‹ De l'art chrétienChapitre 7 sur 20 · BELTRAFFIO · texte numérisé non relu

BELTRAFFIO

fondateur de l’école Milanaise ne fut rejeté par aucun aussi résolûment que par lui ; et comme l’essor de son imagination n’était pas assez puissant pour l’élever aux régions de l’idéal mystique, il chercha dans un naturalisme sérieux les inspirations qu’il ne pouvait pas trouver ailleurs. Aussi les personnages qu’il introduit dans ses compositions sont-ils le plus souvent des portraits. Cette remarque s’applique surtout à son fameux tableau du Louvre, regardé à juste titre comme son chef-d’œuvre et exécuté par lui dans la pleine maturité de son talent, pendant sa courte émigration à Bologne (1), immédiatement après la chute de Louis e Maure (1500). Si les types qu’il a choisis n’ont pas issez de noblesse, et si les membres nus du saint Sébastien et du saint Jean offrent trop de raideur et une carnation peu naturelle, d’un autre côté les deux figures agenouillées de l’oncle et du neveu, du vieux et du jeune Casio, et surtout celle du dernier, dont la tête îst ceinte de la couronne poétique (2), méritent, par a vigueur de la touche et la force saisissante des caractères, d’être citées parmi les œuvres les plus remarjuables en ce genre, qui soient sorties de l’école de léonard. Aussi ce tableau fut-il très-admiré quand il jarut, ce qui obligea l’artiste à en faire des répétitions )our ses admirateurs de Lombardie, une entre autres jour la ville de Lodi, où l’on remarque moins de lu reté dans les formes et plus de suavité dans le cooris (3). Si l’on joint à cette composition, la Sainte

(1) (te talileau était dans l’église de la Misé/irorde, à côté de leux ou trois chefs-d’œuvre de Francia. BelLraffio, né en 1467, ivait alors trente-trois ans.

(2) Nous avons parlé ailleurs du Sonnet qu’il composa sur une Sainte-Famille de Léonard.

(3; Gravé dans le recueil de Fumagalh.

l’art chrétien.

Famille du musée de Berlin, celle de la galerie di comte Lochis (4), près de Bergame, une Vierge avei l’Enfant Jésus qui était chez lord Northwick, un ta bleau fort endommagé dans le château de Blenheim et une demi-douzaine de portraits disséminés en An gleterre et sur le continent (2), on aura le total ap proximatif des ouvrages connus de ce peintre origina mais peu fécond, qui semble avoir voulu surpasser soi maître pour le travail lent et pénible de son pinceau

Malgré le peu de renseignements que nous four nissent les biographes, nous pouvons affirmer que soi dévouement ne fut pas inférieur à celui de ses condis ciples. A peine Léonard a-t-il quitté Milan en 1499 que nous trouvons Beltraffio s’acheminant après lu vers la Toscane et s’arrêtant à Bologne pour peindr le tableau que nous avons signalé ; douze ans après quand de nouveaux événements eurent amené la né cessité d’un second exil, nous le trouvons associé au quatre élèves qui formaient le cortège filial du pa triarche dans son voyage à Rome. Nous savons e outre qu’il avait dirigé les travaux de l’académie M lanaise pendant l’absence de son fondateur ; et nou savons enfin que ce dernier ne fut pas plus tôt pari pour la France, que Beltraffio, devançant son vieu maître dans la tombe, termina subitement son asse courte carrière.

Cesare ra Sesto. Mais ni Beltraffio, ni aucun de condisciples dont nous venons de parler, n’a repro duit dans ses rouvres les grandes qualités de Léonar

(1) Cotte galerie a été dispersée.

(2) Il y en a un très-beau dans la galerie de Dulwich, près d Londres, un autre dans la collection de M Seymour, un autt dans celle du duc de Devonshire.

CESARE DA SESTO

au môme degré que Cesare da Sesto, et la prédilection de Lomazzo pour ce peintre, dont il n’était séparé que par une génération, fait que nous possédons sur lui quelques renseignements de plus que sur les autres. Parmi les six mille tableaux qui composaient la collection de cet intéressant écrivain, devenu aveugle à trente-trois ans, l’école Milanaise occupait naturellement une grande place, et parmi les produits de cette école, ceux qui avaient laissé la plus vive impression dans l’imagination du possesseur, réduit à la jouissance des souvenirs, étaient les ouvrages de Léonard et de Cesare da Sesto, son plus heureux imitateur, duquel on peut dire que tout ce qui sortait de sa main était marqué du sceau de la perfection (1).

Cet éloge exagéré, auquel Lomazzo lui-même a mis ailleurs des restrictions judicieuses (2), s’explique par l’effet que produisent au premier abord, dans certaines compositions de ce grand artiste, la richesse et l’harmonie des couleurs, l’animation des personnages, la hardiesse du dessin, le relief des formes et la vie répandue jusque dans les moindres détails. Il est, si l’on veut, moins classique que Léonard, sa verve pittoresque est moins continue, et surtout il lui manque cet équilibre de facultés qui fait la grandeur et la majesté des œuvres d’art. Mais quelle intelligence dans l’agencement de ses figures, quel choix heureux dans les contrastes, quelle fermeté dans son modelé, quelle variété dans ses types, et surtout quelle sobriété dans ll’emploi des airs gracieux, écueil traditionnel de l’école à laquelle il appartenait !

(1) Dalle niani cti Cesare non usciva mai opéra che del lutlo non fosse finita.

(2) La maniera ai Cesare ricca, pronia, bizzarra, ma ineouale c sco) relia

l’art chrétien.

Quelle fut la portion de l’héritage du maître, que Cesare da Sesto exploita de préférence ? La réponse à cette question est facile par voie d’exclusion. Il ne s’attacha ni à la reproduction des compositions symboliques ou mythologiques, comme François Melzi ; ni à celle des Saintes Familles, comme Salaïno ; ni à celle du fameux Cénacle, comme Marco d’Oggione : il ne se fit pas non plus l’émule de Beltraffio pour scruter et saisir la physionomie humaine et la traduire finement ou énergiquement sur la toile ; mais, combinant ses propres inspirations, dont le cercle paraît avoir été assez restreint, avec celles qui lui venaient tant de son sujet que de l’école de Léonard, il se fraya hardiment une route à part, route souvent éclairée par les reflets de la grande lumière qui avait brillé pour lui comme pour les autres, route qui se trouva quelquefois tracée d’avance, mais dans laquelle) il sut néanmoins conserver une certaine liberté d’attitude et de mouvement.

Seul entre les élèves de Léonard, Cesare da Sesto i fut son scrupuleux imitateur dans les études prélimi- I naires par lesquelles il préludait à l'exécution de ses tableaux ; et cette imitation fut poussée si loin, que j les dessins originaux de l’un et de l’autre ont été con- (! fondus dans les mêmes recueils et dans les mêmes pu-! blications (1). Lomazzo, qui en parle avec enthou-j siasme, en possédait lui-même plusieurs, entre lesquels le plus remarquable était une figure de saint! Georges monté sur un cheval fougueux dont la brusque reculade, à la vue du dragon, était admirablement rendue (2). Il fait en outre mention d’une série de des-

(1) Voir le recueil de Gerli Milan, 1784

(2) Tratlato, liLt. II, cap. 19

CESARE DA SESTO

sins vraiment merveilleux ( ver amen te miracolosi ) représentant, d’après nature, les divers mouvements du corps humain, ce qui devait être un complément ou un résumé des travaux de Léonard sur cette matière (1).

Si le talent de Cesare da Sesto s’était développé >ous une influence unique et sans le croisement des traditions étrangères qu’il eut le tort de préférer parfois à celles de son école, son histoire ou celle de ses nuvres serait à la fois plus simple et plus intéressante lu point de vue de l’art, et nous ne serions pas obligés 3e le suivre de Milan à Rome et de Rome en Sicile, lour calculer ce qu’ont pu lui faire perdre ou gagner, ÎOUS le rapport du progrès artistique, ces diverses pé- 'égrinations.

Il reste peu de tableaux authentiques qu’on puisse ûter comme appartenant à l’époque qui précéda ses nfidélités à son école natale. Celui sur lequel il y a le noins de doute, à cause de l’hésitation que trahissent es lignes du dessin et cause de la pose un peu ourde de la figure principale, est le Baptême du jlhrist, qu’on voit chez le duc Scotti, à Milan, et qui, malgré ses imperfections, attire et charme le regard iar la douce majesté du Sauveur et par les détails d’un harmant paysage tout émaillé de fleurs, ouvrage de larnazzano, peintre alors très-estimé, qui se contenait du rôle modeste de paysagiste pour les tableaux i’autrui.

Je placerai immédiatement après, les deux Saintes ’amilles qu’on voit à Milan, l’une chez le duc Melzi, autre à la galerie de Brera, lesquelles constatent émancipation progressive de l’artiste, et m’ont paru

(3) Trallato, lib. II, cap. 1,

offrir une certaine affinité, particulièrement dans ls tête du saint Joseph, avec le fameux tableau connu sous le nom de la Vierge au bas-relief (i), qu’on £ coutume d’attribuer à Léonard à cause d’une certaine ressemblance générale qui frappe au premiei abord. Pour moi, je ne puis m'empêcher d’y voir ur produit manifeste du brillant pinceau de Cesare da Sesto, et ce qui me confirme dans cette opinion, c’esl une certaine lourdeur de dessin dans les parties qut Léonard traitait avec le plus de délicatesse, dans les mains et dans les lignes de la tête, sans parler d( l’altération des types et de celle des demi -teintes, qui n’ont plus ici la même transparence (2).

Le même genre d’incertitude a régné longtemps è l’égard d’un tableau bien supérieur aux précédents, el dont la première idée semble avoir appartenu à Léonard ; c’est celui de Vflërodiade, sujet favori de Cesare da Sesto, comme le prouvent les études qu’il fit pour donner à cette composition compliquée toute la perfection dont il était capable (3). On en connaît deux exemplaires assez bien conservés ; l'un, à la galerie impériale de Vienne, où il fut apporté d’Italie par 1 empereur Rodolphe II, avait, dit-on, appartenu à la collection de Lomazzo lui-même ; l’autre, peut-être plus remarquable par la verve de la composition, et nullement inférieur sous le rapport de l’expression, du Ion et du fondu des couleurs, peut passer à bon droit pour le chef-d’œuvre de l’artiste, qui semble avoir voulu y déployer toute la poésie de son imagination

(1) Gravé dans le recueil de Fumagalli.

(2) Gravé par Forster.

(3) On voyait jadis à 1 archevêché de Milan trois dessins de lui au crayon rouge, représentant une Hérodiade, con una corona >li fiori in capo, un rnanigoldo con rnoslacci senza barba, una' mano che lient una testa. Lomazzo, Trattalo, p. 85.

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et toute la richesse de son pinceau (1). S’il y avait plus de noblesse dans les têtes, on n’hésiterait pas à l'attribuer à Léonard lui-même; car on y trouve réunies toutes les autres qualités qui caractérisent ce grand maître, et surtout cette finesse de pinceau et celte fermeté de modelé qu’ont rarement atteintes les meilleurs peintres de son école (2).

On sait que Cesare da Sesto quitta Milan en 1514, à l’exemple de son maître et de ses condisciples, et fit aussi, lui, son pèlerinage de Home, où il fut beaucoup mieux accueilli que Léonard. La vive affection qu’il sut inspirer à Raphaël (3) était une épreuve trop délicate pour son amour-propre et même pour son imagination, qui, s’exaltant outre mesure, le livra sans défense à la tentation de passer temporairement, comme transfuge, de l’école lombarde dans l’école romaine, et de devenir le condisciple de Jules Romain 3t de Pierino del Vaga.

Quel fut le résultat de cette infidélité momentanée iux pures et nobles traditions dans lesquelles il avait ité nourri? Quel fruit retira-t-il de son intimité avec 'entourage dégradant qui faisait perdre à Raphaël la mreté de ses inspirations Ombriennes, et qui comnençait dès lors à détériorer les plus précieuses quaités de son âme et de son génie ?

La réponse à cette question se trouve dans un tableau de la galerie du Vatican, portant la date de 1521

(1; Ce tableau, provenant de la collection de M. Collot, n’a été endu que 16,000 fr.

(?) Il y a dans le musée de Naples un autre tableau de lui rerésentant l’Adoration des Mages, et dans lequel le groupe formé ar la Vierge, l'Enfant Jésus et saint Joseph, est emprunté au bleau dont nous parlons.

(0) Lomazzo Trallalo, lib. II, cap 1.

l’art chrétien.

avec le nom de Cesare da Sesto, et produisant sur tou spectateur impartial l'effet que doit produire un mo nument de décadence, surtout si les souvenirs son' assez fidèles pour permettre de comparer ses tableau: de Milan avec cette œuvre terne, sans relief et san vie, où le sentiment est gâté par l’affectation, et où 1; grâce dégénère presque en fadeur.

Mais ce qui relève singulièrement Cesare da Sesto c est qu’il redevenait peintre Lombard et remontai comme d’un seul bond à son premier tiiveau dès qu’i avait touché le sol natal. De là, des oscillations étrange: et un flux et reflux d’influences diverses à chacun* desquelles il est difficile d’assigner rigoureusement s; part ; mais ce qui ressort de ces données confuses e: souvent contradictoires, c’est que les conquêtes qu’i crut faire par son contact avec l’école romaine nt tournèrent ni à son profit ni à celui de l’art, et que pour créer des chefs-d’œuvre, il dut venir se retrenT per dans 1 air vivifiant de l’école Lombarde. Pour si taire une idée de la transformation qu’il subissait alors, il suffit de voir le magnifique tableau votif, peint à 1 occasion d une peste qui était venue s’ajouter à tanl d autres fléaux. Soit qu’il fût inspiré par sa sympathie pour les souffrances publiques, soit qu’il eût l’ambition d être le digne auxiliaire ou le digne interprète de la dévotion populaire (1), il est certain qu’il se surpassa lui-même, ou du moins qu’il surpassa toutes les œuvres échappées de son pinceau dans ses jours de piospérite, tant à Rome qu’à Messine. Le type de Vierge est très-supérieur à celui du Vatican, et rappelle un! peu la Madone de l'oligno ; le coloris est brillant et

(I) Saint Sébastien était Milanais, ün montrait dans le couvent (le bamt-Rrasme la chambre où il était né.

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chaud, comme dans son Hèrodiade ; le modelé a repris sa vigueur et son relief, et ressort admirablement dans les membres nus de saint Roch, de saint Christophe et de saint Jean-Baptiste (1), et surtout dans le saint Sébastien, qui est à la fois le point central et le point culminant de cette merveilleuse composition.

Il y avait jadis, dans l’église San-Pietro alla Yigna, un autre tableau de moindres dimensions, exécuté par Cesare da Sesto en 1530, c’est-à-dire dans l’année même où la terreur des Milanais était parvenue à son comble. Les imaginations étaient exaltées jusqu’au délire ou affaissées jusqu’au désespoir, et la peinture que trace le chroniqueur Burigozzo des maux et des scènes qu'il eut alors devant les yeux, ressemblerait moins à une page d'histoire qu’à un supplément à l’enfer de Dante, si, à côté de cette désolation, on ne trouvait pas les élans de la pénitence publique et une espèce d’aurore de la régénération dont saint Charles Borromée devait bientôt donner le signal. Les artistes Milanais, qu’on pourrait appeler ses précurseurs, à cause du caractère de plus en plus religieux qu’ils imprimèrent à leurs travaux, donnèrent alors à l’Italie un spectacle bien rare et qui aurait pu être bien instructif. Ils se firent consolateurs et missionnaires, et rompant tout pacte avec les oppresseurs de leur pays, qui en étaient en même temps les corrupteurs, ils les forcèrent de recourir au pinceau servile le Titien, pour se faire peindre avec leurs maîtresses, lette répugnance, ou plutôt cette protestation fut si générale et si persévérante, qu’on aurait peine à citer

(1) La tète de saint Jean ressemble à celle que Raphaël a mise ans la dispute du Saint-Sacrement.

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un seul artiste de l’école de Léonard, qui ait tracé h portrait d’un dépositaire quelconque de la puissant impériale, ou flatté son imagination par des composi tions licencieuses. Rien ne prouve que Cesare da Sestc n’ait pas été aussi sévère que les autres, du moins tan qu’il fut à Milan. Ni le lieu, ni les souvenirs, ni le; circonstances ne se prêtaient à l’application de le théorie tant soit peu relâchée qu'il avait apprise l Rome et qui, au dire de Lomazzo, lui faisai t regarde] le scandale en peinture comme une des nécessités de l’art (t). Heureusement pour l'art et pour lui, ce ne fut pas pour peindre des sujets de ce genre qu’il fui appelé en Sicile, où il passa les dernières années de se vie à décorer les églises et les couvents de peintures qui se ressentent trop peut-être de l'absence de touU concurrence et de la certitude du succès, mais dans lesquelles on retrouve encore en partie la vigueur de sa touche, l’élégance de son dessin et une certaine fidélité de routine aux traditions de l'école milanaise. Tout cela se voit dans le grand tableau de l’Adoration des Mages , qui a été transporté de Messine dans le Musée de Naples, et (pii gagne beaucoup à n’être pas placé auprès du chef-d’œuvre que le même artiste avait peint à Milan pour l’église de Saint-Sébastien.

Antonio Razzi, plus connu sous le nom de Sodoma, Ce n’est assurément pas sans une certaine répugnance que je fais figurer parmi les artistes chrétiens ce personnage mystérieux, voué par son infâme sobriquet 1 la plus honteuse immortalité ; mais son affinité avec l’école Lombarde, jointe à la beauté incontestable de ses ouvrages, ne permet pas de les passer sous silence

(1) Lomazzo, TrdtalO, lib. VJ, cap. 2

ANTONIO RAZZI.

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