‹ De l'art chrétien (volume 5)Chapitre 15 sur 21 · DISCIPLES DE SAVOHÀ.ROLE · texte numérisé non relu

DISCIPLES DE SAVOHÀ.ROLE

voulait, les diverses attitudes du corps humain ; eu un mot, faut-il regarder l'appareil connu dans les ateliers sous le nom de mannequin, et inventé, diton, par Fra Bartolomineo, comme un nouveau perfectionnement ajouté à ceux qui avaient tant favorisé les progrès de la peinture depuis un siècle? L'usage universel qu'on a fait de cette invention semhle répondre affirmativement; mais il ne faut pas oublier qu'elle était inconnue aux grands peintres du xv* siècle, parmi lesquels il en est au moins un, Fra Angelico, qui a su, sans ce secours artificiel, donner à ses draperies et à ses poses toute la perfection imaginable.

Une autre innovation de Fra Bartolommeo fut l'étude minutieuse du nu, appliquée même aux figures de saints et de saintes, avant de les couvrir de leurs "vêtements, afin que les plis et les saillies du dehors correspondissent exactement aux courbures et aux angles formés par te corps et par tes membres. C'était, en quelque aorte, une application de la géométrie à la peinture. On, pouvait craindre, non sans quelque raison, qu'il n'en résultât une certaine raideur dans les tableaux exécutés d'après ce procédé suspect; mais cette crainte, si elle exista jamais, dut être dissipée, non-seulement par les ouvrages de Fra Bartolommeo lui-même, mais encore plus par ceux de Raphaël, qui lui avait emprunté cette méthode, et qui en faisait une heureuse application à ses compositions les plus suaves et les plus gracieuses. C'était à la même école, encore plus

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qu'à celle de FérugiH, qtt'il avait appris à faire une part si large à la plume et au crayon, avant d'en venir a l'opération définitive du pinceau, espèce de gymnastique à la fois mécanique et intellectuelle, dans laquelle se signalèrent plus particulièrement Fra Bartolommeo, Raphaël et Léonard de Vinci. Ces trois peintres sont en effet ceux qui nous ont laissé le plus d'esquisses et de dessins originaux, dignes d'être appelés des œuvres d'art; et ce n'est pas celui dont nous traçons ici l'histoire, qui est le moins riche en productions de ce genre. Quand on a vu les" fruits, si varié* et si soignés, de ces études préliminaires, dans les collections de Florence, de Paris, de Vienne et de Londres, on est émerveillé de cette profusion de pensées, auxquelles ne manque Jamais l'expression correcte, souvent relevée par une certaine verve dé poésie. Il y a même des compositions supérieures aux tableaux dont elles étaient le premier germe, soit que le coloris à l'Huile fût pour la pensée un vêtement trop opaque, soit que l'inspiration se fût refroidie dans le passage du papier & ta toile.

Une autre ressemblance entre lui et Raphaël, c'est l'habitude qu'ils eurent l'un et l'autre de faire achever un grand nombre de leurs tableaux par des collaborateurs ou par des élèves plus ou moins dignes. II en est résulté souvent des inégalités ou des disparates qui ont troublé les jouissances de leurs admirateurs, surtout celles des admirateurs de Raphaël, qui ne sut pas assez protéger ses oeuvres contre la

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Wttfftté An pinceau de Jilles Rdttiaîfl. En Cela, le peintre Dominicain fut plus heureux. Son premier associé, Ma riolto Albertinelh", fut un des plus grands coloristes de l'école Florentine, et comme, dans ses rapports avec lui, ce dernier se borna presque toujours à ee rôle subalterne* les œuvres qui furent le fl-iitt de cette association inégale, oilt conservé leur Unité ainsi que leur harmonie.

Il en est de même de celles qui furent achevées pat- Bugiâfdini, moins bon coloriste que Mariottd, mais ayant l'âme bien plus élevée, et prenant «m art bien plus au sérieux que lui. On peut wéme dire qu'il le prit trop au sérieux, car it en résulta une telle défiance de ses propres forces et vM telle leureu» dans ses opérations artistiques, que Florence compte k peine une deml-doueaîhè de produits authentiques de son pinceau. Le plus remarquable de ces produits est sans contredit le martyre de sainte Catherine, à laquelle il a su donner, par toi jeu de Iutnîère très-ingénieusement combiné, une expression de béatitude anticipée, ou plutôt un air tlfe transfiguration dont le secret et même l'intelligence étaient alors perdus dans Fécole Florentine ; car ce tableau, qui ne coûta pas à son auteur moins dfl donzC années de travail, fut achevé longtemps après la mort deFra Bartolommeo, auquel BugiarcHni survécut près de quarante ans.

Son troisième collaborateur, très- inférieur aux deux autres, et dont l'infériorité serait encore plus Visible, s'il n'avait pas hérité de tous les dessins de

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son maître, fut un moine de son Ordre et presque de son pays, Fra Paolino da Pistoia, qui, après avoir fait son noviciat chez les Dominicains de Prato, vint achever son apprentissage, comme peintre et comme moine, dans le couvent de Saint-Marc. Il avait environ vingt-quatre ans quand Fra Bartolommeo, à son retour de Rome, se fit accompagner par lui et par un autre disciple Dominicain, nommé Frate Agostinp, dans sa retraite favorite de Pian di Mugnone. A dater de cette époque, non-seulement il les prit pour compagnons de ses travaux, mais, par une pardonnable illusion de son cœur, il crut pouvoir leur transmettre des tâches importantes dont on voulait le charger lui-même. Une fois cependant, mais une seule fois, il leur arriva presque de l'égaler : ce fut quand ils peignirent ensemble, dans le cloître de San-Spirito, à Sienne, le Crucifiement qu'on y voit encore aujourd'hui. C'est évidemment une réminiscence du même sujet, tel qu'il avait été . tracé, à plusieurs reprises, par Fra Angelico. La Madeleine, au pied de la croix, ne diffère que trèspeu de celle du couvent de Saint-Marc ; mais on y cherche en vain cette délicatesse de touche et cette finesse d'expression qui caractérisent le grand peintre Dominicain. De plus, le corps du Christ a quelque chose d'exagéré dans les formes et dans les proportions, et les deux élèves ne se sont montrés vraiment dignes du maître que dans la figure de la Vierge et dans celle de sainte Catherine de Sienne.

C'est la seule fois que le modeste Fra Paolino se

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soit aventuré dans le style grandiose. C'est aussi la seule fois qu'il lui soit arrivé de s'essayer à la peinture monumentale. Quant à ses tableaux d'autel, il ne faudrait pas juger de leur valeur d'après celui qui est à l'Académie des Beaux-Arts, ni d'après ceux où il n'a fait qu'ajouter son coloris au dessin de Fra Bartolommeo, comme dans le grand tableau de l'Assomption, qu'il peignit pour les Dominicains de Santa-Maria in Sasso, et dans lequel il déploya une vigueur de teintes dont il n'approcha jamais depuis. Comme d'autres peintres, avant et après lui, il sembla réserver ses meilleures inspirations pour sa ville natale, et c'est pour cela qu'il est impossible de le bien apprécier, sans avoir vu ses peintures de Pistoja, entre lesquelles il y en a trois qu'on peut regard ercotume ses chefs-d'œuvre; l'une se trouve dans le chœur de l'église des Dominicains, et ressemble un peu trop, dans plusieurs de ses parties, au grand tableau du palais Pitti ; l'autre, placée dans la chapelle du Saint-Sacrement, représente l'Adoration des Mages, et joint à tous ses autres genres de mérite celui de l'originalité. Enfin le troisième, le plus beau de tous, celui qui justifie le mieux la prédilection dont son auteur fut l'objet de la part d'un aussi grand peintre que Fra Bartolommeo, se trouve dans l'église de Saint-Paul, de la même ville; et bien qu'on y remarque plusieurs emprunts, les uns mal déguisés, les autres mal réussis, bien qu'il y ait quelque chose à blâmer dans l'ordonnance, qui est un peu confuse, et dans cer-

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tains détails qui manquent de correction, ou peut dira que l'esprit du naître respire encore dans cet*» grande co»position, et l'on peut ajouter qu'à cessa époque (iSaS), Florence aurait eu quelque peine i trouver un peintre capable d'exécuter une œuvre plus digne d'être placée mr un autel. Celle-ci a en outre le mérite d'être un -acta de courage, en ce que l'artiste, enhardi sans doute par la sympathie 4e sea patrons, y a placé, mais de profil seulement, le portrait de Savonarole, excès d'audace qu'on lui aurait difficilement pardonné s'il avait travaillé pour une, église Florentine.

Quand Fra Paolino mourut en «5^7, il avait sacora en sa possession les dessins que lui avait légués Fra Barlolommeo, et il avait désigné pour héritière de ce trésor une religieuse Dominicaine connue, dans l'histoire de l'art, sous le nom de Sœur Pfautilfa Nelli. À. quatorze ans, elle avait pris l'habit dans le couvent de Sainte-Catherine, à Florence, en même temps que sa sœur Petronilla, qui en avait quinae. La mémoire de Savonarole y était d'autant phis eu vénération, que c'était par ses conseils, et pour ainsi dire sous ses auspices, que l'étude de la peinture et de fat miniature y avait été mêlée aux exercices de piété. On comprend que, dans ces deux branches de l'art, la seconde seule pouvait être cultivée, avee quelque chanoedesuoeés, dans un asileoà lespreacnpuous de la vie claustrale étaient observées avee la dernière rigueur, et où nulle étude sérieuse n'était possible, ni eer la nature morte, ni sur ht nature

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vivante, ni sur les modèles réputés classiques, ai même sur les effets de lumières, dans leurs rapports avec la perspective. Tout ce qu'on pouvait faire pour suppléer à ces lacunes dans l'éducation artistique, c'était de s'aider de dessins, de gravures ou de tableaux importés du dehors, ce qui était incompatible avec une vitalité réelle, surtout dans des ouvrages de grandes dimensions. Aussi, dans ce dernier cas , Sœur Plautilla recourait-elle à une invention des plus comiques, qui consistait à faire poser les moins timides d'entre ses compagnes, et à les affubler de vêtements de l'autre sexe, et de barbes plus ou moins touffues, pour les élever à la hauteur d'un rôle masculin. On peut voir, à l'Académie des, Beaux-Arts, dans une composition d'ailleurs assez pathétique, le produit curieux de celte combinaison qui pouvait avoir, entre autres inconvénients, celui de faire naître le sourire sur des lèvres entr'ouvertes pour prier. C'est une Déposition de croix, dans laquelle le rôle des femmes est bfen senti et assez bien rendu, et le paysage, emprunté à quelque composition ombrienne, déroule autour du mont Calvaire un vaste espace éclairé avec une entente suffisante des lois de la perspective. L'artiste avait à lutter contre des difficultés du même genre, dans son ta* bleau'de l'Adoration des Mages, et dans celui de la Descente du Saint-Esprit, qu'elle peignit pour l'église de Saint-Dominique de Pérouse, et qu'on peut y voir encore aujourd'hui. Il parait que sa manière de résoudre ces difficultés ne blessait ni le goût ni la

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piéré de ses compagnes, car le couvent était plein de ses œuvres, et même on lui avait fait aborder une tâche qui semblait, plus qu'aucune autre, demander un pinceau viril. On lui avait fait peindre dans le réfectoire, et de grandeur naturelle, le Christ célébrant la Cène avec ses apôtres, et l'on comprend quelles tribulations lui auraient suscité ces types majestueux et sévères, et surtout le type de Judas, s'il avait fallu le chercher sur ces visages où la beauté de l'âme reluisait même à travers l'irrégularité des traits, et qui n'étaient pas moins impuissants à exprimer la noirceur que la bassesse (i). Heureusement on avait la ressource de l'importation, tanten dessins qu'en tableaux, ressource d'autant plus légitime, aux yeux de Plautilla et de ses sœurs, que c'étaient presque toujours des artistes Dominicains, et surtout Fra Bartolommeo, qui en faisaient tes frais. C'était donc comme le trésor commun de la grande famille, et chaque membre qui se sentait appelé à le faire valoir, avait le droit d'y pniser selon ses besoins. C'était encore l'esprit de Savonarole, bien que ce fût de seconde ou de troisième main ; et cet esprit était tellement vivace dans cette maison, dont il était comme le second fondateur, qu'on ne se contenta pas d'obéir à ses prescriptions et de vénérer sa mémoire -, il s'y trouva une âme plus exaltée que les autres, qui n'aspira à rien

(1) Cette cène, peinte sur toile, se trouve maintenant dans le réfectoire du couvent de SanU-Maria-Novella.

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