I.ÉONARO DR VINCI
"ègne, comme la jeunesse du portrait semble l’indiquer (l), on peut dire sans exagération que cette branche de l’art avait atteint son point culminant, et que le fameux Atavante, dont Florence était alors si üère, avait été surpassé.
Mais ce fut sous le règne de Louis XII que le patroaage royal, merveilleusement secondé par son entourage, fut exercé sur la plus vaste échelle, grâce à son 5-oût naturel pour le beau et aux impressions de son eune âge, grâce à l’heureuse influence de la reine \nne et à celle du cardinal d’Amboise, le patron le dus magnifique et le plus intelligent que les arts aient amais eu dans notre patrie, mais surtout grâce à la naturité où était parvenu le génie national par l’effet combiné de son développement propre et de sa force l’assimilation. C’est donc le commencement du seizième siècle qu’il faut regarder comme le moment le sa floraison la plus parfaite, celui où la faculté 1 appréciation s’étant trouvée au niveau de la faculté le production, il en est résulté cette fleur de bon goût lont la durée fut malheureusement si courte, et qui it qu’on fut sérieusement épris du beau sous toutes es formes, et qu’on se laissa subjuguer par ses mani- ’estalions, soit qu elles vinssent de l’école indigène >u des écoles étrangères. L’architecture nationale ne e laissa pas encore supplanter par l’architecture itaienne, et le Vénitien fra Giocondo fut obligé pour insi dire de capituler avec elle. Mais le même antagonisme n’existait pas entre les deux nations pour les rts du dessin, et non-seulement on subit sans répu-
oi faisait exécuter à Amboise, par plu ievrs ouvriers excellents ailleurs et peintres, qu’il avait amenés de Naples.
(1) Ce manuscrit a passé de la Bibliothèque impériale dans le iusée des souverains.
l’art chrétien.
gnance l’influence des grandes écoles ultramontaines, mais on employa indistinctement les artistes nationaux et les artistes étrangers à l’érection des monuments funéraires qui jouent un si grand rôle dans l’histoire de la sculpture à cette époque. Si d’un côté Jean Juste et Michel Colomb étaient chargés de faire, l’un le tombeau des enfants de Charles VIII à Tours, l’autre celui du dernier duc de Bretagne dans la cathédrale de Nantes, on voyait d’un autre côté un statuaire Modenais, nommé Paganini, exécuter le tombeau de Charles VIII lui-même, en beau marbre noir avec des figures en bronze doré, sans parler des sculpteurs que ce monarque avait amenés de son expédition de Naples, et qui appartenaient à une colonie récemment fondée dans ce royaume par un des meilleurs artistes de l’école Florentine (I).
L’école Française maintenait donc son indépendance, je dirais volontiers sa supériorité, aux deux extrémités du domaine de l’art, c’est-à-dire dans l’architecture et dans la miniature. Dans la sculpture, elle acceptait la concurrence redoutable du ciseau italien ; mais dans la grande peinture religieuse, qui constitue la plus haute sphère de l’idéal, elle n’avait point réalisé ce que son essor primitif avait semblé promettre. Or la faculté d’appréciation qui avait singulièrement grandi depuis un demi-siècle, ayant trouvé largement à s’exercer par suite de nos expéditions en Toscane et surtout en Lombardie, les chefs-d’œuvre que l’on y rencontrait à chaque pas produisaient une sorte d’éblouissement qui tournait au profit des vainqueurs et des vaincus, et ce fut ainsi que la supério-
(1) J'aurais donné plus de développements li cette digression, i si j’avais connu à temps l’excellent travail de M. Léon de La- | borde, sur la renaissance des arts à la cour de France.
LÉONARD DE VINCI
rité des armes chez les uns, jointe à la supériorité des créations idéales chez les autres, détermina cette conquête réciproque dont les fruits ne se firent pas longtemps attendre.
Il ne fallait rien moins qu’une éducation esthétique aussi avancée pour expliquer l’enthousiasme qu’excitèrent à la cour de Louis XII les produits alors fraîchement éclos de l’école Lombarde, enthousiasme qui se prolongeant et se renforçant pendant toute la durée du règne, se trouva assez profondément enraciné pour ui survivre. Il est vrai que la France était alors gouvernée par un ministre jaloux de tous les genres de gloire pour son pays ; qui joignait à une haute capacité politique un goût naturel pour les grandes choses ; qui en aspirant aux positions les plus éminentes, portait xmjours de la grandeur et même une sorte de désintéressement dans ses vues les plus ambitieuses ; qui mnora plus la pourpre Romaine qu’aucun des princes le l'Église, dépositaires au même titre que lui de autorité royale ; qui, tout en ayant l'air d’exploiter tu profit des siens le crédit dont il jouissait auprès de ion maître, ne se laissa jamais influencer par d’ignobles notifs, et qui mérite qu’on lui pardonne d’avoir sacrifié comme tant d’autres à l’idole du népotisme, à cause de l’usage généreux et éclairé que firent de leur oouvoir les divers membres de sa famille distribués
Dar lui dans les plus importantes fonctions de l’Eglise et de l’État. Ce fut Jacques d’Amboise, son frère, qui en sa qualité d’abbé de Cluny, fit achever le magniique hôtel qui porte ce nom, et qui est aujourd’hui ransformé en Musée historique et national. Ce fut on neveu, le cardinal de Clermont-Lodève, qui, en sa [ualité d’évêque d’Auch, fit exécuter par Arnaud de fiole les riches vitraux de la cathédrale. Enfin, ce fut
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un autre neveu, Charles d’Amboise, plus connu dans 1 histoire sous le nom de maréchal de Chaumont, quier sa qualité de gouverneur du Milanais, entama et conduisit à bonne fin l’honorable négociation qui fit de Léonard de Yinci l’ami du négociateur et le peintre er titre du roi de France. Mais tout ce que purent faire ses neveux et ses frères réunis, ne fut rien en comparaison du patronage exercé, tant en France qu’er Italie, par le cardinal lui-même, qui envoyait à Rome à ses frais, pour copier les arabesques récemment dé couvertes, Jean Juste et fra Giocondo, et qui er même temps faisait venir de Milan le peintre Andri Solario pour décorer ce fameux château de Gaillon l’une des plus étonnantes merveilles du siècle et di règne, et qui suffirait à lui seul pour immortaliser si mémoire.
Pour ce qui est de Louis XII, jamais il ne connu ce patronage frivole dont peu de dynasties ont éti exemptes et qui a pour unique but d’ajouter quelqui chose à la popularité des princes ou au mobilier de h couronne. On peut dire que pour lui l’art fut véritablement une affaire de goût, je dirais presque uni affaire de cœur ; et même en ce qui concerne Léonarc de Vinci, ce fut une affaire d’État dans laquelle intervint très-activement la diplomatie française et florentine, comme si la conquête du Milanais avait été incomplète b ses yeux sans celle du grand artiste.
Son entrée triomphale dans Milan ne se ressentit er rien de l'enivrement de la victoire, et l’on put s’apercevoir bientôt que ce genre de gloire n’était pas le seul auquel il fût sensible, et que le surnom de Père du peuple ne lui avait pas été donné par des courtisans. Sa popularité personnelle s’accrut de celle de la bonne Anne de Bretagne qui, par pitié pour l’épuise-
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Ht
ment des Milanais, avait fait réduire de moitié la taxe de guerre qu’ils devaient payer. Aussi quand on sut qu’elle venait d’accoucher heureusement, cet événement fut il célébré à Milan par une procession solennelle de trois jours. Alors enfin le conquérant put satisfaire de près l’admiration qu’il avait conçue de loin pour les œuvres du grand artiste llorentin, et les occasions ne durent pas manquer à la manifestation de ce sentiment délicat qui lui faisait refuser, quelques années plus tard, de monter sur le char de triomphe ju'on lui avait préparé. Il va sans dire que les trésors l’art ne furent pas moins respectés que les reliques; e seul que le bon roi emporta, soit à titre de souvenir, mit comme butin de la conquête, fut ce précieux nanuscrit dont nous avons parlé plus haut, et dont aous avons signalé les miniatures comme trahissant dnon le pinceau, du moins le crayon de Léonard. Toutes ces impressions réunies se combinèrent el se ’ortifièrent si bien dans l’esprit de Louis XII, qu’au dus fort des préoccupations suscitées par la révolte le Gênes et par les préparatifs de son expédition contre ;ette cité turbulente, sa passion, réveillée par un petit ableau du même maître, récemment apporté dans la oyale résidence de Blois, ne lui laissa pas de repos [u’il n’eût fait intervenir, pour la satisfaire, l’ambasadeur de Florence, Pandolfini, dont le nom se lit ncore aujourd’hui sur la frise de son élégant palais lessiné , dit-on, par Raphaël. Les détails de celte urieuse conversation, tels qu’ils sont consignés dans a dépêche récemment publiée du diplomate lloren in (I), sont intéressants à plus d'un titre; d abord ils tous signalent dans Louis XII l’appréciateur enthou-
(1) Gaye, Carleggio degh artisti, vol. Il, p. 95,
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siaste d’un génie vraiment transcendant à moitié mé connu dans sa propre patrie ; ensuite ils nous montrer dans un nouveau jour cette âme vraiment chrétienn et royale qui demande au pinceau magique de so peintre favori, non point ces profanations mytholo giques alors si recherchées dans les autres cours, mai tout simplement des tableaux de la Sain le- Vierge, < peut-être son propre portrait (1). Le roi veut que so: désir soit transmis sur-le-champ à la seigneurie d Florence, et il s’exprime dans des termes qui res semblent bien plus à un commandement qu’à un prière, insistant en outre pour que l’ambassadeui compatriote et ami de Léonard, lui écrive de ne pa quitter Milan où il se trouvait alors, mais d’y attendr sa prochaine arrivée.
Jamais peut-être le cœur de Léonard n’avait ét inondé de tant de joies à la fois. 11 avait retrouvé se amis, mis à l’épreuve par sept ans d’absence, et Melzi le plus cher de tous, lui avait fait goûter dans sa vill de Vaprio les douceurs de la plus cordiale hospitalité A Milan, il pouvait jouir de sa popularité autant qu de sa gloire ; et, comme il n’avait fléchi devant aucun idole, il avait devant lui la perspective d’un patronag honorable et sûr, qu’il n’avait acheté par aucune cou plaisance servile et qui ne changeait rien à la fierté d son attitude ni à l’estime universellement accordée son caractère encore plus qu’à ses services. Il est vit que les hargneux magistrats de sa république, fidèle au système méticuleux par lequel ils l’avaient dégoût de sa patrie, ne lui épargnaient ni les sommation impérieuses ni même les accusations les plus outri géantes (2) pour le forcer à venir reprendre sa tâche
(l)Gaye, Carteggio degli arlisii, vol II, p. 1)5.
12} ht, ibid., p. 37.
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nais outre le sceptre royal étendu de loin pour le irotéger, il avait dans Georges d’Amboise, le nouveau gouverneur de Milan, non-seulement un avocat puisant avec lequel les bourgeois florentins étaient ibligés de compter, mais un appréciateur compétent lu beau talent qui le faisait admirer, et des rares [ualités qui le faisaient chérir. Dans les lettres que le naréchal écrivait à la Seigneurie, en faveur de son llustre client devenu son ami, il avoue qu'il l’a aimé vant de le connaître et sur la seule inspection de ses ouvres ; mais qu’après l’avoir connu, il trouve que sa éputation n’est rien en comparaison de ses divers enres de mérite, lesquels lui ont fait ressentir, quand les a mis à l’épreuve, non pas de la satisfaction, lais une véritable admiration (1).
Il y a dans ces paroles un accent de sincérité coriale auquel il est impossible de se méprendre, et l’on ’est pas étonné que Léonard, non moins chaudement îcommandé à Blois qu’à Florence, ait obtenu, bientôt }rès, le titre de peintre du roi de France (2).
Les quatre années qui s’écoulèrent de 1507 à 1511 irent pour Léonard l’apogée de la gloire et du bonîur. L’amitié généreuse du maréchal de Chaumont, dévouement filial de ses élèves, pour qui, suivant s témoignages de son cher Melzi, il était à la fois un ni et un excellent père (3), satisfaisaient pleinement 3 besoins de son cœur. Le premier argent qu’il ucha pour ses nouveaux services fut partagé à peu ès également entre lui et son disciple Salaino qui allait constituer une dot à sa sœur. Mais la munifî-
1) Gaye, Carteggio deg'i artisti, vol. II, p. <J5.
2) Ce titre lui fut donné en 1506 • mais il ne fit pas un premier page en France à cette époque.
3) Cité par Amoretti, Memorie storiche, p. 103.
T. III. 7
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cenee royale comblait bientôt les vides causés par noble imprévoyance ; et les occasions ne manquère pas à l’artiste pour témoigner sa reconnaissance ; c il est naturel de supposer qu'il exécuta au moins dessins des arcs de triomphe sous lesquels les Mi nais voulurent faire passer leur nouveau souvera C’était en 1509, l’année même de la victoire d’Agnad qui fut le plus brillant fait d’armes du maréchal Chaumont, et à laquelle Léonard ne pouvait rest indifférent, son cœur étant dès lors tellement natur lisé français, qu’il appelait Louis XII notre roi tri chi étien.
Mais, hélas ! deux ans plus tard, la mort de Char d’Amboise marqua pour lui le terme de sa coui prospérité (1511), comme le sac de Brescia marqua terme de la popularité française en Lombardie (15L Bientôt la Palisse fut obligé d’évacuer Milan, et le f de Louis le Maure, Maximilien Sforza, recouvra po un temps le duché paternel, à la grande joie des hal tants qui savaient désormais à quoi s’en tenir sur bienfaits de la domination étrangère. On devine sa peine tout ce que Léonard eut à souffrir de la pi des Gibelins forcenés pour qui la mémoire de Chaumo n était pas plus sacrée que celle de la Palisse et q affectaient de dresser leurs arcs de triomphe sur l’ei placement même de ceux sous lesquels avait passé roi de France (1). Mais il était impossible qu’il dése pérât d’un retour de fortune, lui qui avait pour aii dire vu défiler devant ses yeux, avant ou après victoire, les vainqueurs d’Agnadel et de Bavenne. J effet, Jean-Jacques Trivulce et La Trémouille ne ta dèrent pas à reprendre possession de Milan ; mais
1 Cronica Milanese di Duriyozzo.
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fut pour l’évacuer de nouveau par suite de revers décisifs qui amenèrent, entre les puissances belligérantes, un traité de pacification par lequel Louis XII renonçait définitivement au Milanais en faveur de la dynastie rivale.
Le rapprochement des dates nous ferait supposer que Léonard fut consterné par cette nouvelle, et qu’il fit ses préparatifs de départ immédiatement après l'aroir apprise (1). Cette épreuve était plus dure que .outes les précédentes en raison des pertes que son îœur avait faites, en raison de ses belles espérances îvanouies, en raison de sa vieillesse, à laquelle il ne louvait trouver un asile honorable dans sa patrie, doublée qu’elle était alors par les Médicis et leurs par- -isans qui n’avaient jamais été les siens; mais, d’un iutre côté, elle devait être singulièrement adoucie, je îe dis pas par les regrets de ses élèves, mais, ce qui !St bien plus extraordinaire, par la résolution qu’ils irirent de s’acheminer avec lui vers Rome comme le éjour le plus propre à les distraire de leurs douleurs •atriotiques. Ainsi l’école milanaise émigra pour ainsi lire en masse, formant à son vénérable patriarche un ortége tel qu’aucun artiste, avant et après lui, n’en ut jamais un pareil dans des circonstances semlables. Lui-même nous a conservé la date de cette migration de famille, mais sans y ajouter un mot qui uisse nous laisser entrevoir l’état de son âme (2). rne autre note, un peu moins concise, nous permet e suivre leurs traces jusqu’à Saint-Colomban, sur la
(1) Le traité fut signé à Londres le 7 août 1514, et Léonard , artit de Milan le 24 septembre.
(2) ün lit sur la pre miere page du volume L de ses manuscrits: i artii da Milano per Roma addi 24 di sellembre con Giovanni, y'ancesco Melzi, Salai, Lorenzo, el Fan/oja.
l’art CHRETIEN.
rive gauche du Pô, au pied d’une colline sauvage ( ils se reposèrent le troisième jour, et d’où Léona voulut emporter, comme dernier souvenir, une légè esquisse du paysage rudement accidenté qu’ils avaie devant les yeux (1).
Mais avant de rendre compte de leur pérégrinatio il faut parler des ouvrages exécutés par Léonard pei dant les sept années de son second séjour à Mila Les quatre premières auraient pu être aussi fécond qu’elles avaient été heureuses, si elles n’avaient é en grande partie absorbées par les travaux hydra liques du canal delà Martesana, déjà commencés so Louis le Maure, et si la construction du grand rése voir de Saint-Christophe avec ses dépendances, ] l’avait astreint à une surveillance assidue, pour pr de laquelle le roi lui accorda une part dans les profi de 1 entreprise (2j. Quant aux œuvres d’art propreme dites, leur énumération et leur signalement devie nent très-difficiles, à cause du silence absolu que partial Vasari a cru devoir garder sur cette longue importante période de la vie de Léonard. Penda cette période, tout le temps qui ne fut pas employé des travaux d’utilité matérielle que Charles d’Amboi ne perdit jamais de vue. fut exclusivement consacré la peinture, soit pour s’accommoder aux goûts de s nouveaux patrons, soit par le souvenir toujours am des tribulations dont son grand ouvrage de sculptu avait été pour lui la source. Dans sa correspondan avec les magistrats de la république florentine, le go verneur de Milan parle vaguement et brièvement < dessins et de travaux d’architecture à l’achèveme
(t) Amoretti, p. 1t3.
00 fbid., p. 104.
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lesquels on voit qu’il attachait un grand prix, mais il ne dit pas un mot qui puisse nous aider à conjecturer en quoi ils pouvaient consister. Tout ce qui fut fait pour les arcs-de-triomphe et les autres appareils de fête à l’occasion de l’entrée de Louis XII a disparu sans retour. Il en est de même de plusieurs portraits dont on a perdu la trace, et dont le plus célèbre, celui de Jean-Jacques Trivulce, qui se voyait encore à Milan du temps de Lomazzo (1). aurait dû être sauvé de l'oubli et de la destruction par l’importance du rôle que joua dans l’histoire contemporaine ce personnage difficile à caractériser. Le portrait de Jérôme Morone, :e chancelier si impopulaire sous le duc Maximilien sforza, et dans la nature duquel il n’v avait pas une ;eule qualité attrayante, soit pour le moraliste, soit mur le peintre, n’en est pas moins une œuvre cu- •ieuse à cause de l’habileté avec laquelle Léonard a •endu cette physionomie froide et impassible, ce regard pénétrant et faux qui demandaient, pour être bien raités, un observateur tout aussi froid et tout aussi fin, d qui sût être vrai sans être dupe (2).
A défaut d’ouvrages d’une date authentique, rien îe nous empêche de placer, dans cette lacune de quatre innées laissée par Yasari, quelques tableaux d une late incertaine mais d'une maturité de style qui nous )ermet une grande latitude dans la fixation de l’époque m ils durent être exécutés. Tel est ce saint Jeanlaptiste de la galerie du Louvre, dont la tête est molelée avec une finesse poussée jusqu’à l’extrême limite
(1) Trattato delta pittura, p. 635. — Une copie de ce portait, par un peintre de l’école de Léonard, se trouve au musée Mvulce, et a été gravée parMorghen.
(2> Ce portrait, dont il y avait une copie à la galerie de Molette, fait partie de la collection du duc Scotti, à Milan.
l'art chrétien.
de l'art, et dont la perfection technique n’a jamais ét surpassée. Il n’en est pas de même de la perfectio poétique ; car, bien que le visage du saint respire un sorte d’enthousiasme, on y cherche vainement ce idéal ascétique réalisé plus ou moins heureusemer par la peinture chrétienne, mais auquel Léonard, ave tout son génie, ne put jamais atteindre. Cependant semblerait que l’histoire du Précurseur eût eu pou lui un attrait tout particulier, et si l'on ne savait pa son testament que l'archange Michel était son saint d prédilection, on serait tenté de croire que ce fût sain Jean-Baptiste, tant il paraît s’être complu dans cett légende et avoir appris à ses disciples à s’y complaire mais on est forcé de convenir qu’il était plus apte en comprendre le côté tragique que le côté mystique Ce fut lui qui mit en vogue dans son école, avec un délicatesse de goût trop rarement imitée, le thème na turellement si repoussant de la décollation. La têt tranchée de saint Jean-Baptiste, sur un plat, quoi voit à l’Amhroisienne de Milan, avec les lumières de cheveux rehaussées d'or, peut avoir été peinte par ui élève, sur un dessin tracé par le maître ; mais il es certain qu’il y avait à Florence un petit tableau de h plus grande beauté, peint par Léonard lui-même (1) représentant exactement le même sujet, et d'aprè lequel ont été faites les nombreuses répétitions qu 01 en connaît. Il en est de même de l'Hérodiade, qu semble avoir fait fureur dans son école (2), et don l’original venait certainement de lui, bien qu’il soi impossible de le signaler avec certitude. Cette compo
(1) Borghini, Riposo, vol. IL p. 100
(?) 11 y on a une au Louvre, deux à Paris chez des particuliers, une à Dresde, une à llampton-Court, une à Florence, troi à Vienne, sans compter celle qui était dans la galerie d'Orléans.
LÉONARD DE VINCI
tion plus complexe avait sur l’autre l’avantage de lire ressortir par un heureux contraste les deux quatés qui distinguent éminemment Léonard, la grâce L la vigueur, et il faut avouer que la grâce tant soit eu virile qu’il a su donner à son Hérodiade, et qui se etrouve dans les imitations de ses élèves, a quelque iose de plus naturel que la grâce tant soit peu maiérée qui empêchera toujours la plupart de ses Marnes de produire sur les âmes pieuses l’impression n'on est en droit d’exiger d’un artiste chrétien.
En fait de tableaux religieux, c'est à peine si on en îut citer un seul qui appartienne bien authentiqueient à cette période de la carrière de Léonard. Ce lonument unique de son amitié autant que de son 'nie, est la Madone colossale qu’il peignit sur la faide de la maison de son cher Melzi, à Yaprio, en •avenir de l’hospitalité qu’il y avait reçue. Malgré les jures du temps et celles des retouches qui ont altéré l’envi l’harmonie des couleurs et peut-être aussi la ireté des contours, cette image pieuse, qui ne fut is un objet de simple décoration, n’a presque rien )rdu de son caractère primitif, surtout dans la partie ipérieure, et bien qu’il ne soit plus possible de se tmer d’admiration devant elle, comme le faisait le bre Délia Valle (1), avant qu’elle fût noircie par le u des bivouacs à la fin du siècle dernier (2), on peut re cependant qu’elle conserve encore aujourd’hui non toute sa grâce, du moins toute sa majesté.
La lettre de l’ambassadeur Pandolfini à la Seigneue de Florence ne nous laisse aucun doute sur le
(1) Il più sublime e il più morbiio che veder si possa l Che U’, impaslo di carnagione ! Che moi bidtzza, etc. Amoretii,
(2) Jd., ibid.
l’art chrétien.
genre de tableaux que Léonard du t exécuter pour li roi de France ; c'était toujours cette composition fa vorite, si souvent répétée par lui, et représentant 1 Vierge avec l’Enfant Jésus dans des rapports que l’ar tiste s’efforçait de rendre significatifs au moyen d certains emblèmes plus ou moins ingénieux dont 1 sens n’est pas toujours très-facile à saisir. Deux de ce tableaux, commencés sans doute peu de temps aprè son retour en Lombardie, furent exécutés par lui ave sa lenteur accoutumée, dont il ne guérissait pas e vieillissant, mais à laquelle ses travaux hydraulique servirent probablement d’excuse. Au bout de quatr ans, il ne les avait pas encore achevés, et il écrivait d Florence (1), où des intérêts de famille l’avaient appel en 1511, qu'il y consacrait tous les loisirs que li laissaient les affaires, et que sa tâche serait à peu prêt terminée pour les fêtes de Pâques, quand il retourne rait à Milan. Bien qu’il ne reste dans nos collection aucune trace de ces deux tableaux, on ne peut paj douter qu’ils ne soient parvenus à leur destination Peut-être passèrent-ils en Angleterre à l’occasion d mariage d’Henriette de France avec Charles Ier, et de vinrent-ils la proie des flammes ilans l’incendie qu consuma White-Hall (2j.
A cette époque, la portion de la peinture mural qu’il avait exécutée en 1504 et 1505 dans la grand salle du Palais- Vieux subsistait encore intégralement mais on avait été obligé d'y construire une armatur en bois pour arrêter les dégâts dont elle commençait dès lors à souffrir (3), et les mauvais jours qui vinren
(1) Leltere /dliuriche, vol. I, p. 471.
(2) Nous savons parle catalogue des peintures de Charles Ier que trois tableaux de Léonard périrent clans cet incendie.
(3) Gaye, Carleggio, etc , vol. II, p. 90.
LEONARD DE VINCI
ensuite, tant pour l’art que pour la liberté, firent que ; la destruction de cette œuvre si précieuse passa com-
■ plétement inaperçue.
La seconde partie du pèlerinage de Léonard se fit en
■ apparence sous les meilleures auspices, et semblait lui : promettre un accueil favorable de la part de Léon X,
car il arrivait à Rome avec son frère Julien de Médicis, qni l’avait pris pour compagnon de voyage depuis Florence. Mais la cour pontificale ne pouvait qu’être hostile à un partisan si dévoué de la France, lequel n’était | pas homme à désavouer ses bienfaiteurs. Il régnait j alors, partout où prévalait l'influence des Médicis, une i animosité an ti- gallicane qui ne gardait plus aucune j mesure depuis les derniers revers des armes françaises en Lombardie, et à laquelle les arts comme les lettres | étaient obligés, sous peine de disgrâce, de payer leur j tribut. C’était par allusion aux récents triomphes de l’Italie sur les barbares , que Giraldi avait composé son | misérable poëme de circonstance sur l’expulsion des Huns par saint Léon ; le Carnaval de Florence avait dû son succès à la même cause, et, au moment où Léonard arrivait dans la capitale du monde chrétien, Raphaël, alors au comble de la gloire et de la faveur, avec la perspective d’épouser la nièce du cardinal Bibbiena, achevait de tracer, sous le voile d une allégorie très-intelligible pour les rancunes contemporaines, l’histoire des événements politiques auxquels Léon X et sa dynastie avaient été mêlés (1).
Que se passa-t-il entre ces deux artistes, les plus j grands de leur siècle et de tous les autres, les plus dignes de s’apprécier réciproquement, et que leur
(1) Altila et ses hordes étaient le roi de Franct et ses soldats. (La captirité et la délivrance de sainl Pierre étaient une aüesion » la •apàvité de Léon X.
t. ni.
l’art chrétien.
commune amitié pour Pérugin semblait devoir rapprocher l’un de l’autre ? Aucun écrivain, contemporain ou postérieur, ne fournit de réponse à cette question. Mais nous savons par Vasari que la vieille antipathie de Michel-Ange, ravivée par la crainte d’une concurrence, soit pour la façade de l’église de San Lorenzo, soit pour le tombeau de Jules II (1), éclata contre son prétendu rival avec une telle véhémence, que ce dernier, déjà rebuté par les dédaigneux sarcasmes de Léon X (2), qui semble ne l’avoir jugé propre qu’à corriger les moules de ses médailles, résolut de laisser le champ libre à ses compétiteurs.
Cependant il s’était trouvé dans la cour pontificale un appréciateur assez indépendant pour oser profiter du séjour de Léonard à Rome ; c’était Balthasar Turini de Pescia, grand admirateur de Raphaël, mais d’une admiration qui ne préjudiciait en rien à celle que lui faisaient éprouver les œuvres non moins parfaites de son compatriote, qu’il voyait alors réduit, par son inaction forcée, à divertir ou à effrayer les curieux par les applications ingénieuses mais futiles de ses connaissances chimiques et mécaniques (3). Les deux tableaux que Léonard peignit pour lui, et qui furent les derniers produits authentiques de ce pinceau jusqu à la fin si suave et si ferme, semblent avoir été des chefs-d œuvre de grâce et de finesse, si l’on en juge par un témoignage qui ne saurait être suspect de par tialité, par celui de Vasari, toujours très-avare d’é-
(1) Il v avait dans la collection de sir Thomas Lawrence un dessin de Léonard pour un monument sépulcral. Or l’époque de son séjour à Rome coïncide avec celle où il fut d’abord question du monument de Jules IL
(2) Vasari, l 'üa di Leonardo.
(3) ld.
LÉONARD DE VINCI
loges pour le rival de son maître, mais d’autant plus persuasif quand la force de lavérité les lui extorque (i). Malheureusement la trace de ces deux tableaux s’est perdue depuis longtemps, comme si la fatalité, qui s’attacha d’une manière si spéciale aux ouvrages de ce grand artiste, avait voulu le poursuivre jusqu’à la fin (2).
Mais un dédommagement providentiel à ses récentes humiliations lui était préparé par des événements importants qui se déroulaient loin de lui. La mort de Louis XII, notée brièvement par lui dans un de ses manuscrits, avait fait monter sur le trône de France un jeune roi passionné pour tous les genres de gloire, pour celle des arts comme pour celle des armes, qui, après avoir reconquis la Lombardie par suite de sa victoire à Marignan, regardait le retour de Léonard comme le complément indispensable de sa conquête. Il ne s’agissait plus seulement de l’installer à Milan avec le titre et les honneurs de peintre du Roi, comme avait fait son prédécesseur ; François Ier voulait, dans sa sollicitude toute filiale, mettre enfin la vieillesse du grand homme à l’abri des amertumes qui avaient trop souvent gâté ou interrompu son bonheur, et il tenait à honorer son règne par une acquisition dont il espérait n’être pas seul à sentir le prix. 11 voulait en un mot que Léonard de Vinci devînt Français parle fait, comme il l’était depuis longtemps par le cœur, et qu’il parût dans sa nouvelle patrie non-seulement avec le
(1) Un de ces tableaux était un portrait d’enfant dont Vasari Jit : E bt'llo e gruzioso a maraviglia. — È bclto a maraviglia, iit Borgliini, qui en parle comme d'une chose qu’il a vue.
(2) Le second tableau, représentant la Vierge avec l’Enfant lésus, in braccio selon Vasari, in coilo selon Borgliini, avait léjà beaucoup souffert.
l’art chrétien.
prestige d’une renommée qui avait déjà franchi les monts, mais déplus avec son principal titre à la faveur royale et à l’admiration publique, c’est-à-dire la grande peinture du réfectoire de Sainte Marie-des-Grâces, que le roi dans son enthousiasme, impétueux comme son caractère, voulait faire transporter en France en usant de tous les moyens que la mécanique d’alors mettrait à «la disposition des architectes. Sa volonté ne plia que devant des obstacles insurmontables. Au milieu des fêtes qui lui furent données à Pavie, Léonard, dontla nature toute chevaleresque appréciait vivement les qualités guerrières surtout dans un bienfaiteur, se distingua entre tous les autres, et pour flatter son héros encore tout resplendissant de la victoire de Marignan, il construisit et fit marcher dans la salle du banquet un automate symbolique représentant les fleurs de lys portées dans un cœur de lion (1). A Bologne, où il accompagna le roi pour l’entrevue qu’il devait y avoir avec Léon X il eut à son tour son petit triomphe, et se vengea en artiste, c’est-à-dire par des caricatures, de l’accueil dédaigneux qu’on lui avait fait à Rome ; puis il tourna le dos à sa patrie natale et à sa patrie adoptive, bien persuadé qu'il ne reverrait plus ni l’une ni l’autre.
Deux choses étaient faites pour adoucir son départ de Milan ; d’abord les symptômes de mécontentement populaire, prélude inquiétant des malédictions qui devaient bientôt éclater contre le brutal gouvernement de Lautrec ; ensuite le dévouement vraiment filial de son cher Melzi, qu’un pressentiment trop bien fondé sollicitait à s’expatrier encore une fois pour fermer les yeux de celui qu’il appelait son ami et son excellent
ft) Lomazzo, Tratlalo, etc., lib II, cap. r.
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père. Un asile leur avait été préparé à Clou, près d'Amboise, dans le voisinage d une résidence royale qui commençait à être moins fréquentée, inconvénient très-peu senti par une âme méditative et affectueuse comme celle de Léonard. Qu’il soit sorti de sa retraite pour aller peindre je ne sais où les portraits de je ne sais quelles maîtresses de François 1er (1), c est une absurdité que le simple rapprochement chronologique suffit pour mettre dans tout son jour. Le roi lui-même, avec tout le crédit que lui donnaient ses bienfaits et la pension annuelle de 700 écus d’or, ne put jamais obtenir qu’il mît la dernière main au carton qu’il avait apporté de Florence (2). Que se passait-il dans cette âme qui avait connu toutes les nobles aspirations, et qui, repliée alors sur elle-même, se ménageait en quelque sorte une transition entre le beau visible et le beau invisible ? C’est ici qu’on voudrait que les objets inanimés pussent suppléer au silence des hommes, surtout à celui du confident le plus intime de ses pensées, devenues de plus en plus sérieuses, même avant sa dernière maladie, comme l’atteste son testament rédigé par lui plus d’un an avant sa mort, dans la pleine liberté de son esprit et de sa conscience. Sans ce précieux document, connu seulement depuis un demi-siècle (3), 1 imputation calomnieuse de Vasari contre les sentiments religieux de Léonard aurait pesé éternellement sur la mémoire du plus grand génie que 1 Italie eût produit depuis le
(1) On s’est obstiné longtemps à croire que la Colombina et la belle Féronnière étaient les maîtresses de François I". L’anachronisme est de près d’un demi-siècle.
(2) C’est celui qui est à l’Académie royale de Londres.
(3) Amoretti, Memurie sloriche, p. 121. Le testament est du 13 avril 1518, et Léonard mourut le 2 mai 1519.
l’art chrétien.
Dante, et l’absence de toute réfutation contemporaine de la calomnie aurait mis à néant les protestations de ceux que la beauté presque divine des œuvres rendait instinctivement incrédules sur la dépravation intellectuelle de l’ouvrier ; car on ne peut pas appeler autrement cet oubli total des intérêts éternels de l’àme, dont il l’accuse implicitement, et dont il l’accusait bien plus outrageusement encore dans sa première édition, quand il le signalait comme « tellement in- « fecté de notions hérétiques qu’il ne croyait à aucune « espèce de religion et qu’il mettait la philosophie « bien au-dessus du christianisme (1). » Et si cet odieux mensonge, fruit d’une crédulité niaise ou d’une rancune d’école, fut plus tard rétracté ou du moins adouci par son auteur, cette rétractation ou cet adoucissement se bornait à sauver les apparences de la dernière heure, mais n’en rangeait pas moins Léonard parmi ceux dont la foi, depuis longtemps éteinte, a besoin des secousses et des frayeurs de la mort pour redevenir vivante. Or il n’y a pas d'esprit impartial qui puisse avoir désormais l’ombre d’un doute à cet égard. Le testament, sur lequel on a pu fonder cette réhabilitation (2), n’est point la reproduction de ces formules banales sous lesquelles on extorque ou on suggère aux mourants ce qu’on est convenu d'appeler leurs dernières volontés, en y mettant pour préambule une profession de foi plus ou moins vague, propre tout au plus à satisfaire les convenances publiques. La profession de foi de Léonard, outre qu’elle respire la plus tendre charité pour les pauvres, est celle d’un chrétien qui a pris franchement son parti sur les pratiques et
(1) Vasari.
(‘2) Ce testament est inséré tout au long dans la notice historique d’Ainoretli.
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>ur les croyances ; on voit qu’aucune d’elles n’a été obscurcie ou entamée chez lui, pas même celles que e rationalisme naissant de cette époque mettait le plus m péril. Non-seulement il veut des prières, et beaucoup de prières pour son âme (1), mais il les demande Darticulièrement aux religieux de Saint-François, comme s’il s’était souvenu de l’heureuse influence que cet ordre avait exercée jadis sur la renaissance de l’art. Dans son invocation naïve autant que fervente, il associe à Dieu et à la glorieuse vierge Marie , monseigneur saint Michel, l’archange porte-glaive, le patron spécial des âmes plus ou moins chevaleresques, et si la dévotion entra jamais dans celle de Léonard, nous savons d’avance qu’elle dut y revêtir ce caractère, parce que nul artiste ne comprit jamais mieux, ni peut-être aussi bien que lui, 1 affinité qui existe entre l’idéal chevaleresque et 1 idéal esthétique ; de même on peut dire que si la dévotion était entrée ou plutôt était restée dans l’âme de Raphaël, elle y aurait revêtu, en se développant, un caractère mystique, analogue à la tournure naturelle de son imagination.
Ces deux grandes lumières de l’art s’éteignaient presque en même temps, laissant à Michel- Ange un demi-siècle de dictature incontestée, qui, loin d’être marquée par aucun progrès, accéléra la décadence. Nous signalerons ailleurs le rôle que ce génie extraordinaire joua dans cette triste période, et celui que se donnèrent, au rebours des pures traditions Ombriennes, les disciples immédiats de Raphaël; mais ce que nous pouvons affirmer dès à présent, c’est que tous deux déposèrent dans leurs écoles respectives
(1) Il veut que dans chacune des trois églises d’Amboise on dise trente messes basses outre les trois grand’inesses.
l’art chrétien.
des germes dont le développement fat à la fois cause et symptôme de la dépravation du goût public ; tandis que les élèves de Léonard, ayant été formés sous la discipline d’un maître qui avait conservé l’unité de doctrine jusqu’à la fin de sa longue carrière, purent marcher imperturbablement dans la voie qu’il leur avait tracée. Aussi, comme ils se sont efforcés de reproduire sa manière, ses types, ses compositions, en un mot tout ce qui était accessible à leur imitation consciencieuse et presque superstitieuse ! Voyez au contraire Jules Romain et Perino del Vaga, comme ils exploitent avidement le côté sensualiste du talent de Raphaël, et comme leur siècle, de plus en plus perverti, applaudit au dévergondage de leur pinceau ; tandis que le fondateur de l’école Lombarde revit dans ses disciples, sinon quant au génie, qui ne pouvait se transmettre, du moins quant à ses meilleures tendances, et surtout quant à la pureté des inspirations religieuses, comme nous aurons occasion de le démontrer bientôi.
Ainsi pour ceux qui voudraient juger de la valeur comparative des maîtres par celles des écoles qu’ils ont fondées et inspirées, la question de supériorité ne serait pas un instant douteuse. Il en serait encore de môme, si l’on prenait pour mesure commune les qualités géométriques de l’esprit, hauteur, largeur et profondeur; car sous ce triple rapport, on court encore risque de rester au-dessous de la vérité, en disant que Léonard surpassa non-seulement tous les artistes, mais encore toutes les intelligences contemporaines. Pour ce qui est de l art proprement dit, il trouva le secret d’être universel sans jamais être superficiel en rien ; et dans la branche qu’il cultiva plus spécialement, et qui lui a fourni ses principaux titres de
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gloire, nul ne réunit jamais au même degré que lui les deux qualités ordinairement incompatibles de la force et de la grâce, de sorte qu’on pourrait peut-être dire de lui qu'il a réalisé la synthèse de Raphaël et de Michel -Ange. L’introduction et le perfectionnement de l’élément musical de la peinture, c’est-à-dire du clair-obscur, constituent un de ses principaux mérites, et, ce qui n’en est pas un moindre, c’est d’avoir su maintenir un parfait équilibre entre cet élément séducteur et les parties fondamentales de l’art. Il est vrai que le domaine de 1 idéal mystique, si glorieusement exploité par Raphaël, est demeuré presque toujours étranger à Léonard, qui s’occupa trop pendant toute sa vie d’affermir son point d’appui dans le naturalisme. Il est encore vrai, que dans le genre allégorique et dramatique, il n’y a rien dans toute l’histoire de l’art qui puisse se comparer aux fresques du Vatican. Mais si Raphaël a surpassé son rival par sa manière de traiter les sujets religieux qui demandaient du mouvement et de la grâce, il n’en a pas été de même quand il s’est agi de représenter la grandeur et la majesté, et la Cène du réfectoire de Milan suffit pour nous faire comprendre ce qu’aurait pu produire le pinceau qui traça cette composition grandiose, si on lui avait donné pour tâche de peindre des héros ou des philosophes, des Pères de l’Église ou des docteurs. Son type de Christ, qui est à vrai dire le point culminant de son génie, et qui efface ceux de toutes les autres écoles, sans excepter l’école Ombrienne, peut former le digne pendant de n importe quelle Vierge de Raphaël. Il se trouve ainsi que les deux artistes qui ont été le plus admirés pour leur beauté, l’un pour sa beauté suave et presque féminine, l’autre pour sa beauté mâle et imposante, ont réalisé plus
l’art chrétien.
parfaitement que leurs devanciers ou leurs successeurs les deux types les plus importants de l’art chrétien, comme s’ils s’étaient entendus pour confirmer et pour commenter chacun à sa manière cette fameuse parole de Platon :
« Nul ne connaît le beau que celui qui est beau. »
Que si, après avoir comparé la qualité, on en vient à comparer ensuite la quantité des chefs-d’œuvre produits par chacun de ces deux grands maîtres, il est certain que, sous le rapport de la fécondité, Léonard est resté bien au-dessous de son rival, surtout si l’on tient compte de la durée très-inégale de leurs carrières respectives. Mais, d’un autre côté, il ne faut pas oublier dans quel lieu et sous quels auspices sont éclos les principaux ouvrages de l’un, participant pour ainsi dire aux hommages qui aboutissent au Vatican de toutes les parties du monde, tandis que la plupart des ouvrages de l’autre ont été maltraités à l’envi par les hommes et par le temps, et quelquefois par luimême (1). Surtout il ne faut pas oublier que Léonard, mort presque septuagénaire, ne connut aucune espèce de décadence, et qu’il eut le privilège de présenter jusqu’à la fin le spectacle prodigieusement rare d’un équilibre parfait entre des facultés éminentes. Bien plus, et c est ainsi qu’il efface et tous les artistes de son siècle et la plupart des grands hommes, il y eut en lui une faculté qui grandit et s’éclaira d’une lumière plus vive à sa dernière heure ; ce fut la faculté d’appréciation rétrospective, qui, appliquée à ses œuvres d’art, fit sortir de son cœur vraiment contrit et hu-
(l) Je donner ,ii ailleurs la liste des tableaux du Léonard oui oui été perdus.
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milié, cet acte de repentir qui est aussi un fait mémorable dans l’histoire de l’art, acte généreux et trop rarement imité, par lequel il se reconnaît coupable envers Dieu et envers les hommes pour avoir souillé son imagination et celle d’autrui par des compositions sur lesquelles un œil pudique ne devait pas s’arrêter. On peut juger combien sa mort fut sainte par l’aveu qu’elle arrache à Vasari lui-même, ce froid et partial biographe qui, après en avoir raconté les particularités si édifiantes, s’écrie dans un accès de généreuse admiration, que jamais il n'y a eu personne q> i ait fait tant, d’honneur à la peinture (1) ; paroles équivoques mais non suspectes, qui sont un hommage rendu par un dépréciateur S3rstématique à l’homme tout entier, à son caractère comme à son génie, et qui pourraient nous autoriser à lui décerner la première place parmi les grands artistes dont la mémoire est restée chère à l’humanité. Une seule faute, ou plutôt un seul tort, mais un tort grave peut lui être imputé, c’est d’avoir éparpillé sur un trop grand nombre d’objets la puissance prodigieuse dont il disposait, et d'avoir ignoré que le génie n’a rien à créer dans le domaine de la science proprement dite, et que c’est surtout le domaine de l’art qui a été assigné à son activité (2).
(1) Mai non fu peraona che tanto facesse onora alla pittura. Il faut remarquer que les tableaux indécents de Léonard sont extrêmement rares; c’est à peine si l’on en peut citer un ou deux qui soient authentiques. Aussi les expressions de Vasari sonlel les très-mitigées : LH non aven operalo nell’auc comr ai conveniva.
(2) Das Genre bai nilchs in der Wisaenschaft zu scha/fen, çeine Wirlisamkeü gehbrt ins Gebiel der Kunst (Kant).