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CHAPITRE XXV

L'ËGOLE VËNITIENNE DANS SA PLEINE FLORAISON.

Giorgione, Pordenone, Palma, Titien, Bonifazio, Paris Bordone, Panl YéTonèse, Tintoret.

Giorgione fut certainement un grand peintre et même un des plus grands que la Renaissance ait produits; et cependant Ton ne saurait nier qu'il n'y ait une sorte de grandeur qui ne lui fut jamais accessible. Le domaine de Fidëal ascétique n'eut aucun attrait pour lui, et ses types de Christ ou de Viei^e s'élevèrent rarement au-dessus de la conception purement humaine, de sorte que, malgré l'originalité prodigieuse et la supériorité de son génie, on ne peut lui assigner qu'une place secondaire dans l'histoire de Fart chrétien proprement dit.

Mais, en dehors de ce domaine, il a été l'auteur d'une révolution qui s'est fait sentir dans toutes les

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branches de l'art et qui a imprimé un caractère spécial aux produits de son vigoureux pinceau. On a beau protester intérieurement contre certaines coqséquences de son émancipation^ on n'en est pas moins subjugué par l'éclat^ la grandeur et l'originalité ,de ses œuvres. Non moins hardi novateur en peinture que ne le fut son contemporain Luther en religion y il a aussi brisé les entraves de l'enseignement traditionnel et, de plus, il s'est fait pardonner ses innovations à force de génie.

Parmi ces innovations, quelques-unes étaient de véritables conquêtes que son mattre lui-même, alors pli:» que sexagénaire, ne diédaigna pu de s'approprier. Peut-être même pourrait-on dire que c'était lui qui en avait déposé le germe et que le disciple n'avait eu que le mérite de le développer. Quoi qu'il en soit, les yeux furent fascinés par ses combinaisons nouvelles de l'ombre et de la lumière, par la finesse de son modelé,, pcir les tehites ambrées de ses carnations^ en un mot par la profusion de vie qui débordait, pour aii»i dire, de la fdupart de ses coiapo^ tions et plus particulièrement de ses portraits ; car c'est dans cette branche de sou art qu'il a déployé les plus rares merveilles de son pinceau; c'est là qu'il a pu suivre sa vocation naturelle qui était \ idéal héroïque^ et se dédommager de son impuissance à s'élever, sur les- traces de son maitre, jusqu'aux splendeurs de X idéal ascétique.

Giorgione s'est révélé complètement dans son propre portrait où la passion, qui faisait le fonds de

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sa nature, est ennoblie par une expression mélancolique qui ouTre un champ libre aux conjectures, excepté cependant aux conjectures dégradantes; car ses œuvres, tout en accusant une imagination ardente et même passionnée, ne sont pas celles d un voluptueux vulgaire ou d'un parasite servile qui met son pinceau au service des sensualités dynastiques. Ses nudités sont loin d'être toujours motivées; mais elles n'ont jamais cette accentuation lubrique qui est si attrayante pour les uns, si repoussante pour les autres, dans les nudités de Titien. Une autre différence non moins importante à signaler^ c'est que Giorgkme, dans le choix de ses modèles, s^nble avoir préféré la femme forte à la femme belle, quand il ne trouvait pas ces deux qualités réunies dans le mraoe sujet. Aussi entre tous les tableaux qui lui ont été attribués, Ridolfi ne cite^t4l qu'une seule Vénus, celle qu'on voyait au palais Marcello, epcore a-t-il soin d'ajouter que l'artiste la laissa inachevée et que ce (ut Titiai qui eut |dus tard l'honneur d'y mettre la dernière main.

Il est- évident que les événements eontemporains exercèrent une grande influence sur le gmie de Giorgione. Elevé dsms Castelfranco au milieu du bruit des armes %t sous la menace sans cesse renouvelée deJ'invasion étrangère, il s'éprit d'un enthousiasme précoce pour ceux qui avaient pour mission de la repousser, et ce fut ainsi que \ idéal héroïque devint instinctivement le premier objet de son culte. Le rôle de libérateur armé iut à ses yeux la première

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des gloires, et les patrons célestes qui avaient joué ce rôle furent à ses yeux les premiers des saints. De là sa dévotion pour saint Georges, dont il plaça l'image à côté de la mainte Vierge, dans la principale église de sa ville natale ^ ; il la plaça, non plus comme objet d'invocation^ mais comme un eœ-i^oto national, dans le grand tableau qu'il peignit pour la confrérie de Saint-Marc, et où l'on voit le vaisseau de la république, battu par une affreuse tempête que soulèvent les démons, et défendu contre eux par trois protecteurs immortels , entre lesquels saint Georges était le plus populaire pour avoir vaincu le même ennemi sous forme de dragon. On se figure sans peine l'effet que dut produire cette terrible composition symbolique et la vogue qu'elle dut donner au pinceau de son auteur qui étonnait de plus en plus ses contemporains par sa manière de traiter les portraits et particulièrement les portraits militaires. Le soldat était pour lui le libérateur terrestre et, à ce titre, il le pla^it immédiatement après les saints.

Sa première liaison de ce genre fut avec un condottiere , nommé Tutio Gostanzo , qu'il connut à Trévise et pour lequel il peignit, en guise de sauvegarde, une Madone avec l'enfant Jésus, laquelle fut peut-être la même que celle qu'il peignitpour l'église de Castelfranco. où il a placé la Madone entre saint Georges qui est son propre portrait, et saint Libéral

i . Une belîe étude pour cette figure de Saint-Georges se trouva dans la Galerie Nationale de Londres. .

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