‹ De l'art chrétien (volume 4)Chapitre 22 sur 39 · Charles Blanc, Histoire des peintres^ n · texte numérisé non relu

Charles Blanc, Histoire des peintres^ n

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génération nouvelle^ une valeur que l^art, à défaut de chronique populaire, était appelé à constater. Cette revue rétrospective des succès remportés sur les ennemis de la foi, ne sujffisait pas encore ; ceux qu'on avait remportés sur des peuples co«religionnaires non moins acharnés que les Turcs à la perte de la République, avaient d'autant plus de droits de figurer à la suite des autres, qu'ils avaient fourni la matière de plusieurs cbefs-d*œuvre parmi ceux que l'incendie de 1577 avait détruits. U y avait donc un double enthousiasme à satisfaire, l'enthousiasme patriotique et Tenthousiasme religieux, et comme la salle du Grand-Conseil oflrait une double surface de 1 54 pieds de longueur, on résolut de faire peindre, sur ces deux sur&ces parallèles^ d'un côté les victoires des Vénitiens sur leurs ennemis d'Orient, de l'autre leurs victoires sur leurs ennemis d'Occident. C'était plus qu'il n'en fallait pour occuper toute une génération de peintres, si ces peintres avaient appartenu à Técole de Léonard ou à celle de fiellini.

Mais, pour Tintoret, cette tâche n'était qu'un jeu, et son suprême bonheur eût été d'en être chargé, non pas précisément tout seul, mais avec le concours de son cher fils Domenico dont le pinceau expéditif et vulgaire se ressentait trop souvent de l'éducation paternelle. Paul Yéronèse, au contraire, était trop pénétré de la grandeur, je dirais presque de la sainteté de la tache qui lui était dévolue^ pour se prévaloir^ comme le firent ses collaborateurs, de la décadence du goût public. Il avait aussi un fils, sur lequel

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il f(^cit, avec p|us de raison que TiiMofel^ les piqs belles espérances qui n'eurent le tenais nî d'être justifiées, ni d'être démenties, yu que celiû qui en était Tobjet mourut à la fleur de Tâge; mais on peut dire que, s^il avait réalisé, avant sa mort, le progrès que semble constater le charmant tableau qui porte son nom, dans la gislerie du Belvédère, on n'aurait pas le droit de mettre entièrement sur le compte de l'aveuglement paternel les prédictions hypothétiques respectueusement recueillies par les admirateurs de celui qui les avait faites.

L- idée de travaâler un jour, avec un tel auxiliaire, à la glorification des héros qui s'étaient voués à la défense de la foi et de la patrie, était , pour Paul Yérouèse, la plus douce perspective de ses vieux jours ; car il avait élevé ce fils eon ogni pietà nel diçino eiilto , dit Ridolfi , de sorte que son éducation esthétique avait été confondue avec son éduoatîcm religieuse. Il est oséme probable que ce dernier élément s'était renforcé depuis la protection éclatante que le ciel avait accordé aux armes Véniti^nes ; car, à dater de cette époque, et en dehors d^ ses travaux officiels du palais ducal, nous le trouvons beaucoup plus occupé qu'auparavant de compositions, soit historiques, soit symboliques qui se rapportent à un triomphe, ancien ou récent, des chrétiens sur les infidèles ou de la vérité sur Terreur, c'est-rà dire de la vérité catholique sur la grande erreur contemporaine. II y a en Angleterre plusieurs tableaux de ce genre, dont on ne s'est pas soucié de rechercher le

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vrai sens y et qui sont de véritables ouvrages de controverse ayant pour but la réhabilitation d*une tradi« ^n ou d'un dogme. Il y en a un surtout qu'an vague soupçon de son origine a fait appelé^ ie JYiof^phe éfe la Vérité y et dont on copnait quatre répétitions différentes qui n*ont pas toutes les mêmes dimensions. Il y en a un autre qui offre une allusion mani** feste à une cérémonie d'abjuration, et, s'il fallait forcer le doute dans ses derniers retranchem0nts , je signalerais deux compositions de Paul Véropèse qui sont aussi claires que la profession de fqi }« plus explicite. L'une, qui se trouve \ la giderie àsk l'Hermitage, représente la Vérité qui montre à un prêtre ;j^enouillé un objet d'adoration exposé sur uq autel ; l'autre faisait partie des peintures dont l'artiste avait orné l'entrepôt des Allemands {Fondaco dei Tedeschi) et se composait de trois figures symboliques dont les rapports étaient indiqués avec une hardiesse presque brutale; car ces trois figures étaieqt placées dans la salle des banquets , et les convives qui venaient d'au ddà des monts , n'étaient pas toujours orthodoxes. Or^ on leur mettait devant les yeux l'image repoussante de l'Hérésie^ sous la forme d'une vieille femme sale ^ hideuse que le Temps , armé de sa faux, et appuyé sur le globe terrestre, regardait avec indignation, tandis qu'il avait à sa droite la Religion, sous la tbrme d'une femme à la fois pieuse et sévère qui lisait dans un livre et était servie par un Génie armé d'une trompette, emUème des vastes conquêtes spirituelles que de nouveaux apôtres fai-

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saient, depuis trente ans, dans Fancieil et dans le nouveau monde.

Il ne faut pas oublier qu'aux yeux des nations qui avaient pris part à la victoire de Lépante ou aux transports de joie qui l'avaient suivie, cette victoire était le point de départ d'une puissante réaction qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, aboutirait à rémancipation des chrétiens d'Orient. Que cette illusion soit jamais entrée dans la tête des hommes d'état qui dirigeaient alors le monde catholique, c'est ce qu'il est difficile d'admettre ; mais elle était entrée dans la tête ou plutôt dans le cœur des peuples, particulièrement dans celui du peuple Vénitien qui avait sûr tous les autres un immense avantage, celui de trouver, parmi les familles patriciennes qui le gouvernaient, les plus dignes interprètes et les plus ardents promoteurs de son enthousiasme. C'était aussi parmi elles que l'auteur de la Jérusalem délirée devenu un vrai prédicateur de croisade, recueillait les prémices de cette admiration sympathique dont son caractère et son génie devaient être l'objet auprès des générations futures. Son poème ne pouvait pas être populaire à Venise, à cause de l'obstacle que le dia* lecte local opposait à cette popularité ; mais il y avait une autre poésie qui était accessiblcaux plus humbles intelligences, et cette poésie, dont Paul Véronèse tenait alors le sceptre, était la poésie de Fart. Voilà ce qui fait resplendir d'un éclat tout spécia] le nom et le rôle de cet artiste dans l'histoire de l'école Vénitienne. Voilà surtout ce qui explique la haute ira-

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portance attachée par leSénatàrexëcution des peintures rétrospectives dont il voulait qu'on décorât la salle du Grand Conseil, afin que les exploits du passé pussent être garants des exploits de Tavenir. La lutte glorieuse soutenue un siècle auparavant, contre les Turcs (1471-1474), devait occuper une place proportionnée à son importance. Mais ce qu'on voulait avant tout, c'était montrer à la génération nouvelle le chemin de Constantinople, et rien n'était plus propre à fixer les imaginations sur cette perspective, que le souvenir ravivé de la croisade qui, sous les auspices d'un vieux doge aveugle, s'était terminée^ en 1204, par la fondation d'un empire latin en Orient. Pourquoi ce qui fut possible alors, ne le serait -il plus aujourd'hui? Telle était la question qu'on voulait poser, en traçant, dans une série de huit tableaux^ les principaux épisodes de cette guerre, dont le premier devait être le serment du doge et des croisés dans la basilique de Saint-Marc. Quelle mois* son pour un artiste qui avait, comme Paul Yéronèse, le don spécial de faire ressortir le côté triomphal de son sujet! Mais c'était à des mains beaucoup moins dignes que cette tâche si attrayante devait être confiée. La sienne devait se borner, dans cette revue rétrospective, aux deux compartiments octogones dans lesquels il a représenté, avec une verve d'inspiration, égale à la beauté de son coloris, la prise de Smyrne sur les Turcs, en 1471, et la défense de Scutari contre Mahomet TI, en 1474. Dans la revue

des yictoires remportées sur les ennemis d'Occident,

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il ne pdgoit quSin seul oompanîineBt^ celui ofa Von voit le doge Aoclrë Coutarini, Taiioétre de son bienfaiteur, rentrer victorieux dans Veniae à la fin de la terrible guerre de Chioggia.

Ce fut, dit Ridolfif le dernier produit de ses inspirations patriotiques, dans le palais ducal, et il faut ajouter que ces inspirations furent puissamment renforcées par celles de la reconnaissance. Aussi l'artiste a-t«-il prodigué, dans cette composition, toutes les richesses de son imagination et de son pinceau. Surtout il Ta rendue aussi triomphale que possible, non pas en copiant les bas-reliefs antiques qu'il avait viis à Rome^ mais en y déployant la pompe des triomphes chrétiens, avec dés magistrats, des soldats et des prêtres ralliés à la suite d'une même bannière, et en y ajoutant les accessoires pittoresques les plus propres à relever la majesté d'une cérémonie , qui ne pouvait pas avoir dans Tintention du peintre, un caractère exclusivement religieux. Ce dut être mie grande joie pour lui d'avoir si noblement acquitté sa dette et d'avoir obtenu que le beau nom de Conturini ne fut pas complètement supprimé dans la série des peintures projetées. Cette lacune eût été trop douloureuse pour un cœur comme le sien. Il ne pouvait pas oublier les services de ce Jacopo Contarini dont le vigilant patronage avait plus d'une lois déjoué les intrigues de lintoret, mais sans pouvoir le débusquer des positions qu'il avait conquises partout où il y avait des travaux importants à exécuter. C'était ainsi qu'il .avait pris possession^ pour

fahl yrisLOÊsàm. 323

lui et poor ton fils, de la ohapelle du Rosaire reoonstruite à grands frais par la confrérie de ce nom, en mémoire du récent succès des armes chrétiennes ^ Le père y avait peint encore une fois, mais avec nne verve décroissante, la bataille de Lépante^ et avait laissé au jeune Domenico la partie diplomatique du sujet, c^est-à-dire la Sainte^Ligue conclue j en 1570, entre les trois puissances qui avaient concouru à cette victoire.

Quant à Paul Véronèse, il se retranchait plus que jamais, dans ce système de réserve que lui avait reproché Jacopo Contarini, ce qui n'empêchait pas son enthousiasme pour la sainte cause, d'être toujours le même. C'était là ce qui formait le lien sympathique entre lui et les âmes d'élite qui employaient son pinceau. Un des fruits les plus précieux de cette sympathie fut le tableau qu'il peignit pour l'église de Saint- Pierre martyr, à Murano, et qui avait le même but que le tableau peint par Tintoret pour la confrérie du Rosaire. Mais quelle différence entre l'un et lautre sous le rapport de la verve et de l'inspiration I Dans l'œuvre de Tintoret on retrouve seulement l'artiste habile et expéditif, dans celle de Paul Véronèse, on retrouve à la fois l'artiste et le chrétien S On peut même affirmer que ce dernier élément se renforçait de plus en plus à mesure qu'il approchait du

1. Le tableau doBt il est ici question, se trouve à TAcadémie des Beaux-Arts et représente la Vierge dans sa gloire, ayant audessous d'elle saint Dominique qui distribue des chapelets aux principaux personnages de la Salnte^Ligue,

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terme de sa carrière. Ridolfi nous le montre, dans son atelier, entouré des peintures édifiantes que son pinceau, plus épuré que jamais, fournissait à ses méditations quotidiennes; c'était la Madeleine ^ soit en extase et les yeux levés vers le ciel, soit en méditation devant un crucifix ou devant une tête de mort ; c'était la Prière au jardin^ le Christ à la colonne^ et d'autres sujets empruntés à l'Histoire de la passion ; c'était surtout T Adoration des Mages ^ qui aurait été son thème favori jusqu'à son dernier jour, si la victoire de Lépante n'était pas venue troubler la hiérarchie de ses prédilections antérieures C'était là le point lumineux de son horizon historique; aussi son culle/jr/V^'pour le pontife promoteur de cette croisade^ avait-il devancé 4e culte public que devait lui décerner un jour l'Église universelle, et il tenait à avoir devant ses yeux le portrait ou, pour parler plus juste, Vimage de l'immortel Pie V. C'était en présence de cette image qu'il traçait, par ordre du Sénat, des cartons pour des tapisseries parallèles sur lesquelles devaient être représentés, d'un côté la défaite des Turcs dans la dernière campagne , de l'autre le départ des deux cents galères Vénitiennes pour la première croisade, à la suite deGodefroi de Bouillon. On eût dit que tout ce qui se rapportait à ce grand souvenir ou à la grande espérance qui s'y rattachait, agissait de trois manières sur les facultés de l'artiste, en excitant à la fois sa verve religieuse , esthétique et chevaleresque. Mai& la mort ne lui permit pas d'achever cette double tâche qui aurait été, plus

PAUIi VlfBONèSE. 325

qu'aucune autre, selon son cœur. Un refroidissement subit dont il fut saisi à la suite d'une procession jubilaire, le fit descendre précipitamment dans la tombe, au moment où Técole Vénitienne n'avait que lui pour arrêter, ou du moins pour ralentir le mouvement de décadence qui Pentrainait. (1588).

Pour lui , le peintre triomphal par excellence , il ne pouvait pas y avoir de genre de mort mieux approprié à sa vocation. Dans tous les sujets religieux qu'il avait traités , depuis le commencement de sa carrière jusqu'à la. fin, c'était le côté triomphal qui lui avait été le plus sympathique , non

point par une vaine ostentation des brillantes qualités de son coloris, comme on l'a trop légèrement supposé, mais par des motifs très-élevés dont il nous a donné lui-même le secret , et qui ne tenaient pas moins à sa piété chevaleresque qu'à la tournure essentiellement poétique de son imagination. Dans TAncien Testament, c'était le Triomphe ctEsther qui avait été son premier amour et la matière de son premier succès, dans le couvent de Saint-Sébastien, et il s'y montra teflement fidèle qu'on le vit inaugurer, par une reproduction de plus en plus grandiose du même sujet , chaque phase nouvelle dans laquelle entrait son génie éminemment progressif. Après la production encore un peu timide, dont nous venons de parler, avait paru celle de la galerie des Uffizi , à Florence , où les figures ont plus de charme et des proportions plus sveltes , et cette dernière devait être encore surpassée , du moins pour Texécution

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technique, par le magnifique taUeau du Louvre , en att<)ndant qu'il fut surpalsé lui*méme^ sous le rapport du développement dramatique, parles cartonsd'après lesquels devait être tracée , dans une série de sept compartiments ^ cette histoire a. la. fois si glorieuse et si prophétique par son dénouement*

Il serait facile de signaler la même progression ascendante^ en assignant , par des dates ou par des conjectures, l'ordre dans lequel le même pinceau s'est exerûé sur le sujet de F Adoration des Mages. C'est celui qu'il a reproduit le plus souvent , non pas comme on pourrait le croire, parce qu'il pouvait y déployer largement la richesse de son coloris , mais parce que c'étaient les prémices des hommages que les rois^ aussi bien que les peuples ^ devaient rendre un jour à celui qui était à la fois le maître ^t le Sau«* veur du monde. Comme les anges étaient encore au-dessus des rois, il aurait aimé, c'est lui-même qui en fait Taveu /substituer à la composition traditionnelle une composition plus respectueuse encore dans laquelle il aurait représenté l'Enfant Jfsus entre la Vierge et saint Joseph , sous un noble portique , avec le plus riche cortège d anges qui se puisse imaginer y et cette idée s'était tellement emparé d^ son imagination , qu'il se promettait de la réaliser pour luimême^ si jamais il en avait le temps\

i . Se io havero tempo giamai^ voglio rtippresentarCy sotto à nobil hggiaj ove entri la Fergine^ il Salvatore^ e Giuseppe^ facendogli servire col plù ricco corteggio d*Jngeli ehesi possa imaginare.

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En attendant l'exécution de ce charmant projet , il s'efforçait de donner à son sujet favori de lAdo^ rouion des Mage$ toute la perfection technique et poétique qui était en son pouvoir^ et, sans m'arréter à rémunération des essais intermédiaires , je me contenterai de signaler les deux chefs-d'œuvre qui se trouvent ^ Tun au plafond de la bibliothèque de Saint* Marc, l'autre à la Galerie nationale de Londres, et qui appartiennent tous deux à la dernière, c'est-à-dire à la plus belle période de la carrière de l'artistCé Celui de Londres avait été exécuté, en 4573, pour Téglise de Saint-Sylvestre, à Venise, et cette coïncidence avec l'élan du génie national , après la victoire de Lépante , explique celui qu'a pris le génie de Paul Yéronèse dans cette composition dont la magnifique ordonnance ne laisse rien à désirer. Elle explique aussi le caractère plus particulièrement triomphal qu'il a voulu lui donner, par la place considérable qu'y occupe un temple antique à demi-écroulé, symbole des ruines prennes sur lesquelles s'élèverait un jomr l'Église que l'Enfant de Bethléem était venu fonder.

Au reste , l'explication la plus naturelle de cette tendance à voir la religion, l'art, l'histoire et les grands intérêts qui s'y rattachent, sous l'aspect le plus propre à frapper et à élever l'imagination ^ se trouve dans le caractère personnel de l'artiste que Ridolfi nous représente comme réunissant toutes les qualités requises pour former un gentilhomme acoom-

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pli: pensées généreuses, candeur d'âme, désintéressement y vertus domestiques , piété chevaleresque, et , comme couronnement, Talliance de la fierté avec la modestie , à quoi il faut joindre son éloignement pour la sensualité , sous toutes ses formes , et même pour le luxe , excepté pour un certaiu Inxe pittoresque dont il avait contracté le goût en traitant ses sujets de prédilection. On peut affirmer que nul peintre , pas même Rubens , ne mérita mieux que lui la qualification de Magnifique Seigneur, et je crois que nul peintre, avant lui, n'avait eu l'idée d'introduire, dans Fornementation d'un palais, en guise de compliment, la figure symbolique de la Magnificence.

Dans une sphère plus relevée , la même tendance plroduisait en lui cette passion pour le côté triomphal des idées ou des sujets qui s'offraient à son imagination ou à son pinceau , passion que les événements contemporains avaient singulièrement contribué à développer. C'était cette passion instinctive qui lui avait valu ses premiers succès daiiis le couvent de Saint -Sébastien; c'était elle qui l'avait inspiré^ souvent à son insu , dans l'exécution des ouvrages qui avaient le plus exalté^ tantôt l'amour-propre national , tantôt la piété populaire ; c'était elle encore qui lui avaitfait tracer si souvent avec tant de verve et de variété, le sujet triomphal par excellence, qu'on appelle le Mart/re; c'était elle enfin qui, en offrant aux légitimes besoins de sa piété Imaginative, l'aliment périodique et nécessaire d'une cérémonie

DléCADSlfCE. 329.

triomphale^ avait hâté une catastrophe à laquelle l'ëcole Vénitienne ne pouvait pas survivre longtemps.

Tout ce que fit Tintoret , entre la mort de son rival et la sienne , ne fait qu'accroître le regret qu'on éprouve de le voir vivre et travailler si longtemps. Je n'excepte même pas la composition gigantesaue connue sous le nom de Gloire du paradis^ et qui n'est certainement pas faite pour servir de couronnement à la sienne , malgré les quatre cents figures très-peu célestes qu'il y a entassées et auxquelles il a distribué beaucoup plus d'ombres que de lumières. Voilà ce qu'on avait gagné en retirant cette tâche à Paul Véronèse , à qui elle avait été d'abord destinée. Mais le goût public dégénérait si rapidement, qu'il ne laissait place ni au blâme sur ce qui se faisait, ni au regret sur ce qui aurait pu se faire. Si quelques débris des vieilles traditions flottaient encore à la surface de ce grand naufrage , ce n'était que pour rendre plus manifeste le discrédit dans lequel elles étaient tombées j et si le sens esthétique était encore susceptible de quelque remords, ce remords était étouffé par le bruit des applaudissements décernés aux promoteurs des nouvelles méthodes , c'està-dire à Tintoret lui-même, et ensuite à ses disciples ou imitateurs, entre lesquels furent désormais répartis presque tous les travaux du palais ducal. On ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse, en voyant à quelles mains était confiée, à la fin de ce grand siècle , la commémoration des hauts faits

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qui l'avaient illustré. Que devaient donc éprouver les survivants de la bataille de Lépante , en voyant avec quelle rapidité s'était refroidi l'enthousiasme des artistes pour ce sujet naguère si fécond en inspirations? Un peintre, froid et médiocre^ Andréa Yicentino , n'avait pas craint de le traiter une der*» nière fois^ dans la salle du scrutin, à côté du tableau où Tintoret avait tracée avec son pinceau de feu, la prise de Zara sur les Hongrois. Mais ces contrastes avaient fini par ne plus blesser personne. On s'accommodait de la décadence du goût comme d'un état naturel , et , quand on trouvait qu'elle ne marchait pas assez vite ^ on l'aggravait par l'importation de la décadence étrangère. Ce fut ainsi que Frédéric Zucchero, le lourd et prosaïque collaborateur de Yasari, dans ces fresques qui déshonorent la coupole de Brunelleschi , fut admis à étaler dans la salle même du Grand-Conseil , un des produits les plus insignifiants de son vulgaire pinceau.

Cette extrême tolérance était en partie le résultat du patronage aristocratique qui, après avoir fait longtemps sentir ses bienfaits, faisait maintenant sentir ses abus , non-seulement dans la distribution des taches , et dans le choix des artistes chargés de les remplir, mais aussi dans L'indication des sujets qu'ils auraient à traiter. C'est donc sur le patronage aristocratique, et non sur l'ingratitude populaire, qu'il faut faire peser la responsabilité de certaines lacunes qui scandalisent encore aujourd'hui le voyageur, et qui devaient scandaliser bien davantage les

DliGADBHCaS. 331

contemporains. La plus étrange de ces lacunes, quand on a parcouru toutes les salles du palais ducal, est celle qui concerne Marc- Antoine Bragadino et le siège de Famagouste , l'un des plus mémorables dont il soit fait mention, je ne dis pas seulement dans les annales de Venise ^ mais dans celles de tous les peuples , anciens ou modernes. Pour ce qui est de Bragadino, on peut dire que c'est sans contredit la figure la plus héroïque qui ait paru dans cette dernière croisade, et ceux qui auront lu les détails émouvants de sa résistance et de son martyre, trouveront que cet éloge est à peine égal à son mérite ^ On se demande donc pourquoi cet épisode si glorieux d'une guerre dont on tenait tant à perpétuer le souvenir, n'a pas été jugé digne de figurer parmi les faits d'armes que l'art avait mission d'immortaliser, et pourquoi le décret du Sénat, qui ordonnait d'ériger des statues en bronze aux deux chefs de la flotte Vénitienne à Lépante, nlaccordait pas le même honneur au héros de Famagouste ? La première de ces omissions est d'autant plus surprenante qu'on était obligé , pour couvrir les surfaces disponibles , dans le palais ducal , de mettre en œuvre un remplissage historique qui remontait au neuvième siècle et qui célébrait les antiques victoires de la République

sur le roi Pépin !

Si du moins , à défaut d'une composition monumentale proportionnée à l'importance des exploits

i. Voir le v^utne intitulé ; ias quatre rmutyrs*

332 li^ART CHRETIEN.

accomplis y on apercevait quelque part , ne fut-ce qu'à titre de figure accessoire, le portrait du héros martyr ! Peut-être un examen attentif le ferait-il découvrir dans quelqu'un des groupes dont Paul Véronèse a orné ses compositions triomphales ; car il avait , plus qu'aucun autre, le culte , je dirais presque , la passion de l'héroïsme , et nous savons, par Ridolfi, qu'il avait peint, en dehors de ses travaux officiels, le portrait d'un des héros les plus jeunes et les plus intéressants de Lépante , celui d'Onufre Giustiniani , l'heureux messager de la victoire navale , et capitaine d'une galère dont le rôle avait été brillant dans cette mémorable jouofée.

Il y avait un autre héros plus intéressant, peutêtre , mais aussi plus ambitieux , qui aspirait à une toute autre gloire qu'à celle de transmettre son nom et son image aux générations futures. C'était Martin fiecingucci, véritable en(Unt d'Ignace de Loyola par la charité comme par la bravoure, et qui fut blessé sur la capitane de Tamii^l Barbarigo , au moment même où ce dernier était atteint dn coup dont il mourut. D'autres religieux du même ordre servaient, comme aumôniers, sur d'autres galères, tant italiennes qu'espagnoles. C'était la première fois que cette milice spirituelle allait braver le feu du canon ennemi pour recueillir et sanctifier le dernier soupir des combattants. C'était la première fois qu'elle versait son sang pour le service des âmes, et il semblerait qu'à ce titre , le souvenir de l'aumônier de

DÉGABEKGB. 333 |

Barbarigo eût dû être l'objet d'une commëmoration quelconque , d'autant plus que c était un Père de la même Compagnie , le Père Borgia, qui avait décidé le roi d'Espagne à joindre sa flotte à celle de la République. Mais ici Foubli était sans conséquence. Le refroidissement de ce genre de zèle n'était pas à craindre..

bije signale ces diverses lacunes dans les témoi* gnages de la reconnaissance publique, c'est parce qu'elles font partie d'un ensemble de symptômes qui nous montrent que les beaux jours du génie vénitien^ sous la forme de l'art ou sous toute autre forme, sont passés sans retour. Après la mort de Tintoret (1594) il y a encore quelques peintres, comme Palma le jeune et les deux fils de Bassano, qui méritent une mention; il n'y en a pas un seul qui mérite une étude. Aussi, après avoir traversé, avec une émotion toujours croissante, cette péi^iode radieuse comprise entre Bellini et Paul Véronèse, me garderai-je bien de fatiguer mes lecteurs et de me fatiguer moi-même . par l'appréciation, même sommaire, des misérables produits d'une école dont la sève est irrévocablement épuisée. J'aime mieux, en terminant cette partie de ma tâcbe> fixer leurs yeux et les miens sur quelque point lumineux qui jette un reflet consolant sur certaines parties du tableau de décadence qui resterait à tracer ; car Venise eut, comme république chrétienne, des privilèges immenses qu'elle ne perdit pas tous en perdant sa grandeur.

Je sais que ces privilèges ont été et sont encore

"334 l'aAT GHKiTtEN.

ënergiquement contesta; mai» il n^en est pismoiiK vrai que Venise, malgré tout ce qu'on a pu dire de ses tribunaux secrets, de ses courtisanes célèbres, et de son macbiavélisme commercial, a été la plus chrétienne des républiques. Malheureusement la plus grande partie de ses annales, écrite en latin par des historiographes officiels, est toujours demeurée un recueil de matériaux à mettre en œuvre, lesquels n*ont été exploités que par de froids compilateurs ou par des écrivains trop imbus du rationalisme moderne, et trop exclusivement préoccupés des progrès et du déclin de la gi*andeur politique. Pour aborder une pareille tâche, il fallait quelque chose de plus que cette identification artificielle qui consiste à se transporter par la peq^ie dans les temps et les lieux qu'on veut décrire, il fallait y apporter, avant tout, la conscience d'une sympathie profonde , Jaquelle ne saurait exister sans l'identité des croyances religieuses.

Il ne faut pas oublier que les Vénitiens furent sur la Méditeiranée ce que lesËspagnolsetles Polonais furent aux deux extrémités de r£urope,c'est-à-dire Tune des trois sentinelles avancées de la Chrétienté contre les barbares. Qu'ils aient profité de la terreur qu'Us in«spiraient à ces derniers pour assurer le succès de quelques spéculations mercantiles, au préjudice des républiques voisines, c'est sans doute une dérogation à la noblesse et à la grandeur du rôle qui leur était assigné dans ce monde ; mais après tout ce n'est pas un crime qui puisse effacer ce qu'il y avait d'héroïque et de chevaleresque dans leur caractère, et

BÈCAS^ÊNCR. 335

Ton peut affirmer que, entre toutes les puissances maritimes qui se sont suceédé sur cette mer, il n'en est aucune dont le pavillon ait laissé, chrétiennement parlant , d'aussi honorables souvenirs. Au dixseptième siècle^ il y flottait encore plus glorieux que jamais ; et quels géants étaient chargés d'en soutenir l'honneur ! C'était un Louis Mocenigo, infatigable défenseur de l'ile de Candie , et objet d'admiration pour les Turcs eux-mêmes, qui, en apprenant sa mort, prirent spontanément le deuil, et firent défiler respectueusement leurs galères pavoisées de drapeaux noirs devant le lieu de sa sépulture; c*était un François Morosini, dont les exploits seraient regardés comme fabuleux s'ils étaient moins authentiques, qui fut justement surnomQié le héros du siècle, et qui forme le digue pendant de son contemporain, Sobieski, engagé sur un autre point, dans la même croisade , à laquelle les grandes puissances européennes assistaient avec une stupide indifférence , toutes fières de se trouver à jamais guéries de l'enthousiasme religieux.

L^histoirè de la république de Venise abonde en souvenirs de ce genre pendant une longue série de siècles; des hostilités presque permanentes contre les sectateurs de l'islamisme^ durent y familiariser les esprits avec les idées de martyre, de sacrifice et de dévouem^t à quelque chose de plus grand que cet étroit patriotisme, source de tant d'injustices chez les nations paiennes de l'antiquité, et aussi chez les nations modernes que l'esprit national a

336 l'akt chréhen.

paganisëes. Bien que les Vénitiens eux-mêmes n'en aient pas toujours été exempts, néanmoins on peut dire que leur position particulière, et les circonstances impérieuses où ils furent placés, les contraignireut de surmonter bon gré mal gré bien des tentations sordides. Lliabitude de répéter de temps en temps, dans leurs guerres contre les infidèles, ce beau verset, qu'on lit encore ai^urd'hui sur la façade du palais Vendramin : Non nobis, Domine j non nobisj sed nomini tua da gloriam ; l'habitude de prononcer avec foi cette sublime prière, si bien placée dans le cœur et dans la bouche du héros chrétien, cela seul aurait suffi pour mettre en jeu tout ce qu'il y avait d'élevé, de généreux et de chevaleresque dans leur nature. Ce fut sans doute ce passage du Psalmiste qui suggéra aux doges et aux généraux de mer l'idée de se faire peindre à genoux devant l'Enfant Jésus ou la sainte Vierge, dans des tableaux destinés à transmettre leurs noms ou le souvenir de leurs exploits aux générations futures. Ce mode de commémoration pieuse, qui offre le touchant contraste d'une humble attitude et d'une grande dignité ou d'une grande gloire, ne cessa pas d'être en usage pendant toute la durée du seizième siècle ; et c'est pour cela que les monuments de ce genre, avec une madone assise, et un doge ou un général agenouillé, sont encore aujourd'hui si nombreux dans les collections particulières, dans les églises, et surtout dans le palais ducal, où l'on semble avoir multiplié à dessein les compositions allégoriques destinées à ex-

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primer les rapports de la religion avec l'État. A la vue de toutes ces représentations pieuses où le patriotisme parait constamment subordonné à la foi^ on ne peut s'empêcher d'appliquer à cette république chrétienne la magnifique louange qu'Horace adressait à Rome en la félicitant d'être devenue la maitresse du monde :

Dû te minorem quod geris, imperas^»

Je sais qu'aux yeux des sages dont la passion dominante est de remonter des effets aux causes , tout cela n'était qu'un charlatanisme religieux , à l'aide duquel une oligarchie , non moins hypocrite qu'oppressive , exploitait le pouvoir à son profit exclusif , et disposait à son gré d'une populace ignorante et fanatisée ; mais cette calomnieuse imputationesthautement démentie par tous les documents publics et privés, qui s'accordent à nous montrer la noblesse vénitienne donnant l'exemple des plus héroïques vertus f au point qu'on y trouve un plus grand nombre de saints personnages canonisés par l'Ëglise que dans tous les autres corps aristocratiques du moyen âge pris ensemble. Plusieurs doges sont devenus à ce titre un objet de vénération pour le monde catholique j sans parler de ceux qui , prenant la détermination qu'on a trouvée plus tard si sublime dans Charles -Quint, abdiquèrent spontanément la dignité

i . « Parce que tu t'es inclinée devant les dieux, les peuples se sont inclinés devant toi. »

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ducale pour pratiquer en paix les rigueun de la vie monastique. D'autres donnaiepl à cette dignité une sorte de caractère sacerdotal , comme ce Lorenzo Priuli , ëlu dans un temps où sa patrie ëtait accablée par trois fléaux à la fois , la guerre y la peste et la famine, et qui, le jour de son inauguration , montant en chaire pour adresser au peuple quelques paroles de consolation , commençait sa harangue par ce bel acte d'espérance et de foi : Etiamsi amhula\fero in medio umbr» morîis , non iimebo mala quoniam tu mecum es.

Dans le cours y et même à la fin du dix^septième siècle, cette noble empreinte se retrouve encore dans plusieurs délibérations du Sénat vénitien , et , ce qui est peut-être encore plus concluant ^ dans les requêtes qui lui étaient adressées pour obtenir l'agrégation au corps des patriciens. Ce fut ainsi que les Martinengo de Brescia, quand Us aspirèrent à cet honneur , en \ 689 , comme récompense de tout ce que leurs ancêtres avaient fait pour la Répu* biique , firent valoir, à l'appui de leur demande , la tripile Uustration de la gloire militaire, de la science et de la piété , mettant ainsi sur la même ligne , les services rendus par l'épée ^ par le génie , et par la

prière.

Malheureusement , il vint un jour où la dépravation intellectuelle et m^orale du dix-huitième siècle exerça aussi ses ravages dans les lagunes, et tant de circonstances concoururent à accélérer la décadence du caractère national, qu'il ne s'y trouva plus ni

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énei^e^ ni dignité^ quand le jour fatal fut arrivé. Ces souvenirs sont encore trop rapprochés de nous, pour qu'on puisse proclamer la vérité tout entière, soit sur les fautes qui attirèrent sur Venise un si terrible châtiment , soit sur l'incompétence de ceux qui s'arrogèrent la mission de le lui infliger. De part et d'autre , on a hoqte de soulever le voile de tant d'iniquités : les uns se taisent par générosité , les autres par pudeur ; mais c'est une opinion assez généralement accréditée^ que rien ne racheta la honte d'une si ignoble chute.

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