‹ De l'art chrétien (volume 5)Chapitre 14 sur 21 · DISCIPLES 1JE SAYON*ROT,F · texte numérisé non relu

DISCIPLES 1JE SAYON*ROT,F

contemplatives, et l'on voit que Fra Bartolommeo s'était vivement pénétré de l'importance de cette destination. Outre les inspirations qui lui venaient du sujet même, il avait celles de l'amitié, besoin impérieux de sa nature aimante et expansive. Depuis qu'il n'avait plus Raphaël, il s'était attaché plus que jamais à ce P. Pagnini, naguère Prieur de Saint- Marc et maintenant Prieur des Dominicains de San-Romano, ce qui explique le zèle avec lequel il travaillait à la décoration de leur église. L'absence de cet ami était une privation dont son génie se ressentait aussi bien que son cœur, et l'on savait profiter de ces intervalles, pour tendre des pièges à sa bonne foi. Alors reparaissait son ancien associé, le crapuleux Albertinelli, qu'il n'eut jamais le courage d'éconduire et vis-à-vis duquel il poussa la faiblesse jusqu'à conclure, en i5og, un pacte d'association dont les conditions semblent supposer l'entente la plus cordiale entre les deux parties contractantes.

Le P. Pagnini redevint, en i5i i, Prieur de Saint- Marc, à Florence, et, dès le 5 janvier suivant, la société entre les deux collaborateurs était dissoute, et l'on vit bientôt lequel des deux avait le plus gagné à cette séparation.

Ce fut sans doute vers cette époque que, reprenant sa tâche de continuateur de Fra Angelico, il se mit à décorer l'église et le couvent des peintures, qui depuis ont été presque toutes arbitrairement dispersées dans les galeries de Florence. Alors furent

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exécutés le tableau grandiose qu'on voit au palais Pitti, et la figure encore plus grandiose de saint Vincent Ferrier, qui faisait jadis un si bel effet audessus delà porte de la sacristie. C'est sans contredit l'œuvre la plus imposante qui soit sortie du pinceau de Fra Eartolommeo, celle qui saisit le plus fortement le spectateur. Bien qu'on y reconnût le portrait d'un célèbre prédicateur du temps, il était impossible de n'y pas voir une commémoration déguisée de Savonarole, une protestation presque hardie contre ceux qui voulaient bannir son souvenir et son image de tous les cœurs et de tous les lieux. C'était le même geste, le même regard et presque les mêmes traits ; car la ressemblance est poussée aussi loin qu'elle pouvait l'être, sans compromettre l'artiste et ses patrons (i), et le mouvement rappelle certains portraits de Giorgione dans lesquels la fougue intérieure se trabit par l'éclair du regard ou par la contraction d'un muscle.

L'influence du grand peintre vénitien se fait encore sentir, mais d'une manière moins heureuse, dans le tableau du palais Pitti ; l'artiste, en y faisant dominer trop exclusivement les attitudes résolues et les mouvements énergiques, non-seulement a dépassé son but, mais a compromis l'harmonie qui doitexister entre le sujet principal et les figures accessoires. Or ici le sujet principal était le mariage mystique de

(t) Ce prédicateur Dominicain était le P. Toraaso Cajani, et se portrait m trouve répété dans le grand tableau du palais PiUÎ.

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sainte Catherine, et l'on ne comprendra pas pourquoi Fra Bartolommeo y fait assister saint Barthélémy avec ce geste et ce regard farouches qui font prendre le couteau qu'il tient à la main, pour l'instrument du supplice d'autrui plutôt que du sien. La pose du saint George, qui lui sert de pendant, est moins héroïque que raide, et l'on voit, à la tournure de ce personnage qui est évidemment un portrait, que c'est accidentellement qu'il est revêtu d'une armure. C'est une imitation de Giorgione, mais une imita? tion malheureuse. Les autres saints qui entourent le trône de la Vierge sont mieux caractérisés, particulièrement les trais grandes gloires de l'Ordre, et la forte accentuation qu'on remarque dans une de ce» têtes, ne messied pas à saint Thomas d'Aquin. Ce qui messied le plus dans cette composition où il y a tant de parties admirables, c'est sainte Catherine elle-même en qui la beauté et la sainteté auraient dû être combinées de manière à répondre plus ou moins à un certain idéal traditionnel. Soit que l'imagination du peintre ait été en défaut, soit qu'un type déterminé lui ait été imposé par une convenance quelconque, il est certain que cette figure est une des plus prosaïques qu'il ait jamais tracées. Si quelque chose pouvait racheter cette faiblesse, ce serait la beauté merveilleuse des deux anges assis au pied du trône et préludant par des accords sur leurs instruments respectifs, au céleste concert par lequel ils vont célébrer ces mystiques fiançailles. Ici l'expression, le dessin et même le coloris sont d'une

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perfection qui ne laisse rien à désirer, ce qu'on ne petit dire ni de l'Enfant- Jésus, ni des anges, d'ailleurs si gracieux et si bien balancés, dont les formes se perdent dans les ombres noirâtres du tableau. En face de l'autel où était exposé celui-ci , on avait construit un autre autel, orné d'un autre tableau dont le sujet devait être la glorification de sainte Catherine d'Alexandrie, comme le sujet de l'autre était la glorification de sainte Catherine de Sienne. On a quelque peine à comprendre qu'un artiste Dominicain ait été mieux inspiré pour la première de ces tâches que pour la seconde; à moins qu'on ne veuille admettre, ce qui est très-vraisemblable, que son opinion sur le mérite respectif de ces deux compositions, était précisément l'inverse de la nôtre; d'où il faudrait conclure que ce ne fut pas l'inspiration qui lui manqua, mais qu'en voulant agrandir sa manière et renforcer les ombres pour donner plus de relief à ses figures, il sacrifia un peu trop la grâce à l'effet, par déférence pour le goût dominant. Aussi les suffrages de ses contemporains ne lui firent pas défaut, et Pierre de Cortone, l'oracle de son siècle, du moins pour les Florentins, disait que le mariage de sainte Catherine était le plus beau tableau qu'il y eût à Florence. I) est vrai qu'il regardait celui qui lui servait de pendant, non pas comme une imitation, mais comme une production de Raphaël lui-même, éloge exagéré, sans doute, mais qui n'était pas entièrement dénué de fondement.

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Si l'ouvrage en question, le seul qui soit resté dans l'église, jadis si riche de Saint-Marc, avait conservé sa fraîcheur primitive, ou si seulement la pureté des lignes n'avait pas été compromise par la retouche et par l'altération des couleurs, on passerait moins dédaigneusement devant lui. On admirerait davantage et la pureté de profil des deux saintes, et le caractère si ascétique de saint Jean-Baptiste, et la beauté de l'Ënfant-Jésus qu'on dirait avoir été peint d'après un modèle fourni par Raphaël. Après tout, l'influence de cet ami, même absent, était la plus persistante de toutes, parce qu'elle était la seule qui intéressât à la fois son cœur et son imagination. De là des retours fréquents au style simple, suave et essentiellement classique qu'il avait appris de lui, et qui était plus en rapport avec ses tendances naturelles quelestylegrandiosedeGiorgioneoudeMichel-Ange, Il y eut une époque, dans la vie de Fra Bartolommeo, plus remarquable que toutes les autres, par la perfection relative des oeuvres qu'il produisit. C'était de i5ii à i5ia, cequi correspond à sa rupture définitive avec Mariotto Albertinelli et au retour du P. Pagnini dans le couvent de Saint-Marc, toujours en qualité de prieur. A celte époque appartiennent, outre le second tableau d'autel dont nous venons de parler, celui du Louvre, d'une grande finesse d'exécution et parfaitement conservé, celui de l'église deSan-Spirito, à Sienne (i), celui de l'é-

(1) Les deux figures si charmantes desainte Catherine et de sainla

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glise de Sainte-Catherine, à Pise (i), et probablement l'Assomption qui est au Musée de Berlin. Enfin ce fut alors qu'il acheva ce magnifique carton de la galerie des Uffizj auquel il ne manque que le charme du coloris, pour être regardé comme le, chef-d'œuvre de l'artiste. Tel qu'il est, on peut le regarder comme son chef-d'œuvre au point de vue de la double inspiration religieuse et patriotique; et même, sous ce dernier rapport, c'est un des plus précieux monuments que nous ait laissés l'École florentine, avant d'entrer dans sa période de décadence. Dans l'intention de celui qui commandait ce tableau, comme dans l'intention de celui qui l'exécutait, c'était une sorte de consécration du régime républicain, tel que l'avait compris le Gonfalonier Soderini qui avait formulé son manifeste en proclamant le Christ roi de Florence, par un de ces élans d'enthousiasme avec lesquels Savonarole avait familiarisé les Florentins. Soderini, homme de goût et de cœur, et non moins ardent dans son patriotisme que dans sa foi, aurait fait beaucoup plus pour la grandeur et la prospérité de sa patrie, s'il n'avait été sans cesse harcelé par les intrigues des Médicis, au dehors et au dedans. C'était grâce à son clairvoyant patronage, que Michel-Ange et Léonard avaient été appelés à peindre, dans la salle du grand Conseil, les

Mario-Madeleine, qu'on voit à l'Académie des Beaux-Arts, faisaient partie de ce tableau.

(*) Il y est encore, mais beaucoup moins bien conservé que le précédent.

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deux fresques dont il ne leur fut donné d'achever que les cartons. Voyant cet espoir déçu, le Gonfalonier chargea Fra Bartolomtneo d'exécuter une grande composition, dans laquelle seraient réunis tous les saints protecteurs de la ville de Florence; c'est-à-dire une composition à laquelle le malheur des temps donnait la signification d'un tableau votif. Cela seul aurait pu être la source des plus belles inspirations, indépendamment des souvenirs et des noms que rappelait le lieu qu'il s'agissait de décorer (i); mais, sur ces entrefaites, la République vint à mourir, et le pinceau tomba des mains de l'artiste découragé. Voila pourquoi il n'a laissé qu'une œuvre incomplète, du moins pour ceux qui ne sont frappés que de ce qui lui manque. Les autres la contempleront d'abord avec l'intérêt qui s'attache à ces poèmes inachevés dont la composition fut interrompue par l'appel du geôlier ou par la sommation du bourreau; puis ils S'étudieront dans tous ses détails, pour en apprécier toutes les beautés, et cette appréciation sera d'autant plus complète, qu'on se sera mieux pénétré de l'idée dominante et des circonstances accessoires qui la renforcent. Ce n'est pas contre un ennemi abstrait que l'intercession des puissances célestes est invoquée, et ce n'est point par un caprice du peintre ou de son patron que, dans le groupe formé par les figures

(1) Ce lieu était la salle du grand Conseil, construit sur les dessins do CreuiM, par l'avis de Sivonarole.

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centrales, sainte Anne attire plus les regards que la sainte Vierge, non-seulement à cause de la place plus éminente qui lui est assignée, mais aussi à cause de l'intensité de sa prière vers le ciel, et même a cause de sa beauté, qui surpasse de beaucoup celle de la plupart des Madones peintes par Fra Bartolommeo. L'artiste républicain avait ses raisons pour en agir ainsi. Ce 26 juillet i343, jour de la fête de sainte Anne, elle avait été saluée comme libératrice de la patrie, parce que, ce jour-là, on avait mis fin, par l'insurrection, à l'odieuse tyrannie du duc d'Athènes, et depuis lors, le souvenir de son intercession efficace pour la liberté florentine, souvenir consacré par l'oratoire d'Or-San -Michèle, ne s'était jamais effacé du cœur des citoyens. A leurs yeux, cette victoire était plus importante que celle deCampaldino, remportée le jour de saint Barnabe, ou que celle de 1 364 sur les Pisans, attribuée, pour la même raison, à la protection de saint Victor, ou que la défaite du Goth Radagaise, attribuée par la tradition populaire à sainte Reparata. Tout ce patronage céleste figure dans le tableau avec d'autres saints , parmi lesquels on distingue saint Jean- Baptiste et saint Jean-Gualbert, admirable d'attitude et d'expression, et saint Antonin, le père des pauvres deson vivant et après sa mort, lequel est représenté sous les traits et le costume de Fra Bartolommeo, en guise d'hommage sympathique à sa mémoire.

Entre cet ouvrage de circonstance et le voyage de

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Rome, je crois qu'il faut placer deux compositions qui furent fort admirées de son temps, et qui paraissent avoir été achevées ou du moins coloriées, l'une et l'autre, par Bugiardini, devenu le successeur peu expéditif d'Albertinelli, dans cet emploi subalterne ; je veux parler de l'enlèvement de Dina, que Michel- Ange lui-même, d'après un témoignage contemporain, ne pouvait se lasser d'admirer (i), et de la magnifique déposition de croix, qu'où voit au palais Pitti.

Ce n'est pas à tort qu'on regarde ce dernier tableau comme un des chefs-d'œuvre de l'artiste. Tout en s'inspirant de celui dans lequel Fra Angelico a traité si pathétiquement le même sujet, il a su joindre l'originalité à la profondeur de sentiment, et il a modifié, avec un goût exquis, dans la Vierge et dans la Madeleine, l'expression de la douleur dont leur âme est transpercée. Le nu, dans le corps du Christ, est traité sans ostentation anatomique, mais avec assez de science pour imposer silence aux détracteurs systématiques de l'artiste. L'ordonnance, le dessin, la couleur, l'accentuation générale et particulière, tout est calculé pour satisfaire et pour émouvoir. Il n'y a de restrictions à faire que pour la tète de saint Jean, qui ne présente ni la même finesse de touche ni la même élégance de formes, et qu'on peut, sans injustice, attribuer au pinceau plus lourd de Bugiardini.

( I . Gave, Carltggio ine.Ufo, vol. II, p. 831 ;

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Jusqu'à prisent, Fra Bartolommeo avait subi successivement l'influence de Léonard , celle de Raphaël et celte de Giorgione, travaillant, avec plus ou moins de succès, à s'approprier les qualités dtstinctives de chacun (Te ces trois grands maîtres. Il Ini restait, à tenter une dernière expérience, la plus hasardeuse de tontes, en allant voir les prodiges qu'opéraient à Rome ïe pinceau et le ciseau de Michel-Ange. Il entreprit donc ce pèlerinage en i5i4i et, après avoir peint pour les Dominicains de Viterbe une apparition du Christ a )a Madeleine, avec un autre tableau inachevé (i), il se trouva enfin au milieu dé toutes ces récentes merveilles qui avaient fait tourner des tètes plus fortes que la sienne. Celle même de son ami Raphaël n'y avait pas tenu, et les peintures grandioses de fa chambre de KHéliodore lui prouvèrent qu'il avait capitulé devant son rival. Que cette capitulation fût volontaire, ou qu'elle fût imposée par Popinion publique qui, si l'on en croit un contemporain, ne pardonnait pas à Bembo d'avoir placé Raphaël et Michel-Ange sur la même Hgne (a), il était difficile qu'une imagination aussi mobile et aussi peu capable de réaction que Tétait celle de Fra Bartolommeo, ne fût pas ébranlée par cette Imposante unanimité de suffrages. D'ailleurs, sa modestie jointe à ses habitudes éclectiques et à sa facilité (l'assimilait } Ce tableau représentait la Vierge entourée des principaux saints de l'Ordre de Sain l-Domi nique. P.Marchese.W^mon'e, etc.l-TII, ch.6. (3) Lodovico Dolce, Dialogo.

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tion, le réconciliait sans peine avec cette révolution, dans laquelle de plus clairvoyants que lui n'apercevaient qu'un symptôme de progrès indéfini. Il se lança donc, lui aussi, dans cette voie nouvelle, et les deux figures de saint Pierre et de saint Paul, qu'on voit encore aujourd'hui dans le palais du Quirinal, furent le produit du premier accès d'émulation que lui donnèrent la vue des fresques de la chapelle Sixtine et l'enthousiasme universel dont elles étaient l'objet. Assurément on ne peut pas dire qu'il ait égalé son modèle; mais quiconque aura comparé ces deux apôtres et particulièrement saint Paul, avec le prophète Isaïe que Raphaël, par un motif du même genre, peignit dans l'église de Saint-Augustin, sera obligé de convenir que, sous le rapport de la force et de la grandeur, Fra Bartofomineo s'est montré supérieur à son ami (i).

Au reste, ces qualités, qui étaient constitutives chez Michel-Ange, étaient dans son imitateur, purement artificielles, etl'histoire de sa vie nous le montre toujours impuissant à lutter contre les obstacles que lui suscitaient les événements ou les volontés étrangères. Faible devant l'ennemi, le jour où il fallut combattre, il le fut encore davantage dans ses relations avec ses amis. Non-seulement il se laissa dominer par Albertinelli , non-seulement il toléra ses vices et sa haine contre Savonarole, mais il le char-

(4 ) Les deux cartons originaux sont conservés à Florence, dans l'Académie des Beaux-Arts.

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gea de l'éducation de son jeune frère, mettant à la merci d'un homme sans scrupule et sans frein les moeurs et l'héritage d'un pauvre orphelin qui n'avait pas d'autre protecteur (i). Nous l'avons vu, à plusieurs reprises, l'associer à ses travaux et à ses profits, puis rompre celte association, pour la renouer ensuite, sans qu'il pût jamais trouver en luimême l'énergie nécessaire pour se débarrasser définitivement d'un tel joug.

Une aventure l'attendait à Rome, qui mit encore plus en évidence la timidité de son caractère. Le premier patron qui s'offrit à lui, fut un certain Mariano Fetti, ancien frère convers du couvent de Saint- Marc, qui avait pris l'habit des mains même de Savonarole, en ifygS, et qui, pour se laver de cette souillure, avait joint à sa qualité de transfuge celle d'adulateur servile auprès des Médicis. Léon X, qui avait goûté la tournure joviale de son esprit, ne fut pas plutôt monté sur le trône pontifical, qu'il le fit venir à sa cour, pour y remplir la seule charge à laquelle il fut propre, c'est-à-dire pour égayer l'hôte et ses convives par ses propos joyeux et par des bouffonneries qui n'étaient pas toujours du meilleur goût. Le nouveau pontife, qui aimait à détendre les ressorts de son esprit, se garda bien de

(1) On peut voir dans le P. Marches*, livre III, chap. 3, les incroyables dispositions de ce contrat. Les suites de cette imprudente confiance furent telles qu'on pouvait les attendre, et, à dater de cette époque, il n'est plus question de ce jeune frère dans l'histoire de Fra Bartolommeo.

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laisser de pareils services sans récompense, et le favori, que ne gênait plus son costume de Dominicain, obtint de son bienfaiteur, d'abord le prieuré de Saint-Sylvestre, sur le Quirinal, ensuite l'office très-lucratif des Bulles, resté vacant depuis la mort de Bramante.

Ce fut entre les mains de ce personnage moitié bouffon, moitié renégat, que Fra Bartolommeo tomba tout d'abord. Ce fut à ce honteux patronage qu'il se résigna, lui qui avait été L'ami de cœur de Raphaël et dont les œuvres pouvaient presque rivaliser avec les siennes ! La tâche n'était pas ingrate en elle-même, puisqu'il s'agissait de peindre, dans Rome, les images des deux grands apôtres qui l'avaient conquise à la foi chrétienne. C'est cette idée de conquérants spirituels, qui a obsédé et exalté son imagination , pendant qu'il traçait , dans un style tout nouveau pour lui, ces deux figures grandioses et particulièrement celle de saint Paul, qui se prêtait mieux à ce genre d'évolution (i). Soit honte, soit dégoût, soit disposition maladive qui ne fit que s'aggraver dans la suite, il partit, laissant à son ami le soin de finir la figure de saint Pierre, et sans que Léon X eût daigné abaisser sur lui un de ces regards vivifiants qui, au dire de ses panégyristes, avaient la vertu de faire éclore des chefsd'œuvre.

(1) Ces deux tableaux se trouvent maintenant dans le palais du Quirinal.

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Fra Bartolommetf revint donc à Florence avec cette fatale conviction, qui lui était déjà entrée une fois dans l'esprit, savoir, que pour être à la hauteur tte son siècle, il fallait aggrandir sa manière. Plus il se lançait dans cette voie périlleuse, plus il était applaudi ; et ces applaudissements ne venaient pas seulement du dehors; dans l'enceinte même de son couvent , berceau des traditions les ptus pures, les Idées nouvelles avaient beaucoup plus de partisans que d'adversaires. Aussi son retour Fut-if signalé par la production de plusieurs ouvrages que leur Conformité au goût dominant fit longtemps regarder comme ses chefs-d'œuvre , et qui étaient destinés â achever la décoration de l'église de Saint- Warc, nouvellement reconstruite. Ils étaient aussi destinés à réfuter ses envieux qui l'accusaient de n'avoif jamaispu tracer un dessin vraiment grandiose, et de cncher, sous les plis artificiels de sesdrtperies, son impuissance a peindre le nu.

Alors parurent, en réponse à ce double défi, cette fière et colossale figure de saint Marc, du parais Pitti t et te malencontreux saint Sébastien , qui fut envoyé plus tard au roi de France (i), après que des expériences décisives, faites sur des âmes candides et pénitentes, euren* constaté les inconvénients que ce genre de distraction avait pour elles. Oh ne pouvait donc plus douter de son aptitude à

(1) Ce tableau, qui disparut à l'époque de la révolution, se trouv* maintenant dans la ville de Toulouse.

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traiter des nudités quelconques, pourvu qu'elles n'offrissent rien, dans l'expression ou dans l'attitude, qui répugnât à la chasteté de son imagination. Quant à saint Marc, dont on a tant loué la forte accentuation ainsi que les lignes à la fois hardies et harmonieuses, il faut remarquer qu'il n'est plus à son point de vue, depuis qu'on l'a fait descendre de la place qu'il occupait jadis au-dessus de la porte du chœur, et je crois que c'est à ce déplacement qu'il faut attribuer, en partie, l'impression désagréable que produisent, en dépit de tant d'éloges traditionnels, une certaine exagération dans le mouvement et une certaine dureté dans les traits. Ces défauts devaient élre considérablement adoucis par la distance; mais ils n'en étaient pas moins des défauts, et le style qui convenait à un prophète comme Daniel ou à un apôtre comme saint Paul , ne pouvait convenir à un pacifique évangéliste comme saint Marc, à moins qu'on ne veuille se méprendre sur la signification du lion qui lui sert d'attribut.

tTn autre tableau plus important de la même galerie, composé de deux grandes figures latérales, pour représenter l'ancienne loi (i), et de cinq figures centrales, pour représenter la loi nouvelle, appartient également à la dernière manière de l'artiste. Son talent, comme coloriste et comme dessinateur, s'y montre dans toute sa richesse et dans toute sa

(t) Ce tableau était jadis dans l'église de l'Annonciation. On a eu fidée bizarre de le diviser en deux, et d'en placer une moitié dans le palais Pilti, et l'autre dans la galerie des Uffizj.

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puissance, et les deux figures de prophètes, Job et Isaïe, ne seraient pas indignes d'être placées à côté de certaines créations du génie de Michel -Ange. Dans la partie centrale, le Christ, posé en triomphateur sur son tombeau, avec un geste et un mouvement qui expriment admirablement son triomphe, est dessiné avec une verve on plutôt avec un élan qui semble inspiré par le sujet même; mais outre que le type n'en est pas heureux (i), non plus que le costume, on ne voit pas assez clairement comment il est mis en rapport avec les emblèmes placés audessous de lui, et avec les quatre Évangélistes, qui sont là comme des figures de remplissage, sans aucune trace d'inspiration, et n'ayant rien dans leur physionomie qui puisse faire deviner leur rôle et leurs caractères respectifs. Cette remarque s'applique surtout à la tête de saint Jean, qui aurait dû être la plus belle, et qui est, au contraire, la plus insignifiante de toutes.

C'est que la nouvelle voie dans laquelle Fra Bartolommeo s'était engagé, par déférence pour le goût dominant, i 'éloignait de l'idéal, au lieu de l'en rapprocher, et le condamnait d'avance à perdre ducôté de la suavité, de la grâce et de la pureté des formes ce qu'il gagnerait du côté de la science et de la grandeur. Mais comment résister à l'entraînement universel qui lui imposait, à lui et aux autres,

{1 ) Ce type de Christ eat beaucoup plus satisfaisant dans le dessin iiriginal qui est à la galerie des Uffiîj.

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cette transformation qu'on exprimait par ces paroles sacramentelles : agrandir sa manière. Souvent c'étaient les ordres religieux qui étaient à la tête du mouvement. La contagion avait gagné les Dominicains eux-mêmes, et jamais on ne les avait vus si fiers de leur grand artiste, ni si empressés à se procurer des produits de son pinceau. Toutes les maisons qu'ils avaient en Toscane réclamèrent de lui, l'une après l'autre, ce tribut, qui épuisait de plus en plus ses forces. Mais le couvent privilégié fut encore celui de San-Romano, à Lucques, et il le fut pour la même raison qu'autrefois , c'est-à-dire que le P. Pagnini, en qui les progrès de l'âge n'avaient fait que redoubler les attraits de l'affection et de la sainteté, en était redevenu Prieur, et pouvait offrir encore une fois a son ami un supplément d'inspirations pour sa tâche. De cette double attraction, celle de la personne et celle du lieu, naquit Je fameux tableau regardé par les uns comme le chefd'œuvre de sa troisième manière, par les autres comme le chef-d'œuvre de toute sa vie, et auquel Canova ne trouvait à comparer que l'Assomption du Titien.

Quoique ce jugement soit une preuve de plus de l'incompétence de ce sculpteur en dehors des limites de son art, cependant on comprend que l'ouvrage dont il s'agit ait fait sur lui, comme sur tant d'autres, à première vue, une de ces impressions qui ne peuvent se traduire que par une formule exagérée. Rien ne saurait être plus imposant que Cette COm-

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position, dans son ensemble, et l'expression de la Vierge ainsi que son mouvement vers son divin Fils, pour lui recommander le peuple Lucquois, réfugia sous les plis de son manteau, ne laisse absolument rien à désirer. Il est vrai que l'idée n'était pas neuve et que Domenico di Bartolo, l'un des premiers peintres de son temps, ayant à traiter le même sujet, avait laissé, dans le grand hôpital de Sienne, une grande fresque regardée comme son chef-d'ceo vre et dont ou voit que Fra Bartolommeo s'est inspiré ; mais cette inspiration n'ôte rien à ce dernier de son mérite, je ne dis pas seulement comme coloriste et comme dessinateur de premier ordre , mais aussi comme savant ordonnateur des diverses parties d'un grand tout, et surtout comme interprète sympathique de la piété populaire , dont les manifestations n'ont jamais été rendues ni avec plus de naïveté ni avec plus d'intensité. Ici le naturalisme était dans son droit, et l'artiste n'a nul besoin de se faire absoudre des trente-six portraits de tout âge et de tout sexe, répartis et groupés à droite et à gauche, avec une habileté parfaitement dissimulée et bien rarement surpassée ; plusieurs de ces portraits sont des chefs-d'œuvre dans leur genre, et il est impossible de ne pas distinguer, au milieu de la foule, le beau profil du donataire à qui saint Dominique montre du doigt la mère de miséricorde. Sur le premier plan , on voit les trois générations d'une même famille, l'aïeule, la mère et le petitfils, ce dernier dégagé de se» tangos, pour fournir

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à l'artiste l'occasion de montrer sa science auatomique, qu'il appliquait plus volontiers aux entants en très-bas âge, dont il aimait un peu trop a reproduire les formes dans ses anges } mais il faut avouer qu'il les reproduisait aveq un charme ineffable, comme ou peut le voir dans la partie supérieure du tableau qui nous occupe, et dans lequel on ne se lasse pas d'admirer la grâce de leurs mouvements et le modelé de leurs petits membres. Malheureusement l'admiration ne va pas en croissant, qnand on élève les yeux jusqu'à la demi-figure du Christ, qui est comme la clef de voûte de toute la composition, et qui n'offre ici qu'un type vulgaire, dont la vulgarité est rendue plus choquante par une malencontreuse imitation de la chevelure du Jupiter Olympien.

Je ne m'arrêterai pas à décrire les divers ouvrages que Fra Bartolommeo exécuta vers la même époque (i5i5) pour les couvents de son Ordre, et qui ont été, pour la plupart, dispersés, ou négligés, ou grossièrement restaurés. Ce fut alors qu'il peignit, pour les Dominicains de Pistoia, cette gracieuse Madone qu'on voit encore aujourd'hui dans leur église, et qui n'y a été transportée, du cloître où elle était jadis, qu'au prix d'irréparables dégâts. Il fut plus généreux envers Prato qui était pour lui comme sa ville natale, son humble village deSavignano n'eu étant éloigné que de quelques milles. Il faut donc regarder comme une œuvre à la fois pieuse et patriotique, un certain tableau de l'As*

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528 l'ajit chrétien.

somption qui, après la suppression de l'église où il était exposé, fut vendu, pour six écus de Toscane, par le commissaire du grand-duc Léopold, puis racheté 3,ooo écus par Pie VI, pour être encore revendu à des spéculateurs étrangers, par suite des dilapidations auxquelles donna lieu l'invasion des États Pontificaux. Il avait déjà traité le même sujet, mais avec beaucoup moins de verve, plusieurs années auparavant, quand il se servait de Mariotto Albertinelli, non-seulement comme coloriste, mais aussi comme collaborateur pour l'ensemble de ses compositions. L'Assomption, qui est au musée de Berlin, est un des fruits très-rares de cette collaboration, et, ce qui est plus rare encore, c'est que la partie supérieure, attribuée à Fra Bartolommeo et représentant la Vierge entourée d'anges, est traitée avec moins de vigueur que la partie inférieure dans laquelle on est convenu de voir l'ouvrage .-de Mariotto Albertinelli. Ce n'est donc pas là qu'il faut chercher le chef-d'œuvre qu'il exécuta, en i5r5, pour la ville de Prato.

A cette même année (i5i5) appartient la salutation angélique, qui se trouve dans le musée du Louvre, et qui fait regretter qu'il n'ait pas exécuté un plus grand nombre de compositions dans le même style et d'après les mêmes inspirations, car c'est une de ses œuvres les plus correctes et les plus pures. La Vierge, au lieu d'être à genoux et recueillie, est assise sur un trône en forme de niche,. où elle reçoit les hommages de plusieurs saints, au moment même

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où lai apparaît l'ange Gabriel, avec une branche de lis à la main. Ici la date est d'autant plus précieuse, qu'elle coïncide avec l'offre que François 1* fit à Fra Bartolommeo, de le prendre a son service, offre qu'il aurait peut-être acceptée (i), si un si long voyage n'avait pas été au-dessus de ses forces ; car elles étaient sourdement minées par le mal dont il avait apporté le germe de Rome et qui devait bientôt le faire descendre dans la tombe. Quand il était trop obsédé par le pressentiment de sa mort prochaine, il allait respirer un air plus pur à Piau di Mugnone, près de Florence; non que cette pensée lui fût importune, mais parce que là il pouvait, plus librement qu'ailleurs, mêler au travail des mains la contemplation de sa fin dernière, comme cela est attesté par les paroles expresses quoiqu'un peu obscures de Vasari. Ce fut là qu'il alla passer l'automne de cette année i5i5, l'une des plus fertiles de toute sa carrière ; et cependant il n'y cherchait pas le repos ; car non-seulement il y exécutait plusieurs peintures à fresque, mais il préparait les ouvrages importants qui devaient paraître l'année suivante, savoir, le grand tableau de l'Assomption pour la ville de Prato, et celui de la Présentation de Notre-Seigneur pour son cher couvent deSaint-Marc. Ce dernier est regardé, à juste titre, comme un de ses plus beaux chefs-d'œuvre, et cette qualification,

(I) Voir les mémoires des a r listes Domiaicaiiia; par leP. Marchese, vol.I, p US, 2" édition.

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Q8Q i/ast cuntrmtf.

npn usurpée, rend encore plus odieux l'acte de confiscation mal déguisée, par lequel LéopolJ le fil passer, de la chapelle du noviciat, dans la galerie. impériale de Yienne, où il ae trouve encore aujourd'hui.

Assurément cette composition n'est pas irréprochable, et elle l'est d'autant moins que la figure centrale, celle du grand-prêtre, qui joue ici le principal rôle, n'a rien d'imposant, ni dans les traite qi dans l'attitude; mais il y a, dans sa physionomie et dans son mouvement, une sorte de reflet de cette tendresse respectueuse qui est «i délicatement exprimée dans le regard et surtout dans le geste de la Vierge, dont le type est toujours le même, sauf les modifications de détail, que l'artiste a très-habilement nuancées, suivant les exigences de son sujet. Ce qui domine , dans ce dialogue muet , c'est le sentiment, et, sous ce rapport, on imaginerait difficilement quelque chose de plus exquis. Les draperies, sont du meilleur goût, et, s'il fallait désigner, par conjecture, entre les maîtres ou modèles suc- GAssifs de Fra Bartolommeo, celui dont il s'est instinctivement inspiré, en peignant l'Enfaut-Jésus, oa nommerait sans hésitation Raphaël, noo-seulement à cause de la suavité de l'expression et de la pureté des lignes , mais aussi à cause d'un je ne sais quoi de divin qui rappelle plus particulièrement les créa* tions mystiques de l'école Ombrienne. Quant à la figure si noble, si bien posée et si bien drapée de saint Joseph, c'est du naturalisme tout pur, mais

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un naturalisme facile a pardonner, s'il est vrai que ee soit le périrait du brave et généreux Salviati, que nous avons déjà signalé dans une peinture antérieure du même artiste.

L'inauguration de ce tableau , dans la chapelle du noviciat, avait coïncidé avec un événement méiBerabte dont le souvenir a été conservé dans les annales du couvent. Léon X, dont on tenait a reconquérir les bonnes grâces, daigna venir s'asseoir lia table d*s moines, à Poccasion de la fête de l'Epiphanie, qui était l'anniversaire de la dédicace de leur église. Il avait sa demeure à Santa-Marfa- Wovella, et tous les peintres florentins de quelque renom avaient été admis i l'honneur de contribuer, plus ou moins, à l'éclat de sa réception. Fra Bartolommeo seul avait été exclus de cetle invitation. Pour détourner le mauvais augure qu'on tirait de cette exclusion , on fit les frais et on courut les chances d'une fête aussi somptueuse que le comportaient le lieu et la règle, et l'on espéra que le Père commun des fidèles oublierait, ce jour-là, qu'il était de la race des Médicis. Leur espoir ne fut pas entièrement trompé en ce qui concernait Léon X lui-même; mais las soldats de sa suite, stimulés par les Florentins qui avaient de vieilles rancunes à satisfaire , se crurent là comme en pays conquis; et (elle fut l'impression produite par leurs excès sur l'annaliste du couvent, qu'il se crut obligé, «n les wentioimant, de chercher un terme de comparaison dans les régions infer-

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*, ART CHHItrii;>.

Dates. Magnas infemus extUU nobis Ma dies (i).

Toutes ces concessions, faites avec dignité à des circonstances impérieuses , n'empêchaient pas la fidélité de la plupart des moines au culte de Savonarole, pas plus qu'elles n'empêchaient Fra Bartolommeo de placer son image dans une des chapelles du cloître, avec la blessure sanglante à laquelle on reconnaît saint Pierre martyr (a). Ce n'était pas assez pour lui d'honorer ainsi la mémoire de son maître; il l'associait à ses récréations musicales, en s 'appropriant, par l'identité de sentiments, celles de ses compositions poétiques qui étaient le plus propres à élever vers la source du bien et du beau, son âme quelquefois affaissée par les langueurs terrestres. On comprend sans peine de quelles délicieuses émotions cette association devait être la source, et on le comprend encore mieux, quand on lit, sur une des feuilles où il esquissait ses études préliminaires, les sublimes paroles qu'il accompagnait de son chant (3).

D'autres fois, il associait le même souvenir à ses travaux d'artiste, en exerçant son pinceau sur un

(<) P. Marehese, vol. I, pag. 1Î0.

{i} Ce portrait, si remarquable par la douce expression du regard, est maintenant à l'Académie des Beaux-Arts.

(3) Voici la première stance d'un de ces poèmes vraimeat mystiques :

- Tutto se ' dolce Tddio, Signer» tterno, Lumt e conforta e vita dd mio core, Quando bm mi t'accoito, allor discerna, Che l'aUegrestaétenza kéolort:

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thème emprunté aux prédications ou aux conversations de Savonarole. t* plus intéressant de ces emprunts, le seul dont nousayons une description détaillée, était une composition allégorique qu'on appelait le Songe,, et qui faisait jadis partie de la collection du roi de France. Il parait que le peintre, se sentant justifié par son rôle de traducteur, y avait donné libre carrière à son imagination, puisqu'on y voyait des nymphes et des satyres mêlés à des groupes nombreux et variés, dans Un paysage embelli par toutes les productions et par tous les accidents qui pouvaient lui donner de la grâce et delà majesté. Cette excursion, d'un genre tout à fait nouveau pour lui, était aventureuse à plus d'un titre. Elle l'était à cause du sujet, riche en nudités mythologiques; elle Tétait encore plus, à cause des détails accessoires, qui semblaient demander un pinceau plus familiarisé avec les divers aspects de la nature. Au reste, cette œuvre, sans appartenir à la jeunesse de l'artiste, était d'une époque où les images riantes n'avaient encore rien perdu de leur charme pour lui, et, lors même que l'historien ne nous apprendrait pas qu'elle fut envoyée en France en même temps que le tableau de saint Sébastien, nous devinerions qu'elle n'est pas contemporaine de celles dont il nous reste à parler.

Se tu non fusai, il ciel iarebbe inferno; Quel che non vive teeo, tempre muore Tu je ' quel vero e sommo ben perfetto, Senio ' quai torna m piantn ogni ililetto.

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634 l'art chrétiih.

Une année seulement séparait alors Fra BartQlommeo de sa dernière heure) et celte année fut eaapioyée comme s'il avait eu peur de paraître devant Dieu les mains vides. Les loisirs que lui laissaient les intervalles de ses souffrances, furent partagés entre son couvent de Saint-Marc et sa retraite favorite de Pian di Mugnone. On peut encore voir» à l'Académie des Beaux-Arts, les bustes de saints et de saintes qu'il avait peints, en guise de décoration, a la voûte d'one petite chapelle attenante à l'école du couvent (il giovanalo). Ce sont, en quelque sorte, des improvisations de son pinceau, dans lesquelles il ne faut pas chercher le fini d'exécution qu'on trouve dans ses tableaux d'autel. Je les appellerais volontiers un pieux remplissage \ si cette expression était compatible avec le respect qu'on doit éprouver en présence de ces opuscules testamentaires que leur destination seule suffirait pour rendre intéressants. On voudrait seulement que le naturalisme y occupât moins de place, ou du moins que les portraits eussent été plus heureusement choisis; car il -y a de» têtes extrêmement prosaïques, comme celle de sain t Jean-Baptiste. La plus belle de toutes est celle de saint Thomas d'Aquin, et, si elle a été prise sur un modèle vivant, on doit dire qu'il était impossible d'en choisir un meilleur; car le regard est à la fois net et ferme et il y a, dans la partie inférieure du visage, une accentuation vigoureuse qui est commune à tous les portraits traditionnels du grand docteur Dominicain.' Ce qu'il y

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a de moins satisfaisant, c'est le type d» Sauveur. 1} y a de la pureté dans les traits^ de la finesse dans les contours, de la mansuétude dans l'expression ; mais on n'y trouve pas même l'ombre de cet idéal que Raphaël et Léonard, ses deux modèles de prédilection, avaient réalisé, du moins en partie, tl s'en est rapproché davantage dans la tête de Christ du palais Pitti, laquelle avait été peinte pour l'hospice de Pian di Mtignone, d'où elle n'aurait jamais dô être enlevée.

Quand Fra Bartolommeo succombait, «ri lS»}, à une mort qu'on peut bien appeler prématurée, puisqu'il n'avait pas cinquante ans, son talent n'avait rien perdu de sa grâce ni de sa force, et sa main n'avait rien perdu de sa fermeté ni de sa prestesse à tracer un contour. C'était donc une perte immense pour l'avenir de l'art, non pas tant à cause des œuvres qu'il aurait pu produire, qu'à cause des traditions pures qu'il représentait, traditions auxquelles il fut toujours fidèle, malgré les emprunts superficiels qu'il fit quelquefois à des peintres qui ne puisaient pas leurs inspirations à la même source que lui. I) y eut des moments où ces influences diverses et parfois contradictoires donnèrent lieu à des oscillations qui ressemblaient à des faiblesses; mais il finit toujours par recouvrer son équilibre, et la conscience de ses forces, comme coloriste et comme dessinateur, l'empêcha de s'égarer trop loin dans la poursuite du coloris des Vénitiens et du dessin de Michel-Ange. Sans être doué de facultés

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transcendantes , comme les quatre modèles qui s'offrirent successivement à son imitation, il sut tirer un parti merveilleux de celles qui lui avaient été départies, et en combinant les ressources d'un génie de second ordre avec les inspirations d'une belle âme, jointes à des circonstances prodigieusement favorables, il parvint à conquérir une place à côté des plus grands peintres de son siècle. On comprend que les circonstances auxquelles je fais allusion furent surtout la paternité spirituelle de Savonarole et l'amitié de Raphaël. L'une, en l'initiant à l'idéal ascétique , lui fit entrevoir, mais sans lui donner les moyens d'y atteindre, les hauteurs de l'idéal esthétique ; l'autre lui apprit, par son exemple encore plus que par ses préceptes, à mettre dans ses compositions ces nuances si bien ménagées et ces délicatesses de sentiment, qui furent mieux comprises et mieux pratiquées par Fra Bartolommeo que par les élèves mêmes de Raphaël. Cette facilité d'assimilation tenait sans doute à une sorte d'harmonie préétablie ; mais elle tenait aussi à une habitude qui était en lui principe de conscience autant que matière de goût, et qui consistait à tenter tous les progrès possibles dans toutes les directions.

Nous avons déjà vu que quelques-unes de ces tentatives ne furent pas heureuses. Je ne sais s'il faut placer dans cette catégorie celle qui avait pour but de substituer les draperies mortes aux draperies vivantes, à l'aide d'une machine articulée qui représentait approxativement, et aussi longtemps qu'on

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