‹ De l'art chrétienChapitre 6 sur 20 · FRANÇOIS MELZI · texte numérisé non relu

FRANÇOIS MELZI

lante à chercher son idéal loin de lui, il trouva moyen de contenter à la fois son cœur et son goût en plaçant dans ses tableaux, avec des attributs dont il n’était pas tout à fait indigne, celui qu’il s’habituait de plus en plus à regarder comme son ange gardien (1).

Avec ce privilège d’intimité, François Melzi n’avait besoin que d’un médiocre talent d’imitation pour être au niveau de ses condisciples moins favorisés, sinon pour l’originalité des conceptions, du moins pour la reproduction des œuvres les plus populaires de Léonard. Aussi c’est en cela que consiste son principal mérite comme artiste. Nous ignorons si la Madone colossale de Yaprio fut peinte avec son concours, et î’il faut attribuer la faiblesse de dessin qu’on remarque dans la partie inférieure de cette fresque, à son inexpérience dans les ouvrages de si grande dimension. Lomazzo dit positivement qu’il excellait dans la miniature, mais il ne cite aucun de ses ouvrages en ce genre. S’il fallait hasarder une conjecture pour suppléer à son silence, je dirais que Melzi dut avoir plus le goût pour le gracieux que pour le grandiose, et ‘ien ne prouve, en effet, qu’il ait reproduit aucune des grandes compositions de son maître. On lui a attribué a Powone du musée de Berlin, dont le dessin original ■e trouve dans le recueil conservé à Windsor, et nous avons qu'il y avait autrefois à Paris, chez le duc de saint-Simon, un tableau de Flore sur lequel était écrit e nom de Melzi. C’était sans doute encore une rémiîiscence ou une variante de celui de Léonard, et l’on i lieu d’être surpris qu’il n’en existe pas un nombre ieaucoup plus considérable, et qu’il n'ait pas exploité

(1) Voir la lettre touchante que François Melzi écrivit après la nort de Léonard ( f.ettere piltnriche, vol I, appendice, 472.)

T. III

davantage l’inappréciable trésor que son ami et cxcel lent père , comme il l’appelait dans ses lettres, lui avai légué en mourant ; car il fut d’abord l unique posses seur de presque tous ces magnifiques dessins qui son aujourd’hui disséminés dans les collections euro péennes, et Ton peut dire que jamais artiste ne recueil lit un si riche héritage ; mais soit désintéressement soit indolence, il paraît n’avoir pas voulu tirer part d’une aussi bonne fortune, et s’être contenté de 1. gloire que faisait rejaillir sur son nom l’amitié d’un s grand homme (1).

Salaïno. Sous le rapport du dévouement filial, ci peintre fut comme le précurseur de Melzi : il suivi son maître à Florence après la chute de Louis li Maure, puis à Rome après l’expulsion des Français di la Lombardie, et fut plus particulièrement chargé di la gestion de ses affaires domestiques, ce qui expliqm pourquoi il est appelé l’élève et le serviteur de Léo nard, expression qu’il ne faut pas prendre dans uni acception trop rigoureuse, comme si ses fonction: auprès de lui avaient été purement celles d’un merce naire. Les traits et la physionomie de Salaïno avaien aussi cette régularité et cette pureté qui pouvaien donner ou compléter un type de beauté angélique, e c’est à ce titre qu'il figure quelquefois dans les tableau: religieux de son maître, dont il sut si bien s’appro prier la manière, que l’œil le plus exercé peut se lais ser tromper par la ressemblance, comme cela es arrivé pour Tune des plus fameuses compositions d< Léonard, la sainte Anne du Louvre, que nous croyon: être un produit indubitable de son pinceau, tandis qut

(1) Vasari, qui le vit à Milan en 1566, dit qu’il était alors ui belto e yenlil vecchio.

SALAÏNO.

les juges dont il est impossible de contester la compétence, n’ont voulu y voir que la reproduction trèshabile de l’original (1). Cet original serait le tableau qui a passé de la sacristie de Saint-Celse, à Milan, dans a galerie Leuchtenberg (2), à Munich. Mais il me ;emble qu’en l’examinant de près, on trouvera qu’il iiffère de celui du Louvre par le ton plus rougeâtre les carnations, par des demi-teintes moins transparentes et par une certaine lourdeur dans les ombres it dans les draperies. S’il arrive à Salaïno d’atteindre |t la perfection de son modèle, c’est tout au plus dans ;a manière de traiter la chevelure et le paysage. Le >eau tableau du musée de Berlin, représentant le Jhrist qui porte sa croix, prouve que son imagination l’était pas dépourvue de grandeur, et qu’il aurait pu ivoir des inspirations indépendantes, s’il avait voulu es suivre. La Sainte Famille du palais Castelbarco, à Vlilan, qui ressemble beaucoup à celle de la villa Ubani, près de Rome, est une sorte d’œuvre mioyenne qui flotte pour ainsi dire entre l’originalité lit l’imitation. Les types du maître sont religieusenent conservés, mais les cheveux collés à la tête pour îe pas compromettre la ligne gracieuse de l’ovale se létachent au-dessous des oreilles en boucles fines et égères qui ajoutent au charme de la physionomie de a Vierge.

Si Salaïno est vraiment l'auteur de ce portrait grandiose de Marguerite Coleone, qu’on voit à la galerie le Berlin (3j, et qui fut longtemps attribué à Léonard,

I I ) C’est l’opinion de M. Waagen et de M. Delécluze

(2) Les tableaux qui remplissaient cette galerie se trouvent Maintenant à Saint-Pétersbourg

(3) Elle était de la famille héroïque des Coleone de Bergame, t première femme du fameux Jean-Jacques Trivulce.

l’art chrétien.

ce serait une raison de plus pour regretter que c< dernier, en exerçant sur lui, de son vivant et après s: mort, une influence ou plutôt une fascination extraor dinaire, ne lui ait pas permis de développer son talen dans cette direction, et de s’y montrer digne élève di fondateur de l’école Milanaise.

Marco d’Oggione. On dirait que les disciples de Léo nard s’étaient entendus entre eux pour se partager d’une manière conforme au goût de chacun, le vast domaine que son génie avait exploité. Melzi sembl avoir reproduit de préférence les compositions gra cieuses, comme la Flore et la Pomone ; Salaïn s’attacha aux Saintes Familles, et particulièrement celle de saint Gelse qu’il dut copier à plusieurs re prises, et Marco d’Oggione, le plus heureusemen inspiré de tous, choisit pour objet de sa prédilectio comme copiste, la grande peinture de la Cône, dan le réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces, comme s’ avait eu le pressentiment de la destinée qui attendai ce chef-d’œuvre. La plus précieuse et la plus fldèl reproduction qu’il en fit est celle qui se trouve à l'A cadémie Royale de Londres, et dont le principal m< rite est d’avoir assez bien rendu le caractère génén des têtes; mais elle est bien inférieure à l’origina; tant pour le modelé des formes que pour la finesse d pinceau. Quant à l’autre copie, qui était à la Chai, treuse de Pavie, et qui a été transportée dans la gale rie de Brera, ce déplacement lui a été si fatal quel] est aujourd’hui à peu près méconnaissable.

Il est assez surprenant qu’aprôs avoir été, d( l’année 1490, sous la discipline de Léonard, âpre avoir reproduit plusieurs fois celle de ses œuvres qi se recommande le plus par l’élévation des pensées (

BELTR AFF10.

par ia noblesse des types, Marco d’Oggione ait continué de se distinguer, entre tous ses condisciples, par son tableau de V Assomption et par ses trois figures d’archanges à Brera, mais surtout par les fresques qu’on y a transportées du couvent de Santa- Maria délia Pace, lequel semble avoir été, avec la Chartreuse de Pavie, le principal théâtre de son activité. Il y avait dans l’intérieur du cloître, un crucifiement qu’on admirait beaucoup, et qui n’est plus aujourd’hui qu’une ruine. Mais cette admiration ne pouvait porter que sur le pathétique de la composition, et non pas sur la beauté des formes ; car, outre que ses figures ont presque toujours des proportions trop courtes, son dessin manque de finesse et souvent même de correction, particulièrement dans le nu, et la lourdeur de son pinceau n’est que trop en harmonie avec la physionomie vulgaire de la plupart de ses personnages. La Vierge aux balances qui se trouve à la galerie du Louvre (1), et qui est attribuée à Marco d’Oggione par un juge très-compétent 12), serait, dans cette supposition, un de ses ouvrages les moins défectueux, et ne serait surpassé que par son tableau de sainte En rftëmie, à Milan, tellement supérieur à tous ceux qu’on connaît de lui, qu’il n’a pu être exécuté qu’à l’époque de la pleine maturité de son tarent, et pour ainsi dire sous l'influence immédiate de Léonard.

Beltraffio. Celui-ci ne se voua pas, comme les précédents, à la reproduction plus ou moins fidèle, plus

(1) Ce tableau est probablement une répétition ou une variante de celui que Léonard peignit en 1492 et qui se trouvait à Parme au palais San-Vitali.

(2) Waagen, K itnsl-wsrke un i KünHler in Paris, p. 454.

l’art chrétien.

ou moins superstitieuse, des œuvres de son maître. Comme eux, il marcha respectueusement sur ses traces, mais ce fut pour se pénétrer de son esprit dans la mesure que comportaient ses propres tendances. Moins idéal que net et vigoureux dans ses conceptions, il s’attacha de préférence au genre que ses condisciples semblaient négliger, c’est-à-dire au portrait, et il sut si bien caractériser ses personnages, que sous ce rapport, il atteignit presque à la perfection de son modèle, donnant comme lui une consistance plastique à ses figures, mais sacrifiant trop le charme pittoresque à la vigueur du relief. Son dessin, généralement irréprochable, est parfois sévère jusqu’à la dureté, et l’on comprend sans peine qu’il ait laissé à d’autres le mérite d’imiter ou de reproduire Léonard dans ses compositions gracieuses. L’austère dignité de son style s’adaptait beaucoup mieux aux sujets religieux, et l’on peut dire que, quand il s’agissait de saintes et de madones, ses conceptions avaient plus de gravité que celles de son maître. On ne saurait rien imaginer de plus majestueux, de plus beau de formes et de proportions, que son tableau de sainte Barbe, à la galerie de Milan, et il n’y a rien de faux ni d’exagéré dans la comparaison qu'on en a faite avec une statue de divinité antique; car dans certains effets qu’il cherche à produire, Beltraffio est, aussi lui, plus sculpteui que peintre, et comme il était loin de posséder, au même degré que Léonard, cette magie du clair-obscui et cette finesse de modelé qui distinguaient les œuvre; du maître, il en résulte quelquefois, dans celle d( l'élève, une sécheresse désagréable dans les contours bien que les lignes ne manquent ni de pureté ni dt correction.

Le type de Vierge adopté ou plutôt implanté par b

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