CHAPITRE XXI
ÉCOLE DE FERRARE
nflucoce de la famille d’Este. — Vices traditionnels. — Prétendu palronage exercé par le marquis Azzo Novello et par Obizzo, son successeur. — Régime de terreur et de dépravation sous le marquis Alberto et sous Nicolas 111. — Construction de plusieurs palais par des architectes étrangers. - Insignifiance des artistes Ferrarais au début du quinzième siècle. — L’art continence à se naturaliser à Ferrare sous le duc Borso. — Monuments de sculpture et de peinture.
S’il est une opinion fermement établie dans l’histoire les arts et des lettres, c’est celle qui attribue à la maison d’Este, investie de la souveraineté de Ferrare depuis le commencement du treizième siècle, une grande et glorieuse influence sur les produits artistiques et littéraires de cette ville privilégiée. On peut même dire }ue cette dynastie ne le cède en popularité historique ;ju’à celle des Médicis, qui, à la vérité, eut sur la première l’immense avantage de dominer successivement X Florence et à Home, c’est-à-dire dans la capitale religieuse de l’Italie.
La famille d’Este, renfermée dans de plus humbles limites, semble avoir pris à tâche de compenser par 1 activité ce qui lui manquait du côté de la grandeur ; mais cette activité fut presque toujours malfaisante,
[/art chrétien.
et jamais peut-être on ne vit, dans les annales d’une maison souveraine, des vices héréditaires si nombreux et si tenaces. En vain des plumes vénales, vouées à l’adulation et au mensonge, se sont-elles efforcées de déguiser ces vices, ou même de les transformer er vertus ; en dépit des historiographes et de leurs patrons, la vérité se fait jour, même à travers les narrations tronquées et les appréciations mensongères, et tel historien qui célèbre avec emphase la modération, la justice, la générosité de cette dynastie sans pareille, nous dévoile, souvent malgré lui, les turpitudes dont elle se souilla durant quatre siècles consécutifs, sans produire un seul caractère qui puisse racheter tant de misères (1).
Une coïncidence toute fortuite a pu faire illusion à des esprits superficiels : c’est que le premier marquis de Ferrare, Azzolino d’Este, inaugura son avènement au commencement du grand siècle qui vit poindre le réveil de la littérature et des arts (2) ; et quand, à la fin du seizième siècle, la mort d’Alfonse II et l’extinction de la branche légitime amenèrent le démembrement du duché de Ferrare, le génie expirant de l’Italie en était à ses derniers enfantements : de sorte que, par un privilège unique dans les annales des dynasties Italiennes, la maison d’Este avait apparu avec les premiers rayons de l’aurore nouvelle, avait fleuri ou avait eu l’air de fleurir quand l’astre était à son méridien, et s’était cachée en même temps que lui
11) Voici ce que d i l l'impudent Frizzi : «I principi d’Este fu- « rono i piu moderati e generosi che prima o poi vantar potesse *< alcuna città d’Italia. » Memoiie per la Sloria Ui Ferrai a, t. III, p. 131.
I‘2j Alors pa eurent saint François, saint Dominique, etc., les gtands saints avant les grau Is poètes et les grands artistes.
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• us l’horizon. Mais cette corrélation de destinées perd l'Ut son prestige, dès qu’on parcourt, même dans les ivrages des écrivains officiels, la série des princes û ont pesé sur cette malheureuse population. Quant 1 patronage exercé par .eux au prétendu profit des ts et des lettres, ce n’est le plus souvent qu’une pete auréole sans consistance qui a pu servir à cacher îs taches de sang et des difformités morales encore us odieuses.
Muratori observe que Ferrare fut la première ville >re d’Italie qui se donna volontairement à un maître ; aurait pu ajouter que son châtiment fut d’autant us rude qu’il lui fut infligé, de génération en génétion, parla main de ceux-là même au profit desquels t acte imprévoyant avait été consommé.
Déjà l’expiation commence vers le milieu du trei- |me siècle. Azzo Novello, qui, après avoir pris une le par famine, en faisait égorger tous les habitants, as épargner ni femmes, ni enfants, ni vieillards (1), rouvé des panégyristes qui ont voulu le faire passer ur un protecteur fort éclairé des arts et des lettres, encourageait, dit-on, le peintre Gélasio (2), et il
Signait apprécier les poésies que des troubadours ovençaux composaient à sa louange et à celle de (, trois filles; mais il témoignait plus d’estime au ligleur Ferrari qui, se mettant au dessus des prêtés chevaleresques du temps, avait composé, dit izzi, des choses excellentes pour une dame Turque ut il s'était épris dans sa jeunesse (3).
Il) Frizzi, t. III, p. 89.
[jO Gélasio avait étudié à Venise sous maître Théophane, de Istantinople.
J1) Attese nella sua gioventu ad una madonna Turca per oui 5; cose eccellenti.
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Les goûts esthétiques de son successeur Obizz prirent une direction singulière. La beauté féminin sembla n’avoir pour lui d’attraits que dans des atti tudes et des mouvements violents tout à fait inconc patibles avec la grâce, et qui, de l’aveu de Frizzi, ' furent bientôt avec la pudeur. Ce fut lui qui institu les courses de femmes, d’où naquirent plus tard d< désordres trop autorisés et trop enracinés pour qu’ fût possible d’y porter remède. Ses mœurs ne furer pas plus édifiantes que ses goûts.
Également détesté par sa famille et par ses sujet! il fut étranglé par deux de ses fils qui craignaier d’être supplantés par un troisième, et le premie usage que fit le peuple de sa bien courte liberté fu de casser son scandaleux testament, qui donnait ses bâtards les mêmes droits qu’à ses héritiers légi times. Mais cette flétrissure n’était rien en compara! son de celle que lui réservait la plume vengeresse d Dante, qui l’a placé dans son Enfer parmi les tyran dont la mémoire est le plus justement odieuse à l’hi manité (1).
Le marquis Obizzo n’avait pas moins favorisé la li cence des croyances que celle des mœurs. Ce fut sou lui qu’éclata la grande hérésie d’Armanno Pungilupc qui avait passé par tous les grades de la secte des Cathi rins, qui devint, après sa mort, l'objet d’un culte fan< tique parmi les Ferrarais, et qui eut sa première mai tyre dans la domesticité même de la marquise (12(>!)' Une révolution religieuse était imminente. Le marqu Azzo était trop absorbé par ses frères naturels poij arrêter les progrès du mal : et, quand le souverai Pontife, alarmé par l’apathie du prince et par la cor
(1) Ganto XII, v. 1 10.
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jvence d’une partie du clergé, ordonna de brûler s os d’Armanno, de briser son autel, ses images, nsi que le marbre de son tombeau, il fallut procéder e nuit à l’exécution de cette sentence ; ce qui n’empcha pas la fureur du peuple d’éclater dès le lendeain. Déjà il courait, pour l’assouvir, vers le couvent lis Dominicains, quand il fut arrêté fort à propos par ntervention de la force armée.
Voilà ce qui se passait à Ferrare vers l’époque où utes les routes qui conduisaient à Rome se couaient de pèlerins, partis de tous les points du monde rétien pour y célébrer le grand jubilé qui s’ouvrait ,ec le quatorzième siècle. La famille d’Este ne s’intéssa pas plus à ce mouvement religieux qu’au mouvement artistique et littéraire auquel il servait de signal, dont les représentants semblaient s’être donné indez-vous dans la capitale du monde chrétien pour augurer une ère nouvelle (1). Ce fut en vain que otto et ses élèves parcoururent l’Italie dans tous les ns, et furent plus particulièrement attirés dans les andes villes voisines de Ferrare (2) ; la dynastie i la gouvernait resta sourde et aveugle, ou plutôt e n’eut d’yeux et d’oreilles que pour ce qui se pportait, soit à ses querelles domestiques, soit à satisfaction de ses deux ou trois passions favo- ,es, parmi lesquelles ne figura jamais celle de la vire. Ainsi, toute la première moitié du quatorze siècle, si féconde et si brillante partout ailars, fut marquée pour les Ferrarais et pour leurs aîtres, par quelque chose de pis que la stérilité, et fut facile, dès cette époque, de pressentir la note
; 1) Dante, Jean Villani, Giotto, Arnolfo di Lapo, etc.
2) A Bologne, à Rimini, à Ravenne, etc.
T. III
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dominante de leur histoire, qui peut se résumer
ces trois mots : guerre à l’Eglise, aux mœurs et à liberté.
Après qu’on eut tenté tous les efforts imaginai pour réconcilier entre eux, dans l’intérêt d’une po] lation malheureuse, les membres de cette fam maudite, où les haines se multipliaient avec les gé: rations fl) ; après qu’on les eut vainement mena d’excommunication, pour réprimer leurs vices leurs brigandages, il fallut que le pape Jean X' prêchât une croisade contre eux comme contre i infidèles, pour les punir, entre autres crimes, d’av chassé trois évêques de leurs sièges, d’avoir fait m; basse sur les biens des églises, d’avoir confisqué cloches et même les calices, en un mot, de s’ê rendus coupables de toutes sortes de violences et sacrilèges (2).
Le marquis Obizzo II, mort en 1352, marcha fidèl ment sur les traces de ses prédécesseurs, et put mêr se vanter de les avoir surpassés sur un point ; cnr laissa au moins une douzaine d’enfants illégitimi presque tous nés de cette Philippa Ariosto, que l’a teur du Roland furieux fier d’être issu de la mêr famille, a célébrée, dans son poème trop souvent se vile, sous le nom de la b lia Lippu (3). Ce fut en va que, pour légitimer toutes ces naissances, elle se : épouser sacramentellement quelques heures avant i mort ; ni le peuple, ni les prétendants légitime ni les petils souverains du voisinage n’approuvèrei
(1) Le marquis Azzo, mort en 1303, désigna pour son succe: seur Folco Bis de son bâtard Fresco De là des querelles intei minables.
(2) Frizzi, t. III, p. 145.
(3) Orlando furioso, oant XIII, st. 73.
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ordre ou plutôt le désordre de succession que le îarquis et son odieux ministre, Ariosto, travaillaient établir. Les Malatesta, les Carrare, les Gonzague îrvirent alternativement les deux partis, rarement ar les armes, plus souvent par la menace ou par l’in- •igue, et l’on vit, pendant un quart de siècle, la diplolatie de tous ces petits États rouler presque excluvement sur les secours promis ou réclamés pour îtrôner des usurpateurs, souillés par leurs crimes icore plus que par leur naissance.
Enfin, vers la fin du quatorzième siècle, appatissent deux souverains qui ne sont pas entièrement Dsorbés par des querelles domestiques, et qui daignent îcorder quelque attention à la littérature et aux arts, î premier est le marquis Nicolas, surnommé le Boiux, dont la mémoire maudite par les habitants de eggio, auxquels il fit tout le mal possible, doit ouver grâce auprès des admirateurs du Dante, parce îe ce fut lui qui conseilla à Benvenuto da Imola ! composer et de publier son savant commentaire r la Divine Comédie. Le second est le marquis berto, successeur immédiat de Nicolas en 1388, et périeur à tous ses devanciers, non-seulement par la otection ou plutôt par l’emploi que les artistes auvèrent à sa cour, mais aussi par son hypocrisie et férocité ; on dirait un émule des pim mauvais sourains du Bas-Empire. En effet, il mêlait aussi, lui, i actes de piété aux actes de vengeance, et la sienne Hait jamais plus implacable que quand elle tombait r sa propre famille. On sait la tragédie sanglante par [uelle il inaugura son avènement ; on sait comment a neveu Obizzo, soupçonné d’avoir pensé à le supmter en son absence, fut décapité pendant la nuit as forme de procès, puis traîné par des chevaux et
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ignominieusement pendu. On sait comment la fureur ombrageuse du prince, peu satisfaite de cette première victime, voulut y joindre la mère du prétendu coupable, et sa femme Gostanza qui fut brûlée vive, el celle du marquis Jean d’Este, qui fut jetée à la voirie avec son mari après qu’on eut déchiré leurs membre? palpitants avec des tenailles rougies au feu. Et toutes ces scènes affreuses servaient de prélude à deux comédies, dont l’une, jouée à Ferrare, était le mariage d’Alberto avec la fille de son valet de chambre, l’autre, jouée à Rome en 1391, était son pompeux pèlerinage au tombeau des saints Apôtres, avec un cortège de quatre cent vingt courtisans, tous en habits de pénitence comme leur maître, tous complices du piège qu’on tendait à la bonne foi du pape Boniface IX (1). Yoilà de quels faits se compose principalement l’histoire de ce petit tyran, composé monstrueux de tous les genres de dépravation, et qu’un historiographe dynastique, le même à qui nous devons la connaissance de tous ces crimes, a l’effronterie d’appelei l 'honnête et pieux Alberto (2).
Il paraît qu’il avait rapporté de son voyage de Rome un certain goût de magnificence et une sorte de manie monumentale qui, sans avoir rien de commun avec 1 amour éclairé des arts, peut en revêtir les apparences. 11 se mit donc à Construire à grands frais des palais de ville et des palais de campagne, leur donnant des noms qui formaient le plus étrange contraste avec ses sinistres habitudes, appelant l’un le Paradis.
(I) Il s’agissait d’obtenir un renouvellement d'investiture dam; lequel serait compris un fils illégitime qui, en effet, succéda à sor père sous le nom de Nicolas III.
(2) Frizzi, tom III, p. 341.
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autre le Sans-Souci (1), sans compter le château de elle-Fleur, situé hors de la ville et orné de superbes ortiques sous lesquels un artiste étranger avait peint ; portrait du marquis Alberto et ses exploits (2). et artiste était Angelo de Sienne, jouissant d'une îédiocre estime dans sa patrie, mais pouvant passer ux yeux de son nouveau patron pour un génie de remier ordre.
Le seul peintre distingué que Ferrare eût produit, ans le cours du quatorzième siècle, était allé faire m apprentissage et chercher ses inspirations loin de i ville natale. Yasari le désigne sous le nom d’An- >ine de Ferrare, et nous apprend qu’il avait étudié à lorence sous Angelo Gaddi, et qu’il avait travaillé 'ec grand succès en Ombrie, particulièrement à rbin et à Città-di-Castello (3).
Ainsi, il est bien constaté qu’à cette époque il n’y 'ait pas encore d’école Ferraraise, et que le prétendu ttronage des princes de la maison d'Este n’avait iouti qu’à placer leur capitale, sous ce rapport >mme sous beaucoup d’autres, bien au-dessous du ste de l’Italie. Le marquis Albert n’avait même pas i trouver un architecte dans ses États, et il avait dû arger de la construction de ses palais un certain irtolino de Novare, sorti sans doute de la grande oie qui venait de surgir en Lombardie avec le dôme Milan.
Mais ce n’était pas assez d’avoir fait venir des ar-
1) En italien Schifanoia. Ce palais ne fut achevé que sous le p Borso et subsiste encore aujourd’hui.
|2) Colle sue gesla. tl est difficile de se figurer ce que pouent être ces exploits. Frizzi ne nous en dit pas davantage. III p. 349. Ce château fut détruit au dix-septième siècle.
3) Vita cli An./tlo Gaudi.
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chitectes pour lui bâtir des résidences seigneurial et des peintres pour les décorer ; ce n’était, pas ass d’avoir fait tracer son image et ses exploits sous d portiques appropriés à cette distinction : il lui falh un monument plus grandiose et plus durable, qi le représentant dans une attitude de triomphateu rendît son nom plus imposant dans le présent et da l’avenir. La statue équestre de Marc-Aurèle, qu’il avi vue sur la place de Saint-Jean-de-Latran, avait sa doute chatouillé son imagination, et, quoiqu’il ne jamais paru sur un champ de bataille, il trou moyen de satisfaire son caprice en se faisant repr senter à cheval au-dessus de la porte de la cathédral tenant en main la bulle récemment conquise sur pape, et plus d’une fois exploitée par ses successeui comme la charte des libertés de l’Église Ferraraise.
Vingt jours avant sa mort, il épousait la mère « son fils naturel qui gouverna Ferrare, sous le nom < Nicolas III, pendant près d’un demi-siècle, et q se montra scrupuleusement fidèle aux traditions ( ses aïeux pour la rapacité, l’hypocrisie et la férocité (1 Mais il réussit à les surpasser tous pour le dévergoi dage des mœurs; car sa progéniture illégitime, ofJ ciellement avouée, ne comptait pas moins de ving deux rejetons. Son éducation n’avait développé ( lui que des dispositions basses et malfaisantes, et sc adolescence avait laissé entrevoir ce que seraient : jeunesse et son âge mûr. Dès l’âge de dix-sept ans. était façonné à tous les vices, et on était effrayé de trouver si précoce pour la volupté, pour la haine i pour la dissimulation. Quand, par suite de son av< nement, en 1393, ses passions se trouvèrent tout
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gup armées d’un pouvoir absolu, ce fut comme une liuption volcanique qui éclata par plusieurs cratères lia fois. La querelle dynastique, qui n’avait été l 'assoupie sous son prédécesseur Alberto, ayant été Éveillée avec un nouvel acharnement par les préten- |ns du marquis Azzo, qui se disait légitime, fournit |l’ usurpateur tous les prétextes qu’il pouvait désirer jiiur ses spoliations et ses vengeances; et comme sa jipidité était loin d’être assouvie par les confîsca- ;ns, il inventait de nouveaux impôts qui suscitaient I nouveaux troubles et multipliaient le nombre des pelles et des suspects. De là, des occupations inceslites pour les bourreaux. Pendant deux années conbutives, on vit couler presque chaque jour le sang l prétendus conspirateurs. Les uns étaient décapités, jj autres étaient attachés à des chevaux fougueux, i partisan du marquis Azzo était-il prisonnier, on partelait ou on le tuait lentement avec des tenailles ligies au feu. On se vengeait des absents en mettant jir tête à prix ou en soudoyant des assassins pour I poignarder. Le marquis Azzo lui-même fut attaqué ! cette manière; mais l’œil et la main du meurtrier : trompèrent, et cette méprise fut rachetée par le pplice d’un grand nombre d’innocents; c’était le >yen qu’on employait pour vider les prisons quand ès étaient trop pleines. Le remords ne pouvait pas trer dans l’âme d un pareil monstre; et lors même ’elle y eût été accessible, son digne ministre Uguc- )ne Contrario, dont le nom serait aussi infâme que lui de Séjan, s’il était aussi connu, aurait su en Avenir les effets; car son influence était sans bornes and il conseillait des crimes. Un jour, il hasarda conseil de clémence et ne fut pas écouté. Ce fut à ccasion de la sentence de mort portée contre Hugo
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et Parisina (1), et exécutée de nuit, à la lueur sinistri des torches, au pied de la tour des Lions. Deux victimes ne suffisaient pas au tyran, pour laver l’outragi fait à son honneur conjugal, même quand ces deu: victimes étaient sa femme et son propre fils. Il résolu d envelopper dans le même châtiment toutes le femmes Ferraraises coupables du même crime que Pa risina, et celles qui furent convaincues ou même for tement soupçonnées d’adultère, eurent en effet la têt tranchée. C’est peut-être le seul exemple, dans les an nales des dynasties et des cours, d'un souverain scan dalisant ses sujets par ses débauches, et punissant di dernier supplice les créatures faibles ou dépravée qui marchaient de loin sur ses traces.
S’il fut un tel fléau pour sa famille et pour se sujets, qu’on se figure, s’il est possible, quel fléau i dut être pour l’Église, et quelle impression devaien produire sur les chrétiens d’Orient et d’Occident se fastueux pèlerinages à Jérusalem et à Compostelle, oi il était précédé par la renommée de ses crimes (2) et d où il ne rapportait le plus souvent que des trame; plus habilement ourdies. Quand on pense que ce fu dans sa capitale, et pour ainsi dire sous ses auspices que lut tenu, en 1438, le fameux concile convoqui pour mettre fin au schisme grec, on ne s’étonne plu: que 1 entreprise ait avorté ! Quelles réflexions devaienl faire les prélats venus de Constantinople en voyant, au milieu de ses bâtards et de ses courtisans immondes,
(0 Lord Bvron a fait de cette histoire tragique le sujet d’un de ses poèmes. L’historiographe Pigna, après avoir raconté les détails de cette exécution nocturne, dit en parlant de celui qui l'avait ordonnée : « Quesla esevnp'ar macjnanimità ! »
12) Quand il débarqua en Palestine l’amiral vénitien lui persuada de prendre le nom de Nicolas Gontarini, qui serait plus respecté que le sien .
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'e vassal immédiat du saint-siège, qui bravait impuîément les lois divines et humaines; qui, en se souilant de toutes les impuretés, osait rendre des édits ontre 1 immodestie des femmes, et qui semblait ouloir égaler le déshonneur de l’Église à celui de sa amille (t ! Car il savait avilir aussi bien que perséuter, et il avilissait, autant qu’il était en lui, les dinités ecclésiastiques. Quant à son goût pour la perjécution, les occasions ne lui manquaient pas pour le atisfaire, grâce à l’énergique opposition qu’il renontra dans une partie du clergé, grâce à la fermentaion salutaire produite par les prédications de saint ernardin de Sienne (1431), mais surtout grâce au ourage du bienheureux Jean de Tossignano, évêque l bienfaiteur de Ferrare, qui fonda le célèbre hôpital |e Sainte-Anne où commencèrent les malheurs du asse, et qui fut chassé de la présence du prince et iême de son siège pour n’avoir pas assez respecté les jbertés de l’Église Ferraraise (2) !
On ne tint pas plus de compte des droits de l’intelgence que de ceux de la conscience. L’Université jista fermée pendant huit années consécutives, autant ir défiance que par avarice, et le savant Guarino de érone dut aller chercher à Florence la considération . l’indépendance dont les lettres ne jouissaient plus Ferrare (3). Quant aux beaux-arts, la protection que
(t) Méliaduse, fils naturel de Nicolas 111, et père lui-même de pt ou huit bâtards, avait été nommé abbé de Pomposa.
L évêque voulait la réforme des abus qui existaient dans r tain s monastères, ubi homicicHa, adulteria et atia crimino rpetrabanlur. Frizzi, t. III, p 449.
(3) Le poète sicilien Aurispa fut plus heureux et plus goûté du irquis Nicolas. Venu à Ferrare en 1427, il y devint prêtre, abbé mmendataire de Santa-Maria m-Vado, prieur de Saint-Nicolas laissa trois bâtards.
T. III
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leur accorda le marquis Nicolas fut presque toujoui dérisoire et quelquefois sacrilège. Lorsque les maladie causées par ses débauches commencèrent à tourmer ter sa vieillesse , il s’efforça de prouver , par d( documents généalogiques, que saint Gothard était iss de la famille d’EYce ; puis, après l’avoir intéressé à s guérison par cette communauté d’origine, il lui f bâtir un temple magnifique auquel une bulle d’Ei gène TY attachait les mêmes indulgences qu’à celi de Sainte-Marie-des-Anges, au pied de la montage d’Assise. En voyant toutes ces profanations, on poi vait se demander si c’était Dieu, ou ses saints, ou so représentant sur la chaire de saint Pierre, que c tyran hypocrite avait voulu tourner en dérision.
La construction de cette église votive, et celle d son palais de Belriguardo (Beauregard), à dix milles c Ferrare, avait été l’occupation favorite de ses vieu jours (1). Nous savons que ce n’était pas un architecl ferrarais qui dirigeait tous ces travaux ; il avait encoi fallu recourir à une école étrangère, et faire venir u certain Jean de Sienne qui ne paraît pas avoir joi d’une grande célébrité dans sa patrie. Quant au peintres qui durent être chargés de décorer les tro cent soixante- cinq chambres de ce bizarre et somf tueux édifice (2), on ne peut rien affirmer sur 1 qualité des ouvrages qu’ils exécutèrent ni sur le degr d’influence qu’ils exercèrent autour d’eux. Ferrare, qt avait été si stérile à l’époque de la première lloraiso de 1 art au quatorzième siècle, était condamnée à un stérilité plus étonnante encore à l’époque de sa second floraison dans le siècle suivant. Une fatalité, ou, si l’o
(1) Le palais fut construit en 1435, l’église en 1437, immédia tement avant l’ouverture du concile.
(2) Il a été détruit au dix-septième^sièclc.
ECOLE DE FERRARE
ime mieux, une sorte de malédiction semblait peser ur cette malheureuse ville et sur la dynastie qui a dégradait. Obligée de faire venir du dehors des irofesseurs, des médecins (1), et surtout des artistes, lie se dédommageait de cette infériorité en produiant des histrions incomparables, comme ce Tommaso iombasio, tant admiré par Pétrarque, et qui fut à la ois le Roscius et le Franconi de son siècle.
Il n’y a donc pas encore d’école Ferraraise à 1 époque .vancée où nous sommes parvenus. On pourrait >resque dire qu’il n’y a pas encore d’artistes fermais (2) ; et, cependant, 1 éveil a été donné aux imagitations sur tous les autres points de l’Italie , et juelque direction que l’on prenne en sortant de Fer- •are, on est sûr de rencontrer sur sa route des merveilles fraîchement écloses ; mais l’émulation de l’art Fy était pas plus connue que l’émulation de la gloire.
Le marquis Nicolas ayant exclu ses fils légitimes de a succession, en vertu de ce qu’on pourrait appeler e droit coutumier de son domaine, le bâtard Léonello ecueillit l’héritage paternel tout entier, c’esl-à-dire vec les inconvénients d’une usurpation à la fois nj liste et immorale, usurpation qu’il chercha à se aire pardonner par une certaine culture superficielle les lettres, par son goût pour les pierres gravées et es médailles, mais surtout par-son éloignement pour a guerre et par sa neutralité systématique dans les uerelles qui éclatèrent entre ses voisins.
Ses prédécesseurs lui ayant bâti plus de châteaux et
(1) Le marquis Nicolas fit venir de Padoue le médecin Savoarole, qui fut l'aïeul du fameux réformateur.
(2) Cosmè est à peu près lp seul peintre ferrarais de cette poque qui mérite d’être nommé dans l’histoire de la peinture, il tait né en 1406 et mourut en 1469.
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de palais qu’il ne pouvait en habiter dans les quatre saisons de l’année, il fallait qu’il assurât d’une autre manière l’immortalité qu’il ambitionnait pour son nom, et rien ne lui parut plus approprié à ce but'que l’érection d’une statue monumentale à la mémoire de ce Nicolas dont nous avons esquissé plus haut le portrait et dont l’image était profondément gravée, sinon dans le cœur, au moins dans le souvenir de ses sujets. Ces derniers durent donc dévorer cette insulte de plus, et virent s’élever, en face de leur cathédrale, en guise de défi à Dieu et aux hommes, la statue équestre d’un tyran qui, après avoir été en guerre toute sa vie avec l’Eglise, avec sa famille et avec son peuple, était appelé dans une inscription dérisoire : le pacificateur de Chalie.
Il fallut encore recourir à des artistes étrangers pour l’exécution de ce monument dynastique, et à défaut d’un sculpteur de premier ordre, comme Ghiberti ou Donatello, ou même Brunelleschi, il fallut se contenter de deux élèves de ce dernier, Antoine et Nicolas Baroncelli, à qui la grande renommée de leur maître avait procuré une certaine vogue dans le nord de Eltalie, et particulièrement à Venise, où l’art n’était pas obligé de se dégrader comme à Ferrare pour trouver de l’emploi.
Il y eut cependant une branche importante de l’art qui fleurit dans cette dernière ville vers la même époque, et qui, loin de s’y dégrader comme la sculpture, en ne perpétuant que des personnages justement impopulaires , sembla vouloir consoler les âmes pieuses en reproduisant, sous la forme à la fois la plus durable et la plus portative, l’image des consolateurs que Dieu leur avait envoyés dans les jours d’épreuve. Je veux parler des médailles vraiment précieuses
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l’Antoine Marescotti, dont le nom mérite de trouver place parmi ceux des artistes chrétiens, pour avoir compris que les grands saints étaient aussi des héros, et pour avoir réparé, au moins en partie, les omissions de Victor Pisanello, trop exclusivement voué aux grandeurs temporelles (1). Si les médailles de Mares- Icotti sont un peu inférieures aux siennes pour la pureté de l’exécution, cette infériorité est bien compensée par la vigueur du relief et par une certaine verve très-perceptible dans les airs de tête, et qui doit tenir à son enthousiasme pour les saints personnages dont il nous a transmis les traits. Quelle beauté dans le regard et le mouvement de saint Bernardin, si bien caractérisé par cette devise : Cœpit facere et •postea clocerc! Celle du bienheureux Jean de Tossignano, cet évêque persécuté de Ferrare, n’est pas moins heureusement choisie : Devotissimus pauperum ; et elle se trouve en parfaite harmonie avec l’expression de son visage qui semble respirer la plus ardente charité. A Venise, Marescotti montra la même prédilection pour les hommes de Dieu, et il y frappa moins de médailles pour les héros qui servaient cette République par leurs exploits, que pour les moines qui là servaient par leur sainteté et par leurs prières (2).
Borso, qui fut le premier duc de Ferrare, succéda à son frère Leonello, par droit de bâtardise; mais il se trouva un prince légitime qui eut assez de partisans pour inquiéter l’usurpateur, et cette inquiétude lui
(1) Pendant la tenue du concile de Ferrare, en 1438, Victor Piscnello avait fait les médailles de plusieurs personnages qui s’v trouvaient, entre autres celle de Jean Paléologue.
(2) Il y a deux médailles de Marescotti, sur lesquelles il a représenté le P. Paolo Albertini. Vénitien, de l’ordre des Servites. Il y en a une de 14 48, où il s’est représenté lui-même, et, sur le revers, il a mis le nom de Jésus en relief.
l’art chrétien.
suggéra une foule d’actes et d’édits barbares, dont le but était de contenir les mécontents par la terreur. Il y eut donc des emprisonnements et des supplices, et l’on ne tarda pas à être convaincu qu’il ne démentait pas le sang impur dont il était issu. En un mot, il eut tous les vices qu’il pouvait avoir; mais sa passion la plus vive fut sa haine instinctive contre tous les genres de liberté, contre la liberté de la parole qu’il poursuivit même hors de ses États (1), contre la liberté du commerce qu’il entrava par des lois somptuaires (2), contre la liberté de conscience, contre la liberté de costume (3), et même contre la liberté naturelle que les chrétiens croyaient avoir définitivement conquise; car il est prouvé, par le témoignage non suspect de l’historiographe Frizzi, que, sous ce prince non moins païen par l’esprit que par le cœur, Ferrare devint un vrai marché d’esclaves, dont l’approvisionnement était assuré par l’accueil qu’on y faisait aux pirates de toutes les nations (4).
Quant à la liberté de l’Église, elle était toujours la plus menacée, parce qu’elle était la plus incommode, et je ne crois pas qu’il y ait eu un seul souverain de la maison d’Este qui s’en soit tenu à la menace ; c’eût été déroger aux traditions de famille et abdiquer un des droits de joyeux avènement. Borso était moins capable qu un autre d’une pareille abdication. Aussi persécuta-t-il le saint évêque de Ferrare, non pas avec fureur, comme avaient fait ses devanciers, mais avec le calme machiavélique des caractères faux et froids (5),
(1) Frizzi, t. IV, p. 28.
(2) Ibid., p. 23.
(3) Ibid., p. 23, 30.
(4) Ibid., p. 50.
(5) Il employa des agents provocateurs pour se venger à coup sûr, et il fit jouer ce rôle odieux à son propre frère. Ce fut ainsi
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ii ne se possèdent jamais mieux qne quand ils sajsfont leurs rancunes. Sa manière de satisfaire les ennes était très-simple et très-sûre ; au lieu de s’en ipporter à des agents subalternes, il procédait en ersonne à l’arrestation de l’évêque, et le conduisait oliment et sous bonne escorte, de son palais épis opal dans la prison du château ; et le saint-siège tait contraint de sanctionner cette violence en ommant un successeur, pour ne pas laisser trop mgtemps les brebis sans pasteur au milieu des )ups (1).
Maintenant, quel patronage pouvait-on attendre, our les lettres ou pour les arts, d’un prince sans onscience, sans cœur (2), sans goût, et même sans ulture littéraire? Il est vrai qu’il ajouta plusieurs louveaux palais à ceux que ses prédécesseurs avaient léjà construits, et qu’il fit venir des artistes du dehors, ntre autres Pierre délia Francesca, pour y peindre es exploits ou plutôt ceux des faucons qu’il avait ressés ; car l’éducation des faucons fut la grande lassion de sa vie et le jour où il offrit cinquante de tes meilleurs élèves à l’empereur Frédéric venu en talie pour se faire couronner et pour épouser Constance de Portugal, le petit souverain de Ferrare avait iû paraître devant les courtisans étrangers et les siens tout rayonnant d'orgueil et de joie. Il n’est donc pas surprenant que la chasse au faucon occupe une si grande place dans les fresques du palais de Schifanoja 'Sans Souci), dont quelques-unes sont exécutées avec
qu’il parvint à exterminer la famille des Pii qui lui faisait ombrage. C'était Borso qui conseillait k Luca Pitli de s’assurer de Pierre de Médicis et de l’assassiner
( 1 ) Frizzi, t. IV, p. *26.
(?) Quand la peste éclata k Ferrare en 1463 Borso se hâta d en sortir pour aller s’amuser à Venise.
l’art chrétien.
une grande vigueur de pinceau , et font regretter que l’imagination de l’artiste n’ait pas eu à s’exercer sur des sujets plus relevés. Ceux qui sont représentés dans les compartiments supérieurs ne peuvent qu'exciter l’indignation et le dégoût dans tous les cœurs honnêtes; ils supposent dans le prince et dans les courtisans qui repaissaient leurs yeux de ces obscénités, et qui faisaient de l’art l’auxiliaire de la prostitution , une dépravation de mœurs et d’idées qui devait nécessairement porter ses fruits, et qui nous prépare d’avance aux orgies scandaleuses du siècle suivant.
On a voulu attribuer au duc Borso une attention délicate envers son frère bâtard Hercule, et on a dit qu’il s’était abstenu du mariage, pour ne pas compromettre, par la naissance d’héritiers légitimes, ce droit de bâtardise que la dynastie d'Este semblait regarder comme le plus beau fleuron de sa couronne ducale. Mais toutes ces précautions n’empêchèrent pas le prince Nicolas, fils légitime du marquis Léonello, de faire contre son oncle deux tentatives très-énergiques qui, malgré le dénoûment fatal qu’elles eurent pour lui, l’honorèrent aux yeux de ses ennemis eux-mêmes, par le dévouement héroïque que ses partisans lui prouvèrent. Aussi le nouveau duc fut-il implacable et raffiné dans ses vengeances. 11 y eut 280 prisonniers à qui il fit couper une main ou crever un œil, avant de les distribuer à ses courtisans qui se les disputaient comme une curée, pour spéculer sur leur rançon (1).
Quand ce petit orage domestique fut apaisé, le duc Hercule crut pouvoir satisfaire toutes ses passions à la fois; car il en avait beaucoup, les unes plus calmes,
(1) Frizzi, t, IV, p. 91.
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somme la passion des constructions et des voyages, les autres plus impétueuses, comme la passion des plaisirs et des spectacles. A tout cela se mêlait nécessairement un certain goût pour les arts, mais sans jamais s’élever au dessus des rapports qu’ils pouvaient avoir avec ses amusements favoris. Un seul fait suffirait pour le caractériser : c’est que, sous son règne, le carnaval acquit l importance d’une affaire d’État. Il n’y eut jamais rien de sérieux dans la faveur qu’il témoigna aux savants ferrarais ou étrangers, qui traduisaient, par ses ordres, les manuscrits grecs ou latins, récemment découverts. Ce qu’il voulait avant tout, c’était qu’on mît à sa portée la littérature divertissante de l’antiquité classique, comme les comédies de Plaute et de Térence (1), dont les représentations fréquentes et dispendieuses excitaient autant de murmures dans le peuple que d’enthousiasme parmi les courtisans. Aussi le plus impopulaire d’entre eux était-il ce Titus-Vespasien Strozzi, espèce de poètelauréat qui était ii la fois intendant des finances et des menus-plaisirs, et qui ne pouvait pourvoir dignement 4 ceux du prince, qu’en ajoutant de nouvelles charges à celles dont ses sujets étaient écrasés (2). C’était un homme que Von détestait plus que le diable , dit énergiquement une chronique contemporaine (3) ; il se
(1) Il fit jouer, en I486, les Menechmes de Plaute, en 1487, le Céphalus et la Fête d’ Amphitryon et de Sosie. On les rejoua ensuite plusieurs fois, à l’occasion d’un mariage ou de l’arrivée d’un hôte illustre. En 1499, on joua le Trinummvs et le Penulus Ide Plaute, avec Y Eunuque de Tércnce, qui excita un tel enthousiasme qu’il fallut en donner une deuxième et une troisième rebrésentation. Plus tard, le jeune Ariosto traduisit Y Eunuque et Y Andrienne.
(2) La représentation des Menechmes avait coûté mille ducats.
(3) Voir le Diario Fercwese dans Muralori, Scriptores rcr. il al , t. XXIV, p. 401 .
consolait de cette haine en travaillant à son grand poème épique en 1 honneur du duc Borso, son premier patron (1). On se ligure sans peine la qualité des compositions poétiques que l’adulation faisait éclore dans cette cour à la fois voluptueuse, pédante et servile. La fureur de rimer y était tellement contagieuse, qu’elle s’emparait même des médecins, et le sujet qui mettait le plus les rimeurs en verve semble avoir été la légende mythologique d’Hercule , source inépuisable d’allusions plus ou moins fines aux travaux et aux vertus du souverain par lequel on avait le bonheur d’être gouverné (2).
Les comédies, les processions, les mascarades, les pèlerinages, les parties de plaisirs et les affaires d’État, tout cela se mêlait et se succédait de la manière la plus bizarre. Plus d’une fois, on vit le duc Hercule, au sortir d’une orgie, aller chanter l’office dans les églises avec sa compagnie permanente de musiciens, qui étaient presque tous Français, et auxquels il tenait autant qu’à ses meutes. Quand il y avait un rôle à jouer soit dans la cathédrale, soit dans sa chapelle domestique, le souverain s’effaçait pour laisser paraître l’acteur, et c est ainsi qu’il faut expliquer l’empressement avec lequel on le voyait, à la cérémonie du Jeudi-Saint, laver les pieds d’une multitude de pauvres. On peut affirmer qu’il n’y eut dans tout le cours de sa vie aucune action ni aucune habitude qu’on pût attribuer, avec quelque vraisemblance, aux inspirations d’une véritable piété.
(1) Il ne put en composer que dix chants et chargea son fils Hercule de l’achever ; mais ce dernier mourut bientôt après, assassiné par un rival.
(2) On joua une pièce intitulée : Les forces ou les travaux d’Hercule. Un certain Tribraco composa un petit poème comminatoire sur la Fureur a’ Hercule.
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Sa fidélité aux traditions de famille ne se démentit as plus dans ses rapports avec l’autorité spirituelle ne dans le gouvernement de ses sujets. Il la' dégrada dlement à leurs yeux et aux yeux de toute l’Italie, ar ses exigences et ses intrigues, qu’elle eut peine à 3 relever ensuite de cette dégradation. Jamais encore insolence dynastique n’avait donné à la chrétienté un aectacle si révoltant. Un fils du duc Hercule, le fameux ippolyte d’Este, nommé malgré le pape primat de ongrie à l’âge de sept ans, revêtu de la pourpre il sortir de l’enfance, archevêque de Capoue et de lilan (1), évêque de Modène, de Novare et de Naronne, usurpateur du siège de Ferrare en dépit de excommunication lancée par la cour de Rome, metlit alors le comble, par cette accumulation d’abus et ar ses vices, aux scandales séculaires que sa dynastie vait donnés au monde. C’était lui qui faisait arracher !S yeux à son frère Jules pour une rivalité d’amour, t qui recevait à coups de bâton un envoyé du pape bargé de lui remettre un bref qui ne lui plaisait as. C’est pourtant ce même cardinal Hippolyte qui gure dans l’histoire littéraire comme un des protecuirs les plus éclairés qu’aient jamais eus les arts et (s lettres, et qui se trouve associé, par une ironie du }rt, à l’immortalité de l’Arioste, dont il méconnut le énie .
Ainsi, le duc Hercule fit la guerre à l’Église par l’avi-
(1 ) Il céda l’archevêché de Milan à son neveu âgé de dix ans, ais il garda les revenus.
(2) Quand l’Arioste, renvoyé du service du cardinal pour n’a- )ir pas voulu le suivre en Hongrie, osa rappeler à Son Éminence s vers qu’il avait composés à sa louange : « Fous les avez faits :pondit le cardinal, pour votre plaisir et par pur paresse » n sait la question cynique qu’il Gt au poète, après avoir entendu lecture des premiers chants du Roland furieux.
lissement, et. contribua, plus qu’aucun membre de sa dynastie, à compromettre son autorité dans le monde chrétien. Dans la ville même de Ferrare, on s’était habitué peu à peu à n’en plus tenir aucun compte ; et cette émancipation des esprits jointe à la licence des spectacles et des mœurs, avait tellement perverti cette population naturellement vive et intelligente que son sens moral en était profondément altéré. Après que la guerre, la peste et la famine eurent fait périr cent mille victimes, de 1481 à 1483, on vit les survivants, réduits presque tous à l’état de squelette, se livrer aux transports d’une joie effrénée non par reconnaissance pour le Ciel qui les délivrait de ce triple fléau, mais parce que les orgies du carnaval, dont ils étaient privés depuis trois ans, allaient enfin reprendre leur cours. La passion du plaisir, commune à l’un et à l’autre sexe, avait causé plus de ravages parmi les femmes. Endurcies par la vue et la pratique du mal, elles avaient perdu jusqu’à la faculté de s’apitoyer sur les maux d’autrui, et on en avait eu la preuve en 1483 quand les femmes ferraraises, égarées par la fureur comme des Bacchantes, voulurent se jeter sur des prisonniers vénitiens pour les déchirer de leurs propres mains (1). Maudits soient ceux qui nous empêchent de jouir , voilà quel était sinon le cri, du moins le sentiment habituel de cette population encore plus dépravée qu’opprimée par ses maîtres, et qui leur pardonnait beaucoup quand ils l’avaient beaucoup amusée. Cette espèce de pacte tacite explique l’ardente sollicitude du prince pour l’amusement de ses sujets, sollicitude que les historiographes ont appelée paternelle , et qui fut poussée par le duc Hercule
(1) Frizzi, i. IV, p. 129. et passim.
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jusqu’à extorquer une bulle d’Alexandre VI pour prolonger jusqu’au dimanche Lætare les divertissements du carnaval. Précieuse addition aux libertés de l’Eglise ferraraise (1).
Il y a une connexion trop intime entre le sens esthétique et le sens moral pour que ce dernier puisse être altéré sans que l’autre souffre de cette altération. Que pouvait devenir la notion du beau, là où les notions de vérité, de justice et de liberté avaient perdu leur netteté et leur efficacité ? Cependant l’historiographe Frizzi place l’âge d’or de Ferrare dans les dix premières années qui suivirent l’avénement du duc Her- | cule (1471-1481) et il fait d’incroyables efforts pour persuader à ses lecteurs et à lui-même que, dans cette période décennale, tout avait été pour le mieux sous la meilleure des dynasties possible.
Nous avons déjà signalé la nature des encouragements que la restauration des lettres grecques et latines avait trouvés dans les princes de la maison d’Este. Ni l’émulation, ni l’admiration pour les grands hommes et les grandes choses, ni le désir d’apprendre à mieux gouverner les autres et à se mieux gouverner soiimême, n'avait été le mobile de l’ardeur avec laquelle on avait exploité, sous leurs yeux et sous leurs auspices, certaines branches de la littérature antique. Le seul d’entre leurs sujets qui eût pris cette étude véritablement au sérieux, le traducteur consciencieux et sympathique d’Hérodote, le plus grand poète chevaleresque de l’Italie, le pieux et modeste Boiardo, relégué dans son gouvernement militaire de Modène, était mort en 1494, sans avoir recueilli le tribut d’admiration qu’une génération moins païenne n’aurait pas
(l Frizzi, t. IV, p. 192.
l'art chrétien.
refusé à son poème vraiment héroïque de Roland e à ses poésies religieuses, effusions naïves et parfois sublimes d une âme tendre et forte qui n’a rien perdu d( sa trempe en perdant ses illusions. Pour écouter d( si mâles accents, la cour du duc Hercule n’avait n: oreilles ni loisirs. Elle n’en avait pas davantage poui ce Francesco Cieco, qu’on appelai t l’aveugle de Ferrare qui, après avoir mené une vie précaire hors de sa patrie, mourut à Mantoue dans une extrême pauvreté laissant, comme Boiardo, un poème inachevé qui ne méritait pas de tomber dans l’oubli (1).
Or, ce qui arrivapour la littérature, arriva égalemenl pour les arts, et nous allons voir les grands peintres que Ferrare produisit enfin dans les dernières années du quinzième siècle, chercher dans des écoles étrangères de plus saines inspirations.
La passion du duc Hercule pour les constructions eut le temps de se satisfaire pendant ses trente-trois années de gouvernement très-arbitraire, surtout er matière d impôts. De nouvelles résidences furent ajoutées à celles qui avaient été bâties par ses prédécesseurs, et ces dernières reçurent de nouveaux embellissements réclamés par le progrès du luxe et du goût, Mais tout ne fut pas l’ouvrage d’artistes indigènes. Le magnifique mausolée de l’évêque de Ferrare, dans 1 église de Saint-George, fut exécuté par un certain Ambroise de Milan, qui fut sans doute chargé d autres travaux dans ce charmant palais dont on voit encore des débris en face du Dôme, et où l’on admirait jadis un escalier de marbre et des fontaines ornées de sculptures merveilleuses, dans le genre de celles qui décorent les constructions vénitiennes de la même
(1 / Le liîantOriano.
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époque. La peinture avait largement contribué à la décoration de cet édifice comme à celle de tous les i autres , car le duc Hercule avait la manie de couvrir de fresques toutes les surfaces disponibles, et il avait fait appliquer ce genre d’ornementation à la façade de son vieux palais, à celle du palais public et aux oratoires de plusieurs confréries qui étaient plus particulièrement sous sa dépendance (1).
L écrivain qui fait mention de tous ces travaux ne nomme aucun des peintres à qui ils furent confiés, et il n est pas lacile de suppléer à son silence par des conjectures. Depuis la mort de Cosme qui, avec toute son activité, et toute sa science, n’avait pas réussi à fonder une école, il n’y avait pas eu de traditions fixes, surtout pour 1 art religieux, et ceux qui ne voulaient pas faire dépendre leurs succès de lafaveur d’une cour païenne et corrompue, trouvaient, dans une expatriation temporaire, un moyen pénible, mais sûr d’échapper à un humiliant patronage.
Celui qui avait donné le premier exemple de cette émigration vers des pays plus favorisés et vers des dynasties plus attrayantes avait été François Cossa, peintre ferrarais, aussi dur dans ses contours que sévère dans ses types, qui, après avoir joui d’une certaine vogue dans sa patrie, avait été appelé à Bologne poui peindre ou pour restaurer la Madone miraculeuse du Barracano (2). Il était impossible de trouver un ai tiste qui comprît et remplît mieux que lui les conditions imposées à un pinceau chrétien pour l’accomplissement d’une si sainte tâche; car, si l’on en croit
(1) Frizzi, t JV, p. 82
(’) Cette peinture est aujourd’hui à peu près détruite. Le mi racle ayant eu lieu dans les premières années du quinzième siècle, Cossa ne put être chargé que d’une restauration en 1472
une tradition qui n’a rien d’invraisemblable, il ne voulut mettre la main à l’œuvre qu’après avoir purifié son âme par la confession, et reçu, avec la communion, la bénédiction épiscopale (1).
A Bologne, comme dans le reste de la Romagne, le goût populaire pardonnait facilement le défaut de grâce dans les types, même dans les types de Vierge, pourvu que ce défaut fût racheté par une exécution vigoureuse, par la dignité du maintien, par la profondeur du sentiment et par le caractère grandiose de la composition. Ce qui prouve que la peinture de Cossa, dans la chapelle du Barracano, se trouva conforme, sous ces divers rapports, à l’attente et aux pieuses exigences de ses nouveaux patrons, c’est qu’il fut chargé, immédiatement après (1474), de peindre, pour la chambre de commerce, le grand tableau qui se trouve aujourd’hui dans la Pinacothèque de Bologne, et qu’il regardait sans doute comme un de ses chefsd’œuvre, puisqu’il y a inscrit son nom avec le lieu de sa naissance. Enfin, sa popularité devint telle, qu’il oublia peu à peu sa première patrie, oubli d’autant plus facile, qu’il trouvait dans la famille des Bentivoglio un patronage bien autrement intelligent et bien autrement honorable que dans la famille d’Este.
(1) Masini, Bologna perlnslrala, p. ?13.