PARIS BORDONE
Tavait bassement supplanté^ quand il n'avait que dix-huit ans, pour rexécution d'un tableau destiné à l'église de San Niccolb dei Frari. Celui qu'il peignit plus tard pour la confrérie de Saint-Marc, et qui représente la légende du pêcheur présentant au doge l'anneau miraculeux, était une revanche d'autant plus complète que, sous le rapport de l'ordonnance, de la dégradation des plans et surtout du coloris, il pouvait, sans trop de désavantage, soutenir la comparaison avec les plus belles compositions légendaires de l'école Vénitienne. La louche, à la fois suave et ferme, produit des effets inattendus et presque magiques d'ombre et de lumière, et l'architecture, dont les lignes sont combinées avec un grand art, parait comme baignée dans un fluide d'or.
Le succès extraordinaire qu'obtint cet ouvrage, était le sûr indice d'une vocation spéciale que l'artiste aurait probablement suivie, si sa fierté de gentilhomme avait pu s'abaisser à certains manèges auxquels Vasari, qui le connut à Venise, fait une mystérieuse alhisîon, en évitant soigneusement de se compromettre. 11 n'est pas difficile de deviner la haute puissance ou plutôt les hautes puissances devant lesquelles Paris Bordone refusait de s'incliner. Outre son grand succès comme peintre légendaire, ii en avait obtenu d'autres, non moins marqués, comme peintre de portraits, et cette concurrence lïienaçait de devenir dangereuse, surtout pour les portraits de jeunes femmes dont la carnation fine se
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prétait davantage à l'empâtement plus doux de ses couleurs. On peut se faire une idée de sa supériorité en ce genre, en voyant le beau portrait qui est au Louvre, et en le comparant avec ceux de Titien dans la même collection. Mais il faut se tenir en garde contre l'illusion que produit cette comparaison, si elle est superficielle. Il y a, dans le coloris de Paris Bordone, une sorte de fascination qui, pour les âmes non initiées à la fantasmagorie des couleurs, donne un faux air de mysticité à ses compositions religieuses, à son Paradisy par exemple, la plus importante de toutes et la plus propre à faire comprendre cette espèce de transfiguration prismatique par laquelle il cherchait à suppléer à l'absence ou. à l'insuffisance des inspirations ascétiques \
Ce n'étaient pas les leçons qu'il avait reçues de Titien, qui auraient pu remplir cette lacune dans sonéducation esthétique. Ce maître dédaigneux qui, au rapport de Vasari, n aimait pas beaucoup à instruire ses disciples, n'en exerçait pas moins sur eux une influence très-prononcée, tant par le choix des sujets que par sa manière de les traiter; et vette influence, renforcée par le succès dont ils étaient témoins,- se prolongeait bien au delà des années d'apprentissage. Or il y avait dans le caractère de Paris Bordone, d'après l'esquisse que nous en a tracée son biographe, un ingrédient d'épicuréisme mitigé qui lui donnait
\ . Ce tableau du Paradisy peint pour le couvent cl*Ognissanti, à Trévise, où la fille de l'artiste avait pris le voile, se trouve au* jourd'hui à TAcadémie de Venise,