GIORGIONE
qui est celui du guerrier son ami. L'artiste vivait précisément à une époque où des rencontres de ce genre durent être plus fréquentes que jamais. Au moment où il mettait le plus d'ardeur à sa poursuite, son bon génie lui envoyait à Venise , comme hôte de la famille Barbérigo qui avait elle-même souvent employé son pinceau, il lui envoyait le plus célèbre héros du jour, le grand capitaine par excellence, Gonsalve de Cordoue lui-même , qui se trouvait, pour la première fois, en face d'un artiste digne de lui. Il en fut de même quand il eut à peindre Timpé* tueux et doux Gaston de Foix, si toutefois il faut en croire les attributions traditionnelles qui se sont attachées aux chefs-d'œuvre qu'il a produits en ce genre, et auxquels leur perfection même ne permettait pas de rester anonymes. Je signalerai particulièrement les deux portraits de Vienne et de Florence. Faut-il croire que celui qu'on voit dans une galerie particulière à Bergame, représente véritablement Tinfàme César Borgia, et qu'un pinceau voué, pour ainsi dire à l'héroïsme , se soit souillé par un pareil contact ? Que sont devenus les portraits militaires qui ornaient, au seizième siècle, le palais Marcello et le palais Venieri ? Dans quelles collections étrangères, soit sur le continent, soit en Angleterre, faut-il en chercher la trace et les désignations authentiques ? Déjà, du temps de Ridolfi, au commencement du dix -septième siècle, on ne savait plus le nom du cavalier revêtu d'une armure noire, qu'on admirait dans le palais Contarini. Le fil de la tradition une fois rompu
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n'a pu être renoué^ et cependant^ en présence de si sublimes hiëro^lyphes^ on ne se résigne pas à ignorer le mot de l'énigme. Le guerrier blessé qu'on voit à Londres, chez lord Carliste, et dont Fexpression est si noble et si touchante, excite dans le spectateur une trop vive sympathie pour qu'il ne désire pas pousser plus loki ses investigations. Il en est de même des portraits militaires agenouillés devant ta sainte Vierge, comme celui qui se trouve dans la Galerie Nationale de Londres et qui semble révéler dans le donataire, la sublime alliance du courage avec l'humilité» Enfin l'artiste était tellement dominé par son humeur belliqueuse, qu^il n'a pas pu s'empêcher de mettre un soldat désœuvré dans un magnifique tableau non achevé qui ne contient pas moins de dix figures de grandeur naturelle et qui représente, avec une richesse et une vigueur de coloris incompa* râbles, mais avec trè»-peu d'exactitude, quant au costume, le Jugement deSahmon.
Avec cette prédilection pour l'énergie, dans les caractères et dans les actes, on comprend que Giorgione ait eu plus de goût pour FAncien Testament que pour le Nouveau et qu'il ait mieux réussi dans les scènes bibliques que dans les scènes évangéliqnes qui demandaient des qualités d'un antre genre et des inspirations puisées à une autre source. La mise au tombeau^ qu'il peignit pour le Mont-de-piété de Trévise, est une de ses productions les moins satisfaisaates. Le tableau de la Flagellation^ qui est au Musée de Rovigo, pèche par le manque de noblesse
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et de suavité dans le type du Christ. C'est là que son imaginaticm lui fait défaut, et qu'il montre son im* puissfflice à se soustraire à l'empire que le naturalisme exerçait sur ses grandes facultés. Il y a lieu de croire qu'à cet ^ard il se rendait pleine justice ; car il semble avoir soigneusement évité les sujets qui auraient exigée dans le visage du Sauveur^ une certaine intensité d'expression comme ta Prière au jardin^ la Trans figuration j r Agonie du Cali^aire, etc., et même dai^ ses tableaux de V Adoration des Mages ou des Bergers^ on voit que la figure de Fenfant Jésus est celle à laquelle il attache le moins d'importance*
Ce ait Giorgione qui mit en vogue, dans une in* tention purement pittcnresque, le sujet favori de la grande école Vénitienne, le Christ absoliHint la femme adultère. Il y avait là matière à des contrastes habilement ménagés, et surtout il y avait un prétexte pour introduire une pécheresse attrayante. Une spécula* tien du même genre lui fit tracer avec amour l'admis rable dessin de la Samaritaine eaipuits^ et son ravissant tableau de la Décollation de saint Jean^Bapiiste^ dans lequel tous les personnages étaient évidemment des poiTtraits contemporains ; mais on n'avait d'yeux que pour Hérodiade et ses deux compagnes qui ne taissenl en effet rien à désirer ni pour la perfection dumodeléy ni pour le diarme et l'harmonie des cour leurs.
Sn passant à des sujets empnnylés à l'Ancien Testament^ le style de l'artiste s'^ve et le grand coloriste devient le sarviteur du grand poète. On vît
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alors la poésie pastorale revendiquer sa place dans le domaine de la peinture, et le fameux chef-d'œuvre de Dresde représentant, avec une naïveté vraiment biblique, la Rencontre de Rachel et de Jacoby éleva de suite ce genre nouveau à la hauteur d^une création idéale, hauteur restée inaccessible à tous les peintres qui suivirent. Le Moïse sauvé des eaux, qui se trouve dans la galerie de Milan et qu'il a répété deux ou trois fois, avec des variantes, est aussi un poème, mais qui ne dépasse pas le ton de Fidylle, tandis que le Duel du jeune David avec Goliath^ outre qu'il était déjà populaire dans l'école Vénitienne, avait pour un peintre également jeune et d'une trempe également héroïque, un attrait personnel qui devait imprimer à son œuvre un caractère tout exceptionnel* De même qu'il s'était identifié avec saint Georges dans le tableau d'autel de Gastelfranco, de même il s'identifiait ici avec le vainqueur de Goliath en y mettant json propre portrait, en costume militaire^ et tenant la tête du monstre par les cheveux, sans doute par allusion à l'ennemi que Venise s'efforçait alors de terrasser.
Ces divers travaux de Giorgione signalaient ou impliquaient plusieurs genres d'innovations qui devaient changer la face et les procédés de l'école Vénitienne. Jusque-là c'étaient les associations religieuses ou les confréries qui avaient eu le monopole des grandes compositions cycliques ou légendaires; désormais elles seront étalées au grand jour sur la façade des palais, et la légende ou l'histoire, au lieu
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d'être empruntée à la Vie des saints^ sera prise le plus souvent dans les Métamorphoses dOçide. Ce fut à cette dernière source que Giorgione puisa le plus largement. Dès ses premiers débuts à Venise, il s'était familiarisé avec les sujets mythologiques, en peignant des coffres, des armoires ou autres meubles pour des marchands qui soudoyaient son pinceau. Enfin ennuyé de ces travaux vulgaires, il eut Tidée de peindre sa propre maison, et, quoique ce premier essai fût en clair-obscur, son succès dut dépasser ses espérances; car non-seulement les Soranzo, les Grimani et d*autres familles patriciennes le chargèrent de décorer de peintures à fresque l'extérieur de leurs palais, mais le doge Léonard Lorédan voulut que l'auteur de ces merveilles nouvellement écloses, fut adjoint à son condisciple Titien pour appliquer le même genre de décoration, sur une plus grande échelle, à l'entrepôt des. Allemands {fondaco dei Tedeschi).
Le moindre défaut de ces peintures décoratives était leur fragilité. Rongées par le vent de mer et brûlées par un soleil trop vif, elles étaient déjà trèsendommagées, quand Vasari les vit. un demi-siècle plus tard, et, du temps de Ridolfi, elles n'offraient plus, pour la plupart, que des ruines inintelligibles. Mais, outre cet inconvénient négatif, il y en avait d'autres qui se firent sentir^ non-seulement dans le domaine de l'art, mais aussi dans celui de la morale populaire. Ou s'habitua peu à peu à regarder les façades comme un champ ouvert à tous les caprices et
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dans iequel on pouvait violer iinpunément les lois de la décence et même celles de la composition. Souvent même on se croyait dispoisé d'être intelligible^ et Vasari avoue naïvement, en parlant des fresques du fondaco dei Tedeschij qu'il n'en avait pas compris le sujet et qu'il n'avait rencontré personne qui le comprit assez pour le lui expliquer. Gomme c'était surtout la mythologie qui faisait les frais de ces improvisations, on n'y épargnait pas les nudités, toutes les fois que le goût du peintre était d'accord avec celui de ses patrons, et l'on peut se figurer les initiations précoces auxquelles ce g^ire de luxe donnait lieu. C'était à la fois un commentaire et un supplé* ment à l'éducation classique telle que devaient la prêcher bientôt Pierre l'Arétin et ses adeptes.
Giorgione n'avait pas osé se livrer à toute sa verve, en peignant la façade du palais Soranzo. Son émancipation ne fut complète que quand il eut étalé sur la façade du palais Grimani, près de l'église des Servi tes, un groupe de femmes ou de déesses complète- ^ment nues, dont on se croyait obligé d'admirer les belles formes, au moment même où l'on allait s'age* Douiiler devant une image de dévotion. D'autres peintures du même genre et de la même main, émerveillaient les uns et scandalisaient les autres, sor la place de San Stefano.
L'enivrement du succès joint à celui de ses propres passions, avait lancé l'artiste dans cette voie, mais sans étouffer entièrement les nobles instincts qui lui avaient été départis. En étudiant attentivement ses
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ouvrages , on pourrait distinguer ceuK qui ont été comiposés dans ses moments lucides et qui correspondent, quant à leur effet général, à cette demiteinte mélancolique qu*il a projetée sur son portrait et qui se rdOète quelquefois jusque sur ses paysages. Il en résulte que ses idylles ont presque toujours quelque chose de grave^ je dirais presque d'élégiaque, même quand le sujet semble promettre le contraire. Yasari nous dit que Gioigione avait un goùtpassionné pour la musique. Pour savoir quelle était la note dominante de cette musique, il suffit de voir les compositions dans lesquelles il a introduit des per* sonnages jouant de la flûte ou du luth, qui était son instrument favori. Il y en a une au Louvre {le concert champêtre) dans laquelle les deux femmes presque entièrement nuesy qui occupent le premier plan, prennent tellement au sérieux le r61e innocent qui leur est dévolu ^ qu'on ne remarque rien, soit dans leur pose, soit dans leur expression, qui soit en désaccord avec ce rôle. Il y en a même une, celle qui est vue presque de face, qui a l'air d'être absorbée par des pensées plus que sérieuses. Rien ne semble motiver leur nudité, si ce n'est le besoin qu'avait le peintre de déployer, sur une plus grande surface, la richesse de ses carnations et la finesse de son modelé. avec les deux passions qui dominèrent l'ame de Giorgione, on devine aisément quelle fut^ entre toutes les légendes de l'ancienne Grèce , celle qui eut le plus de charme pour lui. Il y avait, dans l'histoire d'Orphée et d'Eurydice, non-seulement un poétique
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amour alimenté par une musique miraculeuse, mais aussi une ombre funèbre projetée par anticipation sur les scènes joyeuses antérieures à la catastrophe. Ici la subjectivité de Tartiste pouvait se donner beau jeu. Aussi, dans la charmante idylle qu'il composa, à plusieurs reprises, sur ce thème si attrayant, s'estil donné à lui-même le rôle d'Orphée, subjuguant par la magie de ses accords, non-seulement Eurydice et la nymphe qui lui sert de compagne, mais aussi les hôtes des forêts et des montagnes environnantes. Faut-il voir un portrait dans la figure d'Eurydice et se laisser aller aux tristes conjectures que suggère cette supposition ? Car il y a presque toujours un mystère dans les œuvres sentimentales de Giorgione^ aussi bien que dans ses œuvres allégoriques ou symboliques. Il y a dans la galerie du palais Pitti, un tal)leau fameux du même maître, représentant un concert dans lequel un moine augustin, au visage pâle et amaigri, joue le principal rôle. Le contraste de cette pâleur et de cette maigreur ascétique avec la face et la tournure des deux autres personnages, prête tellement aux interprétations, qu'on n'a [pas reculé devant les plus absurdes ^ I^s trois âges de la vie sont restés une énigme, même après la reproduction qu'en a faite Titien. Le tableau non moins mystérieux de Ja galerie de Vienne, connu sous le wQimdes trois géomètres^ a été appelé, en désespoir de
1 . Les deux musiciens ont été désignés, dans- certains catalogues, comme Luther et Calvin. ^
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cause^ une Adoration des Mages. VÂstrologuey autre composition du même genre, qu'il semble avoir voulu rendre énigmatique, a été également l'objet de conjectures plus ou moins bizarres. Une fois il lui est arrivé, en se livrant à son humeur noire, d*étre parfaitement intelligible. Ce fut quand il traça, dans une série de peintures symboliques, les misères qui sont le partage de la vie humaine : les pleurs de l'enfant, dès qu'il ouvre les yeux à la lumière ; les épreuves du jeune homme aux prises avec la force brutale, avec le scepticisme et avec les fripons; enfin, le dénùment et les infirmités du vieillard qu'il avait représenté méditant devant une tète de mort. C'était sans doute une leçon que, dans un de ses moments lucides il avait voulu donner à ses amis et peut-être à lui-même.
Rrdolfi nous dit qu'il avait eu sous les yeux une série de tableaux de moyenne grandeur, dans lesquels Giorgione avait peint en douze compartiments toute l'histoire de Psyché. La perte de cette composition est d'autant plus regrettable, qu'elle aurait pu, mieux qu'aucune autre^ nous révéler les dispositions intérieures de l'artiste, à cause du double aspect sous lequel on pouvait envisager ce sujet à la fois roma-
nesque et mystique. Nous verrons bientôt avec quelle exquise délicatesse Raphaël a résolu ce problème, bien que la pureté de ses inspirations ombriennes fût déjà très-compromise. Faut-il croire que Giorgione ait réussi, comme lui, à épurer son imagination et son pinceau, avant d'aborder cette tâche
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doublement attrayante, et faut-il admettre qu il y ait eu, entre les deux artistes, cette ressemblance de plus? Cela consolerait un peu des autres ressetnblances malheureusement trop constatées. Tous deux, en effet, se laissèrent asservir, jusqu'au dernier moment, par une passion dont les intermittences furent trop rares pour leur permettre de remplir, dans toute son étendue, la haute mission qui était imposée à leur génie. Tous deux enlevés subitement avant l'âge mûr, eurent une fin doublement funèbre à cause des circonstances qui l'accompagnèrent et à cause du vide qu'ils laissèrent dans leurs écoles respectives. Celle de Raphaël surtout roula rapidement sur la pente de la décadence. L'école vénitienne, dont le sceptre passa dès lors entre les mains de Titien, se soutint beaucoup mieux, grâce aux traditions diversement énergiques laissées par Bellini et parGiorgione. La vitalité de ces traditions, en ce qui concerne ce dernier, est prouvée par la qualité des œuvres que produisirent ses disciples ou ses imitateurs, et par la persévérance avec laquelle plusieurs d'entre eux marchèrent dans la voie qu'il avait tracée.
Le moins persévérant, Sébastien del Piombo, était précisément celui qui donnait le plus d'espérances. On peut en juger par son tableau de l'église de Lendiuara et surtout par celui de l'église de Saint- Jean Chrysostome, qui est sans contredit la plus belle et la plus riche production de son pinceau, de même que son portrait de guerrier, dans le palais Pitti, exécuté à la même époque, c'est-à-dire avant son départ
pour Rome, surpasse toas ses a utres ouvrages du même genre, sans exœpter son célèbre portait d* André Doria.
L'influence de Giorgione se fit moins sentir par son enseignement direct qui devait être peu méthodique, que par Tadmiration ou plutôt la stupéfaction croissante que la hardiesse de ses innovations excitait partout, mais surtout dans les villes delà terre ferme, et l'on peut dire qu'il en fit la conquête à sa manière. Les artistes qui devenaient ainsi ses vassaux, désavouaient leur premier apprentissage pour s'enrôler de loin sous sa bannière ; mais ils mettaient à ce désaveu des restrictions qui sauvegardaient la pureté de leurs inspirations. Ce fut ainsi que les peintres de Trévise, qui formaient alors un groupe assez irnpo^ sant, empruntèrent à Giorgione une manière plus large et quelques-uns de ses procédés techniques, mais en retenant, aussi longtemps que possible, Tesprit profondément religieux de l'école de Bellini.
Mais de tous les disciples ou imitateurs deGiorgione, celui qui lui ressembla le plus pour Timpétuo * site de sa verve et la puissance exubérante de son génie, fut, sans contredit, Licinio Pordenone, ainsi appelé du nom de sa ville natale où il dut faire son premier apprentissage à une époque assez voisine de la guerre terrible dont la ligue de Cambrai fut le signal. C'était en 1 509, quand le jeune artiste, né en 1483, avait atteint l'&ge où il pouvait s'associer pleinement à toutes les souffrances ainsi qu'à toutes les
\ . Crico, lettere sulle belle arti 77 etfigiane.
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joies de sa patrie et même très-probablement à sa défense.
Parmi les guerriers que Venise avait pris à sa solde, était TAlviane, plus populaire que les autres, bien que rarement heureux, et qui, pour récompense des services rendus par lui à la République, avait reçu d'elle, à titre de fief, la ville de Pordenone où il avait fondé une espèce d'Académie, source de nobles jouissances pour ce grand capitaine qui savait les goûter jusque dans le tumulte des camps. Tel fut le spectacle cjue Licinio eut sous les yeux dès sa première jeunessa. Bientôt il en eut un autre d'un genre tout différent, quand, par suite de la sanglante journée d'Agnadel, les États vénitiens de terre ferme se trouvèrent réduits à la seule ville de Trévise. Il y eut alors, dans les provinces envahies par les hordes de Tempereur Maximilien, des prodiges de courage et de fidélité, comparables à ceux qui avaient sauvé Pancienne Rome après la bataille de Cannes. Avec une âme ardente et fière, comme celle de Pordenone, avec une humeur aussi martiale que la sienne, il était difficile qu'il n'eût pas sa part de l'exaltation générale, et que son pinceau ne devint pas quelquefois une arme vengeresse entre ses mains.
Qu'il ait commencé par étudier les peintures que Pellegrino da San Daniele avait exécutées dans la ville d'Udine, ou qu'il ait cherché ailleurs un supplément à ce qui lui manquait dans sa ville natale, il est certain qu'il peignit ses premiers tableaux dans le geût de Bellini et que Giorgiohe avait, depuis long*
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temps, terminé sa courte carrière, quand il le prit pour modèle. Ses contemporains l'en félicitèrent sans doute comme d'un progrès, et les œuvres de sa première manière tombèrent dans un tel discrédit, à leurs yeux et peut-être aussi aux siens, que ses biographes n'ont pas pu en citer une seule antérieure à Tannée 1514, bien qu'il eût alors exercé officiellement sa profession depuis dix ans. Peut-être faudraitil placer dans cet intervalle le tableau du mattre-autel de réglise de Susigana, dans la Marche Trévisane, et surtout les fresques de la charmante chapelle du château de Collalto où le même artiste vint étaler, quelques années plus tard, le résultat des efforts qu'il avait faits pour agrandir sa manière. Ces fresques étaient encore assez bien conservées il y a trepte ans et bien supérieures à celles de Titien dans la confrérie de Saint-Antoine de Padoue. Elles couvraient toutes les parois latérales de la chapelle, et représentaient^ avec une simplicité pleine de sentiment et de goût, la Fuite en Egypte et la Résurrection de Lazare^ tandis que le tableau de la Transfiffiration et celui du Jugement dernier^ si remarquables l'un et l'autre par le développement des formes et par la hardiesse des raccourcis, ne faisaient éprouver au spectateur non initié à ce genre de merveilles, qu'une satisfaction purement scientifique. C'était, sur une plus petite échelle, le même genre de contraste que devaient offrir bientôt les peintures de la chapelle Sixtine. Il y avait aussi, dans X Enfer de Pordenone, non pas une vengeance personnelle, comme dans celui de
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Michel-Angey mai^ une vengeance patriotique inspi^ rée par le souvenir de la ligue de Cambrai et de son principal pron^oteur, le pape Jules II, qu'on voyait figurer, avec sa triple couronne, parmi les damnés.
Il serait trop long de décrire et même d enumérar tous les travaux qu'il exécuta, à des époques plus ou moins éloignées les unes des autres, dans le Frioul et dans la Marche Trévisane, et de plus il serait impossible d'en déterminer l'ordre chronologique autrement que par des conjectures. Ce qui est indubitable, c'est que sa vocation pour les tours de force ne tarda pas à se déclarer et qu'il aimait à s'en faire honneur aux yeux de ses compatriotes, qui étaient sans doute très«*disposés à admirer ses progrès; car il leur prodiguait les figures colossales et les raccourcis les plus propres à les ébahir. Il osa même travestir le Dieu vengeur de l'Écriture en Jupiter foudroyant, et, en traçant la grande scène du mont Sinaï, il ne craignit pas de représenter le Père éternel entièrement nu et Moïse avec deux grandes cornes de bélier sur la tête. On eût dit qu'il cherchait à se faire pardonner ses licences par la hardiesse de ses innovations. On restait en extase devant un raccourci de la jambe de saint Marc, ou d*un torse de Milon de Crotone, ou bien encore devant un ang^ qui^ jouapt d'un instrument dans une atti* tude très-compliquée, exprimait, par la tension des muscles de l'orteil, la verve musicale dont il était inspiré. Mais il y avait .une merveille qui étonnait encore davantage^ c'était le Saint ChrUtophe dou-
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^ blement colossal qu'il peignit sur la place de San Martine, et qui, par ses proportions gigantesques, était bien plutôt fait pour exciter la curiosité que la dévotion.
Par un caprice difficile à comprendre, c'était surtout dans les tableaux et les fresques qu'on lui faisait peindre pour les églises de village, que Pordenone déployait la vigueur déréglée de son pinceau. Il était plus maitre de lui-même^ je dirais volontiers plus classique^ quand il travaillait dans une ville, comme Trévise ou Udine, où il pouvait avoir à craindre une concurrence ou une comparaison dangereuse. A Tre-» vise, sa rivalité avec Titien , qui était son collabora* teur, le tint si bien en respect, qu'il se surpassa presque lui-même dans les peintures dont il orna une des chapelles latérales du dôme ; non pas qu'il se soit entièrement abstenu d'y étaler la science du nu et la hardiesse des raccourcis ; les anges qui sou* tiennent le Père éternel, et le pompeux cortège des rois Mages étaient une tentation trop irrésistible ; mais l'artiste n'y a succombé que dans une mesure compatible avec le but qu'on se proposait eu le chargeant de cette tâche; et quand il peignit, dans la même ville, la façade du palais Rovigniuo, Titien lui-même, appelé comme arbitre pour la fixation de son salaire, ne lui refusa ni les éloges ni la récompense qui étaient dus à son travail.
A Udine , où le vieux Pellegrino da San Daniele maintenait jusqu'en 1540, par lui-même et par ses élèves, les pures traditions de Técole de fiellini, Por-
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denone avait encore moins de chance de faire prévaloir ses innovations; aussi n'y laissa-t-il que deux ouvrages de quelque importance, savoir : la grande Madone qu'on.lui fit peindre dans la Loge publique, et ce tableau de t Annonciation^ si pompeusement loué par Vasari, et dont il ne reste plus que quelques débris dans Téglise de Saint-Pierre- Martyr. Des considérations du même genre le forcèrent à i^especter la dévotion populaire dans la patrie de Cima da Conegliano, quand il y traça sur les parois d'une chapelle latérale, les images de sainte Catherine et de saint Augustin, Fune respirant une suavité presque ombrienne, l'autre exprimant, avec une énergie concentrée, le recueillement et la méditation.
Mais à Conegliano, comme à Udine, il se dédom* mageait de cette courte contrainte, en peignant, sur l'extérieur des maisons, des fresques dont le sujet était nécessairement emprunté à l'antiquité mythologique. Là, c'était l'enlèvement de Ganymède, avec des raccourcis bien ménagés et de beaux reflets de lumière sur une carnation juvénile. Ici, c'est-à-dire à Udine^ sur la façade du palais Tinghi, c'étaient des statues et des divinités païennes, puis un Neptune avec une Sirène, puis enfin la guerre des dieux contre les Titans, exécutée avec une verve d'invention et une richesse de pinceau dignes des deux grands génies qu'il avait pris pour modèles, Giorgione et Michel-Ânge. Un autre succès du même genre, bien autrement profitable pour lui, fut celui qu'obtinrent les fresques dont il décora la résidence