BONIFAZIO
â l'académie de Venise, il donna matière à des comparaisons qui ne furent pas à son avantage. Elles durent être encore plus désavantageuses quand il produisit, d'après une trop faible réminiscence de Belliniy la tète de Christ qui se trouve au musée de Dresde et devant laquelle tpute satisfaction est impossible pour ceux qui ont gardé le souvenir du modèle.
Bonifazio ne fut pas beaucoup plus heureux en peignant les Disciples (TEmmaûs^ sujet dans lequel Titien s'était déjà montré inférieur à Bellini. Grâce à l'influence posthume de Palma, il peignit la Cène avec plus de succès, comme on peut le voir dans la petite église de VJngelo Raffaeley où l'artiste a fait preuve de sentiment et de goût en donnant plus de beauté à ses types et en saisissant le moment ou le Christdit à ses disciples qu'il sera trahi par l'un d'eux. Mais il a poussé trop loin son amour pour Venise, en faisant servir de fond à son tableau de V Annonciation la vue de la place Saint-Marc, soit par excès de naïveté, $oit avec des intentions symboliques ; car le caractère de Bonifazio se prête également à ces deux suppositions.
Le tableau dans lequel il a le mieux révélé toutes ses qualités, y compris celles du cœur, est sans contredit celui du Mauvais Riche, qu'on s'accorde à regarder comme son chef-d'œuvre, mais sans y admirer autre chose que le mérite pittoresque proprement dit, bien que la ressemblance avouée du principal personnage avec la lourde et sinistre figure
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d'ifenri VUI*, eût dû faire soupçonner qu'il y avait la des inspirations puisées à une autre source, et puisées sans concurrence. Un simple rapprochement de dates aurait suflî pour expliquer cette apparition étrange parmi les produits de l'école vénitienne peu habituée à se servir du pinceau pour stigmatiser les tyrans contemporains. BoniPazio seul eut ce courage, et il le dut à ses relations avec deux familles patriciennes qui avaient accueilli Reginald Po}e dans son exil, et dans lesquelles ce proscrit de la terreur anglicane, devenu membre du Sacré Collège, compta bientôt deux collègues et deux amis, le cardinal Griinani et le cardinal Contarini ; et ce fut précisément dans les deux palais qui portaient leurs noms respectifs, que se conservèrent les deux plus beaux chefs-d'œuvre de l'artiste dont nous parlons.
Jamais réfugié politique ou religieux n'inspira une vénération ou plutôt un culte comparable à celui dont Reginald Pôle fut l'objet de la part de ses hôtes des lagunes. C'était auprès d'eux qu'il trouvait l'adoucissement le plus efficace à la blessure toujours saignante qu'avait faite à son cœur l'affreuse exécution de sa mère, la comtesse de Salisbury, immolée,
1 . M. Taine a admirablement caractérisé cette figure : « Au milieu de cet étalage siège le maître, sanguin et sombre comme un Henri VIII, avec Pexpression morne et dure de la sensualité qui se gorge sans s'assouvir. » Seulement ce n'était pas l'appétit de la chair, vivante ou morte, mais l'appétit du sang, que le peintre avait en vue.
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à •défaut de son ^Is, pour assouvir la vengeance royale.
On savait à Venise, mieux qu'ailleurs, tous les détails 4e ce supplice ainsi que de ceux de Tévéque Fischer et de Thomas Morus, et Ton peut croire que la pitié ne manquait pas aux victimes ni les malédictions au bourreau. Mais la sympathie n'était pas universelle. Il y avait, auprès du pont de Rialto, un palais qui était à la fois le théâtre des plus infâmes orgies et le rendez- vous des artistes et des écrivains, prosateurs ou poètes, qui venaient faire leur cour au grand dispensateur de la renommée. Ce palais, ou plutôt ce repaire était celui de TArétin. C'était là que se fat>riquaient les calomnies et les apologies qui étaient pour leur auteur la source d'intarissables profits et qui, sous }a forme épistolaire, faisaient l'office 4e presse périodique dans tous les États civilisés de l'Europe. C'était là que se rendaient les arrêts en vertu desquels tel prince ou tel ministre était proclamé l'idole de ses sujets ou la lumière de son siècle, et si la louange était largement rétribuée, elle pouvait s'élever jusqu'à l'apothéose. C'est ce qui arriva pour Henri VIII, non pas au début de son règne, mais quand il avait déjà commis tous les crimes dont sa mémoire est restée flétrie, et qu'il était devenu un objet de dégoût même pour ceux qui avaient partagé avec lui les dépouilles de ses victimes. Ce fut alors que VArétin lui écrivit la plus basse et la plus impudente de ses lettres, dans laquelle i|lui dit que luiseuly sur la terre y excite à la
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fois r amour j F admiration et la terreur; que sa splendide Majesté est la chose du Christ et plus qt£un homme (cosa di Cristo e più che uomo); que C Italie toute entière T adore avec le cœur^ Vexalte ai^ec la langue, le sert avec la i^ohnté; enfin qui il baise à genoux sa main sacrée non moins terrible que libérale^. Il venait de recevoir une gratification de trois cents écus d'or !
Aussi fut-il inconsolable, quand il apprit, l'année suivante (1 547), la mort de son héros, du roi selon le cœur de Dieu, qui s était montré propice et salutaire aux bons, autant que juste et terrible pour les méchants, et auquel ses mérites sur la terre assuraient une place dans le ciel entre Daifid et Josué^ï
Voilà ce qui se publiait impunément avec Tap- . probation des uns, avec la connivence des autres et le silence de tous; car nulle voix ne s'éleva pour contredire le dictateur qui était alors à Tapogée de sa puissance. Son seul contradicteur fut un peintre, en qui la hauteur du caractère compensait la médiocrité du génie et qui, en peignant Henri VUI sous les traits du mauvais riche, semblait opposer à son apothéose le verset final de la parabole évangélique : et sepultus est in infernd^ !