DISCIPLES DE SAVONAROLE
vemeut à des passions d'un autre genre : je veux dire qu'il eut des accès de jalousie et d'humeur intolérante contre ceux qui, en dépit de leur incompétence, s'avisaient de toucher à son idole, et on le vit un jour apostropher, en plein tribunal, un pauvre ignorant coupable de ce délit, et demander aux juges s'il ee fallait pas être hérétique et même quelque chose de pis, pour s'ériger ainsi en coin» mentateur du divin poème et pour oser prendre en vain le nom d'un si grand homme 1 . ,
Si Vaaari parle si dédaigneusement de cette prédilection innocente de Botticelli, on comprend qu'il flétrisse, en termes encore plus sévères, son enthousiasme pour Savonarole. Aussi va-t-il jusqu'à dire que la pauvreté, conséquence nécessaire de ce délire, précipita l'artiste dans les plus grands désordres^); ce qui veut dire, dans la phraséologie du courtisan, qu'il se privait volontairement- des dou> cours attachées à la pratique de la prudence et des autres vertus utiles que le biographe savait si bies pratiquer lui-même (2).
Ainsi Botticelli, enthousiaste des grandeurs surannées et compromettantes, n'eut point l'estime de Vasari ; mais il eut celle de l'élite de ses content* porains, et nous avons déjà remarqué ailleurs qu'il est le seul à qui Léonard de Vinci ait donné, dans
(!) Nan avende entrât» da viver», precipiti in disardine grtmr diisimo.
(2) Vasari, dans sa première édition, qualifiait de bestialité l'admiration de Botticelli pour Savonarole.
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les écrits qui restent de lui, la qualification d'ami.
Les relations sympathiques qui furent le fruit de cette amitié n'influèrent pas moins que l'étude de Dante sur le goût de Bottîcelli pour les compositions symboliques. C'était plus qu'il ne fallait pour contrebalancer' le court apprentissage fait sous Fra Filippo Lippi, apprentissage qui, en se décomposant en deux parties très-distinctes, avait laissé intacte l'imagination naturellement pure de Bottîcelli, tout en, familiarisant son goût avec la grâce des contours, avec le charme des paysages et avec d'autres qualités accessoires qu'il est impossible de refuser au moine débauché qui fut son premier maître.
Une autre influence dont l'empreinte est manifeste dans un bon nombre de ses œuvres, fut celle de Mantegna, dont l'arrivée à Florence, en 1466, doit coïncider à peu près avec l'époque où Bottîcelli songeait à quitter l'atelier de son premier maître; car cette séparation se fit quand il avait à peine dépassé sa vingtième année. La transition était brusque; car autant les conceptions de Fra Filippo Lippi étaient superficielles, autant celles de Mantegna étaient profondes; ce qui n'excluait pas en lui une certaine grâce, quand il avait à tracer des chœurs d'anges, ou des génies flottants, ou des danses mythologiques. Pour peu qu'on ait eu occasion de comparer tes ouvrages des deux artistes, il est impossible de n'être pas frappé de cette double ressemblance, sous le rapport du fond et sous le rap-
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port de la forme, ressemblance qui s'étend mémo aux draperies et à d'autres parties accessoires. On pourrait en outre signaler leur goût commun pour les compositions symboliques; mais, outre que Botticelli était poussé dans cette direction par les tendances naturelles de son esprit, il trouva des encouragements et même des lumières' dans ceux que sa bonne fortune lui donna pour patrons. Il y en avait un entre autres, nommé Matteo Palmieri, initié par Marsile Ficin à la philosophie Platonicienne, grand admirateur de Dante, et même son imitateur dans la composition d'un poème intitulé ; La Citéde laFie. L'auteur y avait revêtu de formes attrayantes une vieille hérésie d'Origène, suivant laquelle les anges restés neutres entre Dieu et Lucifer devenaient des créatures humaines, avec la chance de se réhabiliter par le bon usage de leur liberté. Non content de traduire en beaux vers cette erreur depuis longtemps condamnée, le poète-philosophe voulut en faire le sujet d'une grande composition mystique, pour la décoration de sa chapelle paroissiale; et ce futSandro Botticelli qu'il choisit pour complice de cette transgression flagrante. Le produit de cette complicité se trouve maintenant en Angleterre; et, quoiqu'il ait eu beaucoup à souffrir des injures du temps et de celles des hommes, il est impossible de te regarder sans une sorte d'éblouissèment, causé par ces trois zones parallèles d'anges radieux qui assistent au triomphe de la Vierge avec les Patriarches, les Prophètes, les Apôtres, les Mar-
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tyr s, en tin mot, avec toutes les gloires de l'ancienne Loi et de la Loi nouvelle. C'était Malteo Palmieri lui-même qui avait suggéré, ou plutôt imposé l'ordonnance de ce malencontreux tableau, dans lequel il se fit peindre dévotement à genoux avec sa femme. Mais ni cette muette profession de foi, ni la beauté de l'œuvre en elle-même, ne purent suppléer à ce qui lui manquait du côté de l'orthodoxie; et, par une mesure inouïe dans l'histoire de l'art, la peinturé resta couverte et l'autel frappé d'interdiction (l).
Ce fut sans doute au patronage de ce mêmti Palmieri, ambassadeur de la République auprès dé Sixte IV, queSandro Botticelli dut de figurer parmi les peintres appelés à décorer la chapelle Sixtiiie, et même défigurer avec une sorte de prééminence sur tous les autres, bien qu'il fût un dés plus jeunes. Nous avons parlé ailleurs dés trois compartiments dans lesquels il représenta, avec une verve ihégale, là délivrance des filles de Jéthro, le châtiment de Dathan et Abiion, et la tentation de Jésus-Christ dans le dérert. Les deux premières compositions, bien supérieures à la troisième, donnent Heu de regretter que le pinceau de l'artiste ne se soit pas plus souvent exercé sur des sujets empruntés à l'Ancien Testament ; car il égalait Benofczo Gozzoli pour l'expression dé la grâce naïve, et il n'aurait pas rendu
(1) Richa, Chiese Florentine], vol. I, leziooe xi. Le tableau go titiuve maintenant en 'Écbs&o, daos te château du duc d'Hamf Kon.
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avec moins de charme que lui les scènes dfl la vit patriarehale, en grandes on en petites dimensions, comme le prouve sa charmante miniature de la galerie des Uffîzj, représentant la victoire de Judith, et la miniature plus charmante encore, où il a peint la reine Esther paraissant devant Assnérus (i).
On voit par les monuments d'architecture dont Botricelli a orné la plus belle de ses fresques dans la chapelle Sixtine, que tes débris de la grandeur romaine avaient produit leur effet sur son Imagination t effet qui dut être plutôt renforcé qu'affaibli par sa passion pour Dante, à laquelle il se livra plris qne jamais après son retour de Rome. Ce fut alors,' si l'on en croit Vasari, qu'il exécuta les dessins poôr les illustrations de la Divine Comédie (s) ; et on le vit faire marcher de front lesétudes en apparence le* plus disparates, le christianisme et le paganisme, la poésie ancienne et la poésie moderne, mais en cédant à l'attrait qu'avait pour lui le côté symbolique de l'une et de l'autre. Ce fut à ce titre que lés triomphes de Pétrarque devinrent pour fiottieetli la matière de quatre compositions non moins admi» râbles pour la richesse de l'invention que pour le charme du coloris; malheureusement elles ont
(1 ) Ce petit chef-d'œuvre, perfaiteawnt consenti, ts trwrtfc dans le palais Torrigiani, à Florence.
(2) Outre les dessins fournis au graveur Baldini pour l'édition de Landini, Botticelli orna de dessins à la plume un beau manuscrit de la Divine Comédie, qui se trouve dans la collection du duc d'Hamillon, en Ecosse. On peut en lire la description dans Waagen. TVmmutm ofart in England, vol. III, p. 307.
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passé par un si grand nombre de mains, qu'elle» n'ont presque rien conservé de leur beauté primitive. Celles dont Boccace lui fournit le sujet, ont été eucoreplus maltraitées, lilies étaient aussi au norab,re de quatre, et retraçaient, avec une verve et une grâce digues du .récit original, les aventures et les épreuves de Nastagio degli.Onesti, avant son mariage avec la. fille de Paolo Traversari. Malgré l'état de délabrement ou ces quatre tableaux se trouvent aujourd'hui, on peut encore se faire une idée du parti qu'avait su tirer l'artiste de la variété des scènes* et des divers aspects du lieu où elles se passaient. C'était dans uneforêtdesapins, auprès de Ravenne, ce qui permettait de composer des perspectives dans lesquelles il pouvait déployer toutes les richesses de son pinceau : paysages riants ou sévères, vues de la mer ou édifices pittoresques, détails de vie rurale ou appareil de festins somptueux, ou peut voir que tout cela était traité avec. un goût que Boccace lui-même n'aurait pas désavoué. Les réminiscences de Rome, Visitée quelques années auparavant, y trouvent aussi leur place; et la salle où sont réunis les convives est précédée d'une cour où s'élève un arc-detrioraphe, et d'un vestibule dont les arcades sont soutenues par des pilastres corinthiens (i).
Ainsi Botticelii puisa successivement des inspirations dans la Divine Comédie de Dante, dans les
(0 «ont encore, mais â l'éta< de
Ces quatre iableaux furent peints pour le palais Pucci, où iti
4nrAra. muit â I Y'!:jI Hn niinpa
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J>.SC1I>US DE SAVOW4ROI.E. iT£
poésies de Pétrarque et dans les contes de ! parcourant ainsi le cycle entier de la littérature italienne au XIV* siècle* et se montrant toujours à la hauteur des diverses tâches qui lui furent imposée!». Celles que lui imposa le patronage des Médicis, semblaient devoir être plus difficiles; car on lui demandait d'appliquer aux. fables gracieuses de la ■mythologie grecque, la magie de. son pinceau. H peignit donc pour eux Vénus et les Grâces, Bacchus et Pallas, et il le fit avec un tel succès,, tout eu répudiant les modèles antiques, que ses .œuvres païennes ne furent pas moins admirées que les autres, bien que, dans cet ordre de représentations, il semblât plus difficile de se faire pardonner la sécheresse des contours ou la monotonie des types (i). Sous ce dernier rapport, il est impossible que l'observateur attentif, en visitant la galerie des Uffizj, ne soit pas frappé de la ressemblance qui existe entre les trois types qu'il a successivement sous les yeux, savoir, celui de la Vierge, celui de
(4) Fece femmine ijnudfl aurai, dit Vaeari, Outre ces nudité», grandes et petites, Botticelli lit pour les Médicis un bon nombre de portraits, entre autres celui de Simonetta. maîtresse de Julien de Médicis. Ce portrait se trouve encore au palais Pitti. 11 avait aussi peint Lucrazia Tornahuoni, mère de Laurent. Tous les hommes de. la famille, avec plusieurs h rudes contemporains, sont réunis dans un petit tableau, d'une grande vigueur de louche, représentant l'Adoration des Mages, qui sont naturellement trois membres de la dynastie. La Vierge est aussi un poitrail et peut-être l'Enfant Jésus ; et toutes ces images de dévoiion dynastique, produits d'un impérieux patronage, étaient jadis exposées dans l'église de Sa nt a-Mari t-Novelli. Aujourd'hui on peut h-s voir dans la galerie desïlffiq.
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Vénus et celui de la Vérité, si belle et si pore ■Migré sa nudité, dans ce ravissant chef-d'œuvre connu bous le nom de la Calomnie (TApelles, parce qu'il est une reproduction approximative d'un tableau fameux de ce peintre, fin voyant cette miniature et plusieurs autres du même genre, on a peinea comprendre que ta même main ait tracé les lourdes figures qui déparent quelques-unes /le ses production*, comme on peut le voir dans la colléeatoa de l'Académie des Beaux-Arts, où l'on a transporté le grand tableau du Couronnement de la Vierge, qu'il avait peint pour l'Église de Saim>Marc. On retrouve la grâce habituelle de son pinceau dans les anges de la partie supérieure) mais tes quatre saints de la partie inférieure et particulièrement saint Jean l'évangéliste produisent sur le spectateur une impression presque pénible par la lourdeur dea formes, par ta gaucherie des mouvements et par je ne sais quel manque d'équilibre dans les poses.
Quel contraste entre ces quatre ligures massives et les deux figures de saints qu'on voit dans une chapelle latérale de Santa-MariaJWaddalena dei Pazzi, et dans lesquelles les dimensions beaucoup plus petites ont permis à l'artiste de déployer toutes les qualités attrayantes de son pinceau. Non-seulement il y a de m noblesse dans les types, delà pureté dans les lignes et de l'harmonie dans les couleurs, mais il y a de plus, dans le regard de chacune d'elles, cette expression de douce et mystérieuse mélancolie que nul
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autre peintre n'a su rendre aussi bien que Botticelli. Cette peinture est d'autant plus précieuse, qu'on n'en peut guère signaler qu'une ou deux autres dans les églises de Florence (i); et cette rareté tient moins aux ravages exercés par le temps ou pat- les hommes qu'à l'immense quantité d'images de dévotion qu'il exécuta pour les oratoires et les maisons des parti* culiers. Je dirais que ce fut sa branche spéciale d'industrie, s'il ne s'agissait pas de la satisfaction d'un des besoins les plus nobles et les plus invincibles de l'âme dans ses jours d'élan vers la source du beau et du bien. Or le point culminant de la carrière de BotHcelli coïncide précisément avec la période décennale qui fut marquée par la commotion croissante des esprits sous la parole si remuante de Savonarole ; et je serais tenté de croire que sa qualité de disciple enthousiaste dn prédicateur, jointe à l'accentuation particulière de ses compositions, contribua plus que toute autre chose, à la vogue dont il jouit auprès de l'élite de ses concitoyens. Cette vogo* s'appliqua presque exclusivement à la représentation de la Vierge et de l'Enfant Jésus, avec le petit saint Jean ou des Anges adultes tenant une couronne su»* pendue ou chantant en chœur, et symétriquement
(1) Je veux parler du tableau qui est dans l'église du couvent de Ripoli, et qui représente le Couronnement de la Vierge, avec ûfrt multitude d'anges et dix-huit figures de saints, de grandeur presque naturelle. Un tableau pin remarquable enoor e est celui de l'église de Satnt-Micael, a Lacques, exécuté sans doute à l'occasion d'une peste, puisqu'on y voit saint lloch et saint Sébastien.
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distribués. Voilà le motif sur lequel l'artiste s'est montré inépuisable en combinaisons et a exécuté une multitude de variations dont la noie dominante lient à la fois de l'extase et du pressentiment douloureux. La tristesse produite par ce pressentiment revêt des caractères très-divers, depuis la mélancolie presque imperceptible qui voite le regard, jusqu'à l'angoisse qui l'affaisse ou l'éteint. On pourrait signaler une série de tableaux dans lesquels cette gamme de souffrance maternelle anticipée serait marquée par une progression croissante qui prouverait à quel point ce génie si profond et si original était maître de ses effets et de ses. nuances ; mais pour trouver les éléments de cette espèce d'échelle musicale, il faudrait faire le tour des galeries européennes qui sont aujourd'hui presque toutes pourvues d'une ou de plusieurs productions de Botticelli ; tant la place qu'il occupait dans l'histoire de l'art, et surtout de l'art chrétien , a grandi depuis vingt-cinq ans! (1) On peut voir, dans une des chambres du palais Pitti , celle de toutes ses Madones dont le visage est le plus voilé ou plutôt le plus assombri par la tristesse. La Vierge s'incline pour abaisser l'Enfant Jésus jusqu'au petit saint Jean qui paraît vouloir s'élancer de terre pour l'embrasser ; et c'est dans le contraste entre ce mouvement de tendresse enfantine et l'altération des traits
11) lin Angleterre seulement, il n'y a fias moins du dix tableaux représentant la Vierge et l'Enfant Jésu&, a*ec une ou plusieurs figures accessoires. Le plus beauest dans la galerie nationale.
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de la mère, que se Ironve toute la poésie de cette composition; car elle n'est pas très-attrayantecomme œuvre d'art, à cause de la sécheresse des contours, de ta combinaison peu gracieuse des lignes, et de la raideur des draperies. Immédiatement après ce tableau , je placerais celai qui faisait jadis partie d'une collection particulière dans une province du royaume de Naples* et auquel son parfait état de conservation, joint à son mérite intrinsèque assigne une incontestable supériorité sur la plupart des images de dévotion écloses du même pinceau (i). L'intérêt qui s'y attache est encore fondé sur un contraste d'un genre plus eim.mvai.it, en ce que la Vierge, caressée par son divin enfant, est plus recueillie dans sa douleur, sans offrir la moindre altération dans ses traits, qui sont ici d'une beauté tout à fait remarquable, avec une finesse de modelé qui ne serait pas indigne de Léonard.
Enfin, le dernier degré de cette progression ascendante serait marqué par l'incomparable chefd'oeuvre de la galerie des Uftizj, dans lequel il a représenté la Vierge écrivant le Magnificat tandis qu'elle est couronnée par des anges. Ici son costume est plus riche qu'à l'ordinaire, les couleurs sont plus éclatantes sans rien perdre de leur harmonie, et le tout est rehaussé par des dorures qui sont d'un merveilleux effet dans cette espèce de
(1) Ce tableau est devenu, depuis quelques années, la propriété Je l'auteur.
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Mène de triomphe, à laquelle tout participe excepté le figure principale, bien que tout se rapporte à elle et que sa main soit occupée à tracer sa glorification future; mais on voit que son regard s'arrête en deçà de cet avenir. En vain l'Enfant Jésus, montrant du doigt le dernier verset écrit par elle : Ecce enim hautain me ilicent omnes generationes, semble vouloir la consoler par l'application tacite de ces parole» prophétiques. Plus il fixe tendrement les yeux sur elle, plus ses pressentiments maternels se réveillent, et de là vient cette invincible mélancolie qui, indépendamment de la perfection technique, répand un tel charme sur cette composition, à laquelle l'artiste avait préludé par plusieurs essais successifs, exprimant, à des degrés divers, la même pensée. On trouve plusieurs de oes préludes à Florence même. Il y en a trois ou quatre en Angleterre, dont le plus intéressant fait partie de la collection du duc d'Aumale. Mais il y en a un plus intéressant encore; c'est celui du Musée du Louvre, dont l' exécution dot précéder immédiatement celle dn chefd'œuvre que nous avons essayé de décrire. Le sujet est le même, la Vierge écrivant le Magnificat; mais, outre que l'exécution n'en est pas si parfaite, il y a plusieurs différences dans l'agencement même des personnages, et l'on voit que l'idée de ce rapport si touchant entre l'Enfant Jésus et sa Mère, ne s'était pas encore présenté à l'imagination de l'artiste. Il est impossible d'assigner une date précise ou même approximative aux divers ouvrages que nous
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venons de signaler j car nul n'a moins songé qwe Botticelli à satisfaire la curiosité chronologique de ses admirateurs. Une fois, dans ses vieux jours, il lui arriva- de déroger -à son habitude ; ce fut quand il peignit, en i5ii, c'est-à-dire à. l'âge de soixante* quatre ans, le tableau apocalyptique qui se trouve aujourd'hui à Londres, et qui représente, avec une .priginalit 6 pleine de-verve, la -Nativité du Sauveur(i). C'est sans doute un écho affaibli de quelque exégèse de Savonarole, ou peut-être une réminiscence du grand .ouvrage qu'il avait exécuté longtemps auparavant pour ftlatleo Palmieri ; car dans l'une et dans l'autre de ces deux eompositiona, un rôle important est assigné aux anges, qui sont ici au nombre de vingt, dont les uns décrivent un cercle aveo leur danse aérienne, tandis que les autres posent des guirlandes de fleurs sur les têtes des bergers ou s'embrassent avec effusion, comme dans certains tableaux de Fra Augelico; mais la ressemblance avec ce dernier ne va pas plus loin. 11 y a des parties qui rappellent un peu- la manière de Luca Signarelli, surtout dans les draperies et encore plus dans l'inscription grecque qu'on lit au-dessus des douas anges de la partie supérieure (a).
Avec une vogue comme celle dont jouissait Botticelli, et avec le talent qu'il avait déployé dans ses fresques du Vatican, on s'étonne qu'il ait laissé si
(1) Dans la collection de M. Maitland.
(3) H y a des inscriptions grecques au-dessous des fresques de Luca Siguorelli, dans le palais Petrucci, à Sienne.
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480 L'art cmttÉTttw,
peu d' œuvres de grandes dimensions. Cette rareté tient à l'extrême souplesse de son génie et à l'entraînement de ses succès dans toutes les branches de son art : dans ta peinture religieuse, dans la peinture mythologique, dans la gravure, dans le portrai tt dans la miniature et même dans la mosaïque ; car, en i4a'» nous le trouvons associé à Gherardo et à GhirlanJajo, pour appliquer ce dernier genre de décoration à la chapelle de Saint-Zanobi. Comme miniaturiste, il ne fit pas seulement les petits chefsd'œuvre dont nous avons déjà parlé; il en fit de plus précieux encore, comme collaborateur de Monte di Giovanni, dans quelques-uns des Missels que cet artiste trop peu connu peignit pour la cathédrale de Florence; et cette collaboration n'a pas besoin d'être prouvée par des documents pour qui* conque les aura parcourus même superficiellement. Enfin Botticelli, qu'une admiration commune pour Savonarole avait mis en rapport avec Pérugin, fut le premier de l'école Florentine à sentir et à proclamer, conime on l'avait fait eu Ombrie, l'importance de -la .bannière; sans doute par suitedu rôle que ce genre de produits avait joué dans les processions et autres fêtes ordonnées par Savonarole ( i )■
Ce Monte di Giovanni, que nous venons de nommer, a été frustré jusqu'à présent de la part qui lui revient dans l'impulsion simultanée que reçurent
(1) Fu egli <U' primt ehe frottis» di lavorare gli stendartli, etc. Vasari.
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alors toutes les branches de l'art. L'époque de sa plus grande activité coïncide précisément avec lès années où Savonarole atteignait l'apogée de sa puissance et de sa popularité , et cette coïncidence explique pourquoi le portrait du grand prophète se trouve à) plusieurs reprises dans les livres de chœur que l'artiste peignait pour le dôme de Florence, et qui offrent aujourd'hui des lacunes et des dégâts qu'on ne saurait assez déplorer. Cette tâche . lui était confiée pendant que Botticelli travaillait à la chapelle de Saint-Zanobi, c'est-à-dire vers 1493, et elle devait consister dans la décoration de quatre missels, avec le concours de son frère Gberardo qui, grâce à la partialité de Vasari, a été regardé comme le seul auteur de tous ces petits chefs-d'œuvre dont leurs possesseurs ont trop ignoré le prix.
Les deux frères jouissaient dès lors d'une renommée bien établie et bien méritée , comme peintres de miniatures; car, près de vingt ans auparavant, ils avaient été chargés d'orner un missel pour l'église de Saint-Ëgidius, et l'on peut voir encore aujourd'hui, dans les archives de l'hospice de Santa-Maria -Nnova, l'un des plus précieux produits de cette double fraternité. Parfois il y a des inégalités de style qui semblent accuser une main moins exercée; mais dans toutes les pages qui demandaient ou plus de délicatesse de touche, ou plus d'essor d'imagination , la richesse du pinceau égale la richesse des compositions, et l'on est comme ébloui de tant de merveilles entassées dans un si petit e
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car ici Ton trouve une innovation qui semble avoir été empruntés aux artistes nitramontains, c'est le soin minutieux avec lequel sont traitées les figurines du second plan et la perspective des paysages, très* habilement accidentés. Il y a dans la distribution et la combinaison de toute» ces beautés, dans l'agencement des divers groupes et dans la manière dont ils sont éclairés, un goût véritablement exquis , et les petites figures d'anges , avec leurs formes si aériennes et la lumière vaporeuse où elles semblent se mouvoir, font presque regretter qu'on ait jamais eu l'idée d'agrandir leurs dimensions. Dès la première page de ce missel, on trouve tous ces genres de mérite réunis dans une grande miniature qui représente l'Annonciation,
On peut appliquer le même éloge, avec très-peu da restrictions, à celle ou est représentée la Descente de croix, et dans laquelle. les détails accès* spires sont presque traités avec plus d'amour que le sujet principal. Il y a deux compositions , d'un style plus sobre et plus large, qui sont d'un carao titre plus grandiose, c'est la Vocation de saint André et la Mort de saint Égidius, qui rappelle celle de saint Benoît dans la sacristie de San-Miniato io Monte, et qui la rappelle non -seulement par l'or* donnance et par l'intensité- du sentiment, mais aussi par l'harmonie répandue sur tout l'ensemble. Cette harmonie se fait sentir dans les moindres productions de ces deux artistes. Peut-être, sous ce rap» port, faudrait-il faire une part plus large à Gherardo,
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qui cultivait à la fois la musique et la peinture, et dont la main n'était pas moins habile à toucher Je l'orgue qu'à manier le pinceau. C'était lui qui était l'organiste de l'hospice de Santa-Maria-Wuova , et l'on comprend que l'habitude d'adapter les accords de son instrument aux exigences toutes spéciales d'un pareil auditoire, ait contribué à rendre plus harmonieuse* ses compositions musicales, et n'ait pas été sans influence sur ses compositions pitto<resques(i).
Après l'exécution de cette oeuvre commune, Monte di Giovanni continua d'avoir son frère pour collaborateur; mais il est impossible de signaler les fruitsde cette collaboration, et l'on n'en retrouve la trace qu'en i49a, c'est-à-dire au plus fort de l'enthousiasme excité par les prédications de Savonarole. Ce fut alors qu'ils furent chargea conjoia» tement avec Botticelli et Ghirlandajo , d'orner de mosaïques la voûte de la chapelle de Saint-Zanobi, travail sans.doute trop ingrat pour des peintres mi* niaturistes, puisque Monte di Giovanni, privé par la mort du concours de Gberardo, ne parvint à exécuter qu'une seule tète de saint dans l'espace de douze années (a).
Quel contraste avec l'activité qu'il déploya dans l'accomplissement de l'autre tâche qui lui fut assignée par la fabrique du dôme, et qui, d'après
(1 ) Voir le document cité dans le volume VI de Vasari, p. 343. (î) Cette tète, qui est celle de saint Zanobi, n'est exposée aux regarda du public que le jour de sa fête.
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le témoignage des documents contemporains, dut l'occuper jusque dans ses vieux jours, ce qui explique la différence de style qu'on remarque dans ses œuvres, différence qu'on pourrait caractériser parla formule usuelle de première et seconde manière. C'est la première fois que nous en faisons l'application à la miniature, et l'artiste dont nous parlons mérite à tous égards ce privilège. Malheureusement c'est parmi les ouvrages de sa plus belle époque, que la main du temps ou celle des hommes a fait le plus de ravages; car, des quatre missels qu'il peignit en i^Q^, avec le concours de son frère, il n'en reste plus qu'un seul, c'est celui que le grand-duc Léopold fit enlever au dôme eu 1776, pour en orner la bibliothèque Lauren tienne, don! il est aujourd'hui un des plus précieux trésors. Là . comme dans le missel de Santa-Maria-Nuova , h composition où l'artiste a montré le plus de vervt. et de richesse d'imagination, est l'Annonciation Seulement les ornements accessoires sont très-inférieurs au sujet principal et semblent trahir une main débile, qui pourrait bien être celle de Gherardo, dont la mort dut avoir lieu sur ces entrefaites. Le même contraste se remarque dans la miniature où est représenté le Crucifiement, et où il n'y a que les petites figures du premier plan qui méritent d'exciter l'admiration.
Entre cette œuvre et celles qui nous restent à signaler, se trouve une longue lacune sur laquelle on peut s'épuiser en conjectures. Cette lacune
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