grandes et des petites divinités do paganisme, comme les ai^entures de Jupiter avec Ântiope et Danaé^ ou mieux encore celles de Vénus avec Mars, Adonis et tant d'autres.

Dans un temps où la possession et la jouissance de ces trésors étaient le privilège d'un très-petit nombre d'heureux y l'artiste qui en multipliait les reproductions par son burin, pouvait passer, d'après le vocabulaire de l'Ârétin, pour le bienfaiteur de son siècle ou même de l'humanité. Or Titien comptait parmi ses disciples un traducteur ou un propagateur de ce genre qui s'appelait Boldrini, et qui jusqu'alors avait gravé de préférence les premières compositions de son maître, celles surtout dont le sujet avait été choisi eu vue de la richesse du paysage, cotnme smni Jérôme dans le désert^ saint François recei^ni tes stigmates, la submersion de Pharaon et d'autres épisodes bibliques auxquels on pouvait donner pour cadre uue grande vue de la nature sauvage. Mainte nant c'était une autre nature qu'ils agissait de mettre en relief avec tous les charmeà que pouvaient lui communiquer le moelleux des contours, Tharmonie des lignes et ie modelé des formes, et l'on peut voir dans le recueil des gravures de ce malheureux Bol-* drini, le résultat des efforts consciencieux qu'il fit, pour que son burin ne fut pas trop indigne du pinceau de son maître dont la renommée grandissait chaque jour en raison inverse de la pureté de son goût et de la chasteté de ses œuvres.

On est obligé de convenir que son talent grandis-*

sait aussi, mais c'était une grandeur qui se bornait le plus souvent aux proportions et aux formes^c est» à-dire au style, en prenant ce mot dans son acception la plus infime. Le patronage impérial et tous les patronages subalternes que lui avaient attirés celuilà, lui laissaient à peine le loisir nécessaire pour exécuter, de loin en loin, quelques tableaux d'autel pour des églises privilégiées ; encore ses prétentions étaient devenues tellement exorbitantes, qu'on était quelquefois obligé de décliner ses services comme le firent les religieuses du couvent des Auges de Murano, pour son tableau deV^nnonciau'on^ c\ui fut remplacé par celui de Pordenone, et acquis par l'Empereur au prix de deux mille écus d'or.

Outre que le désintéressement n'était pas la vertu favorite du Titien, sa tête n'était pas assez forte pour n'être pas tournée par les honneurs et les faveurs dont il était comblé. Un diplôme impérial daté de Barcelone, 1 533, le créait chevalier et comte Palatin, et il prenait ce double titre tellement au sérieux, qu'un peu plus tard il ébahissait ses compatriotes en se faisant construire une chapelle palatine dans sa ville natale. Déjà il les avait ébahis d'une autre manière en se montrant bassement jaloux de son fràre Francesco, doublement estimé par eux comme peintre et comme guerrier, et dont la double popularité se perpétuait par le succès de ses bannières paroissiales. C'était une supériorité bien inoffensive, mais c'était plus que Titien ne pouvait supporter et ce fut pour ré^guer son frère au second rang dans cette

224 l'art chrétien.

humble branche de l'art, qu'il peignit le Gonfalon qu'on voit aujourd hui dans une petite chapelle de Domegga et qui décorait jadis la principale église de Cadore. D'ailleurs il avait contre ce frère un grief plus inexpiable que celui-là, c'était l'admiration i],Hçite qu'avait excitée un certain tableau àe saint Jérôme dans le désert. Enfin le moment était venu de mettre un terme à cette concurrence indécente, et le pauvre Fraiicesco devint marchand de bois ^n vertu d'un privilège impérial.

Dans ses rapports avec d'autres artistes, ses rivaux ou qui pouvaient le devenir, Titien ne montrait pas plus de grandeur d'âme, et comme il n'empruntait pas à l'Arétin ses vices, il se croyait dispense de lui emprunter sa générosité qui était son unique vertu. D'ailleurs, les reproches qu'il aurait pu s'adresser, étaient couverts d'avance par le bruit que faisait autour de lui l'enthousiasme croissant dont ses tableaux et surtout ses portraits étaient devenus l'objet. Sa clientèle vénitienne, à laquelle il devait tant, ne figurait plus qu'en seconde ligne dans ses préoccupations et dans ses recettes, et, s'il n'avait pas été obligé de peindre le portrait de chaque nouveau Doge, immédiatement après son élection, on aurait presqu'oublié qu'il était le peintre officiel de la République. C'était sur un besoin analogue, sur le besoin de transmettre les images des ancêtres, qu'était fondée la continuation de ses rapports avec les familles patriciennes, et il suffit de voir, dans le musée de Berlin, le magnifique portrait de Tamiral Giovanni Moro, qu'il pei-

OTira. 225

gnit en 1538, pour se convaiDcre que, dans cette branche spéciale de son art, son çénie et son pinceau n'avaient rien perdu de leur vigueur. Jamais il n'avait mieux rendu la puissance du regard renforcée par un grand développement firontal.

Mais si sa verve était toujours la même, quand il s'agissait de personnages historiques, il en était tout autrement, dès qu'il s'agissait de tableaux religieux ou de tableaux de dévotion, soit publique, soit domestique. Par la plus étrange des compensations, il trouva moyen, en agrandissant sa manière, de rappetisser et de vulgariser ses types, et je doute Tort qu'il ait jamais eu un admirateur assez fanatique pour méconnaître la supériorité du Christ à la monnaie y sur toutes les autres images du Christ, multipliées, sans amour et presque sans foi, par le même artiste, pendant la dernière moitié de sa longue carrière. Il faut que son commerce intime avec TArétin ait fini par émousser en lui, je ne dis pas la piété ni même la vénération chétienne incompatibles Tune et l'autre avec une pareille intimité^ mais la simple intelligence des mystères qu'il avait à représenter. Il est même douteux qu*il ait compris les deux chefsd'œuvre dans lesquels les deux grandes lumières de l'école Romaine et de Técole Lombarde avaient tracé l'image du Christ; car il connaissait la Transfigu^ ration de Raphaël et la Cène de Léonard, quand il peignit ces deux mêmes sujets, l'un pour le maîtreautel de l'église de San-Sahatore^ où l'on peut s'a« pitoyer encore aujourd'hui sur la pauvreté de cette

236 i<*AAT GBSfillEir.

conception sénile, Fanfre pour le réfectoire du cotfvent des Saints Jean et Pa^ul, où il fut ra et sans donte peu admiré par Vasari qui, contre sa coutume, en fait une mention assez dédaigneuse.

Les trois années qui s'étaient écoujées de t541 à 1544, avaient révélé presque tous les aspects sous lesquels son talent pouvait se manifester. Mais son ambition n'était pas satisfaite, et la tentation qui s'offrit était trop forte pour lui. L'impression produitei par le Jugement dernier de Michel-Ange, était alors dans toute sa force, et le genre de mérite qu*il y avait déployé, excitait, dans toute Tllatie, Tenthousiasme le plus intolérant. Yasari, qui venait de faire à Venise un séjour de treize mois, pour exécuter, sous la directîon de Tarchitecte Sansovino, trois grands tableaux bibliques dont les dimensions et la destination étaient en harmonie avec son goût académique, partit subitement pour Florence et laissa cette t&che à son ami Titien qui la regarda comme une soprême faveur du sort; car, comme dessinateur, il ne désespérait pas de se sm^passer lui-même, et, comne coloriste, il se croyait sûr de la victoire.

On peut voir dans Téglise de la Salute^ an plafond de la Sacristie, le produit de ce conflit mémorable dans lequel le peintre vénitien devait nécessairement succomber. Le Meurtre dAbel^ le Sacrifice dflsaetc^ ta Victoire de Daifid sur Goliath^ étaient trois épisodes qui n'avaient pour lui qu'une valeur punemenf athlétique et les éloges systématiques que ces troia compositions obtinrent de son vivant, et qui eiÉt été

trop souvent répétés depuis^, ne sauraient atténuer rimpressîon pénible que produisent^ en présence d'un sk étrange travestissement du texte sacré, cet àbràh^m qui^ en immolant son fils, ressemble à un géant exterminateur^ cet Âbel renversé qui étend ses quatre membres sous fe coup brutalement asséné du fratricide, et surtout cet ignoble visage du jeune David <|ui semble devoir sa supériorité sur Goliath, bien moins à son héroïsme ou à sa mission vengeresse, qu'à la grosseur de ses muscles et à la vigueur de son torse et de ses bras. Mais cette violence faite par Titien à sa vocation naturelle^ n'empêcha pas ses partisans forcinés d^admirer en lui l'égal .de Michel- Ange, et cette admiration était encore renforcie par celle qu'avait excitée l'apparition presque simultanée de plusieurs autres ouvrages d'un mérite trés-inégal, mais salués tous indistinctement comme des chefsd'œuvre ; c'étaient le portrait en pied de Don Diego de Mendoza et le portraif en buste de la petite fille de Robert Strozzi, qui méritaient bien ce nom; ç^était VEcce homo de la galerie du Belvédère qui le méritait moins; c'était la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres et la fameuse jàllocutian du mai'qui^ dei Yasto ) qui ne le méritaient pas du tout ; mais le moyen de contester cette qualification à une œuvre ou resplendissait , à côté Ue la figure du héros , la figure de l'Arétin lui-même?

Lea choses en étaient venues à tel point que l'artiste ne suffisait plus à sa renommée. Peintre officiel de la République, peintre favori des dynasties de

223 l'art chrétien.

Ferrare, d'Urbin et de Mantoue^ peintre préféré par des souverains étrangers à leurs peintres nationaux, peintre lauréat de TEmpereur qui venait de lui assigner une pension sur les revenus de la Chambre de Milan, il ne lui manquait plu§ qu'un litre pour couronner tous les autres, et ce couronnement, préparé de longue main parle plus intrigant et le plus dévoué de ses patrons, lui vint enfin en 1 545, après (|ue Tavénement du pape Paul III eut investi la famille Farnèse de toute l'influence dont avait joui et abusé la famille des Médicis.

Ce fut un triomplie inespéré pour T Are tin et pour ses amis. Il osa se flatter de trouver," sinon dans le Pontife lui-même, au moins dans ses neveux dont il avait reçu maintes gratifications, un renfort devenu nécessaire dans la lutte engagée, d'un bout à l'autre de l'Italie, contre le parti réactionnaire représenté, à Venise, par l'évêque Carafla et par les deux ordres religieux qui formaient sa principale milice, il fallait, à tout prix, profiter des dernières chances qu'oArait la composition du Sacré Collège et l'appui de deux personnages aussi imposants que l'étaient ip tolérant cardinal Bembo et le légat apostolique Beccadelli. On était déjà sûr de Charles Quint ^t de ses généraux, devenus presque tous les correspondants del'Ârétin. Il ne restait plus à conquérir que le dépositaire de Tautorité spirituelle attachée à la chaire de saint Pierre. Pour se faire une idée des eflbrts incroyables tentés eu vue de cette conquête et de l'habileté avec laqueUe les rôles étaient distribués, il faut lire les

lettres que le principal moleui; écrivait à ses agents pour ranimer leurs espérances et réchauITer leur zèle. Il est superflu d'ajouter que celui de Titien n'en avait pas besoin. Ni sa marche triomphale à travers les États de son infatigable patron , le duc d'Urbin, ni l'accueil plus que bienveillant qu'il reçut du Pape et de sa famille 9 ne purent lui faire perdre de vue les instructions qu'il avait reçues. C'était un principe fondamental de l'Arétin^ principe que nous lui verrons formuler distinctement plus tard , qu'en fait de jouissance esthétique, il fallait satisfaire à la fois le corps et l'àme, de manière à maintenir la balance égale entre la dévotion et la volupté. Ce principe était trop du goût de Titien, peur i{u*il hésitât à s'y conformer. Aussi, après avoir fsfit le portrait du Pape, voulut-il peindre en outre, avec le résidu de ses inspirations de l'année précédente, un Ecce homo, près duquel on voyait, dans la chambre qu'il habitait au Belvédère, une belle nudité mythologique, destinée au duc Octave Farnèse* et représentant, avec une vérité de coloris admirée par Michel- Ange luimême, les amours de Jupiter et de Danaé. Mais là se bornait l'admiration de ce juge sévère et compétent. Quant à VEcce homo^ il fut trouvé^ dit Vasari, infé^ rieur à ses autres owrages^ particulièrement à ses portraits, de sorte qu'on sut désormais à quoi s'en tenir sur ce prétendu privilège de progrès continu

1. Paul m avait été marié avant d'entrer dans les ordres. Pierre-Louis Famèse était son fils et le duc Octave était son petit-fils.

îâO l'art CflUÉTIEir.

dottt ropînîon piAlique, égarée par ràrëtîn, aràît gratifié le coryphée de Fécole 'vénitienne.

Mais l'immense succès qu'bbtinrent les trois portraits réunis, ne troora pas de contradicteur, et le Pape lui-même, aveuglé sans doute par son enthousiasme ^ crut ne pou'voir mieux témoigner sa reconnaissance à l'artiste qu'en offrant à son fils Pomponîo l'évéché de Ceneda, que !e père eut la prudence de refuser pour lui ; car son éducation précoce dans le vice avait déjà porté ses fruits, et on se contenta de lui <îonférer un riche bénéfice ecclésiastique.

Titien revint donc à Venise doublement triomphant et fat bientôt en tnesure d'entreprendre un autre voyage lointain^ par delà les Alpes, auprès de l'Empereur qui l'appelait à Âugsbourg, et auquel il apportait une image du Christ, dans |e genre de celle qu'il avait peinte à Rome. Cette image, copiée par Tartiste, avec une tendresse toute paternelle, et envoyée par lui à TArétin pour le remercier de sa sympathique admiration^ fut accueillie par ce dernier avec des transports de reconnaissance dont l'expression est consignée dans une lettre qui surpasse todtes les autres en profanation, et qu'il est impossible de reproduire. C'est un corollaire c;fnique du principe fondamental dont nous avons parlé et qui réclamait une égale satisfaction pour les- droits de la chair «t pour les droits de l'esprit, en fait de jouissances esthétiques; l'Empire n'ayant pas moins de titres que le sacerdoce à l'application de ce principe^ Tiftîèii avait donné pour pendant à l'image du Christ, une

msEif. 231

Vîéinis non aoios attrayante, au point de vue de la nudit^^tqiie la Danaë du duc Octai^ Famèse. Ma» rimpresBion produîtepar ces prëtendua •chefs-d'œuvre fut «effacée par radmiration bien légitime excitée par aon nouveau portrait de Charles Quint, qui se trouvée ai^ourd'hui dans la pinacothèque de Munich et qui est faîen supérieur à celui de la galerie du Belvédère, bien que ce dernier ne soil: postérieur à l'autre que de -deux «nnées seulement (1 550). Les demandes du même genre qui lui venaient d'Allemagne, de France, ^'ingleterre, d'Espagne et de toutes les parties de ritalie, ne lui laissaient qu'une place, de plus en plus • îraperoeptible, pour les peintures patriotiques et religieuses; encore la plupart de ces dernières étaientelles usurpées d'avance par la dynastie au service de laquelle il avait mis son pinceau, et cette usurpation, 'très-<louce à sdbir, finit par se transformer pour lui en «ne ijrancbe de commerce prodigieusement lueratk*. Si l'an en croît Ridolfi, il ne rapporta pas imoins de vingt mille écus d'or de son voyage d'Aug sbourg, sans parler de la pensîcm de son fils Orazîo et de la sienne sur la chambre <le Milan et du canonicat scandaleusement octroyé à son autre fils Pomponio dans. la cathédrale de cette ville, où ia wdlDnté de l'Empereur ne connaissait point d'obtfades.

Ce fut sans doute par suite de ces faveurs accQmuléei^ que Titien voulut laisser à l'ancienne capitale lombarde un monument qui pàt rivaliser avec ceux: «dbntîlufvait décoré Venise. iBîen plus, il osaleplacer

232 l'art chbétien. •'

dans l'ëglise de Santa Maria délie Grazie, où il savait qu'il aurait à braver les chances d'une comparaison inévitable avec le chef-d'œuvre, alors presque intact, de Léonard de Vinci. Rien ne pouvait être plus ini' périeux que ce voisinage, pour stimuler ou pour ré* chauffer la verve du vieil athlète dont la main et le regard étaient encore, à soixant&<{uinze ans, aussi fermes que jamais, sans parler de ses combinaisons techniques qui n'avaient rien perdu de leur merveilleuse infaillibilité. Aussi, le Courormement et épines est-W^h ce dernier point de vue, une des œuvres les plus prodigieuses qui soient sorties de l'école vénitienne. Ja* mais la chair humaine n'a été si bien rendue avec ses diverses nuances; jamais on ne vit un art si désespérant dans le rapprochement, le mélange et la fusion des couleurs ; jamais la magie du clair-obscur ne fut portée plus loin ; mais aussi jamais les exigences ascétiques des âmes à la fois délicates et pieuses ne furent si magistralement éludées. Ces garçons d% bourreau qui enfoncent violemment, avec de gros bâtons, la couronne d'épines dans la tête du Sauveur, ont quelque:>xhose de si repoussant comme types et comme acteurs, que le spectateur est absorbé, malgré lui, par le dégoût qu'ils inspirent.

Le bruit que fît cette peinture dans toute l'Italie acheva de persuader à son auteur qu'il était doué de facultés toutes spéciales pour cet ordre de compositions, et, son illusion s'aggravant avec son succès, il se mit à peindre ou plutôt à fabriquer, en se répétant lui-même, une multitude de tableaux représentant

TITIEH. 233

soit le Portement de croix ou la Flagellation^ soit la Mater dolorosa^ dont le meilleur exemplaire se trouve à Madrid, spit la Madeleine pénitente^ d'après un modèle torturé par Tartiste pour en extraire des larmes^ soit enfin VEcce homo^ avec dés variantes qui n'étaient pas toujours Jjeureuses et qui déguisaient mal la pauvreté de ses inspirations.

Sur ces entrefaites, le trône pontifical, devenu vacant par la mort de Paul III^ avait été occupé par le cardinal del Moute^ ami et correspondant de TArétin, ce qui ouvrait à ce dernier une perspective d'autant plus joyeuse, que les défections, parmi ses anciens partisans, devenaient chaque jour plus alarmantes, surtout depuis la mort du cardiiyil Bémbo, sou défenseur infatigable contre ses dénonciateurs. Le moyen le plus simple de remplir ce vide lui parut être sa propre aggrégatîon au Sacré Collège, et, pour appuyer cette monstrueuse prétention par une recommandation que ses amis et lui jugeaient toutepuissante, il prit Titien pour négociateur auprès du chef de TEmpife. La simple mention d'une pareille candidature était déjà un grand scandale ^ les négociations sérieuses auxquelles elle donna lieu étaient un scandale plus grand encore, et le comble fut mis à tous ces scahdales, quand, à défaut des honneurs du Cdpil|>le, tombés en désuétude, on décerna à l'écrivain le plus' cynique et le plus dépravé de son siècle, les honneurs du Vatican, où il fut installé solennellement comme champion de la foi catholique, avec le titre burlesque de cheifalier de saint Pierre.

234 l'a.rt cniiETiBNi

C'était à ce prk qu'on épargnait au Sacré Collège la scraîllure de^nt jl ayait été menacé.

Pendant ce temps, Titien obtenait àJfnsprack des iriomplies d'un antre genre. Ce n'étaient plus seulement TEmpereur et sa feTuille qui se faisaient peindre par lui, c'étaient aussi les dignitaires de la cour impériale, et Ridolfi parle de sept jeunes filles nobles qui fermaient un ciel de dwinités terrestres^ et dont chacune, en allant poser devant le grand artiste, lui fiiîsait don d'une pierre précieuse. Aussi, évaînait-t^n à onze mille écus d'or les présents qu'il rapportait de cettç lucrative expédition, qui ne dura pas moins de cinq ans, et dans laquelle il n'oublia ni les intérêts que lui aiteit confiés l'Arétin, ni sa maTcime fondamentale sur la balance des jouissances esthétiques, maxime à laquelle Htîen ne fut pas moins fidèle dans ses rapports avec Philippe II qu'il ne Tavait été dans ses rapports avec Charles (^uint*.

Le moment approchait où ce dernier, fatigué des luttes incessantes qu'il avait à soutenir, devait exécuter son projet de retraite dans Ijj monastère «de Saint'Jusf, ce qui ne pouvait manquer d'imprimer an caractère de solennité moitié politique et moitié Teligieuse aux peintures exécutées par Titien en vue ou en conséquence de cette grande délennînaftion.Cc* un rapprochement qu'il ne faut pas oublier, <{uaQd

1 . Il y a, dans le Musée de Madrid, lAi cabinet réservé dans lequel on a rélégué plusieurs des nudités qiti lurent peintes |>o«ir le père et pour le ^s.

wrnnr. 235

on trîsile le ravtnée de Madrid et qu'on se trouve en présence de <ous ces tableaux suggérés par une volocrté capricieuse ou par une contrition plus capricieuse encore, fl y a là un mélange de dégoût progressif et de faux ascétisme qui produit las combinaisons les plus bizarres. CTest de Vart chrétien, si Ton ifealj mais un art où la routine et la servilité jouent un Ken plus grand rôle que Tinspiralion. Il y a cependant une composition à laquelle on ne saurait refuser le mérite de la nouveauté: c'est celle qui est connue, tantôt sous le nom de Gloire, tantôt sous odui il Apothéost^ et qui représente l'Empereur lei sa famille, non pas humblement agenouillés copmte de simples sujets, mais introduits par desjnessagers. célestes dans^a lumière où se dessinent vaguement tel trois personnes de la Trinité. L'innovation* était hardie ; mais l'artiste avait tant de moyens de se ht feire pardonner et de fermer la bouche à ta critîquel Ce fut à cette occasion que l'Arétin écrivit à Titien la lettre mémorable dans laquelle îl le féHcitait d'avoir satisfait à la fois la dévotion et la volupté, en joignant à cette composition un peu trop mystique «ne Vénus parée de tous «es attraits naturels! Cette lettre est une des dernières de ce recueil*, ^ elle porte une date qui fait encore plus réfléchir que ie contenu. Hie est dé l'année 1555, c'est-à-dire de celte année mémorable qui vit Chaiies Quint renoncer à ses Élats héréditaires, et la^tiare pontificale passer, de la té<«

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