Voir l’intéressant opuscule de M. Galichon sur Moceto
ÉCOLE DE BELLIM.
contre les Amalécites, c’est-à-dire des Vénitiens commandés par Petigliano, contre les Allemands commandés par leur empereur Maximilien, dont le portrait, facile à reconnaître, offre un contraste presque grotesque avec le regard fier et la pose héroïque du général vénitien, déjà sûr de la victoire; mais, pour expliquer cette assurance, il y a derrière les combattants un groupe au centre duquel Moïse, qui est également un portrait, se fatigue à lever ses bras vers le ciel, comme pour donner une idée de ce nue peut la force de la prière jointe à la force des armes. C’était là, sans doute, ce que l'artiste avait en vue, et l’intérêt qu’excite cette double verve religieuse et militaire, fait facilement oublier certaines incorrections techniques qui n’affaiblissent en rien l’effet général. •
On voit que ce n’était pas seulement au point de vue de l’art qu’il y avait sympathie entre Mantegna et Mo ceto. On pourrait même soupçonner ce dernier d’avoir eu plus de droit que son devancier à la qualification de soldat et de l’avoir prise beaucoup plus au sérieux. * Une de ses gravures, représentant la Calomnie d' .4pelle, sur l’emplacement même où l’on avait érigé la statue équestre de Coleone, n’est autre chose qu’une espèce de libelle tracé par un burin hardi pour venger la mémoire de ce héros envers lequel le sénat lui semblait avoir été trop peu reconnaissant.
Tous ces ouvrages de circonstance eurent sans doute un grand succès auprès des contemporains;
iv — 9
l’art chrétie.n
et cependant ils sont bien inférieurs aux gravures exécutées par le même artiste, d’après des tableaux religieux, où l’on reconnaît sans peine la main et le cœur de Bellini. Il était impossible que ce dernier trouvât un plus digne interprète, même dans Man- * tegna qui passait alors pour le premier graveur italien et avec qui Moceto avait eu jadis des affinités dont la trace s’effaça peu à peu sous l’influence de son nouveau maître.
Peut-être faudrait-il ajouter à cette longue liste de disciples et d’imitateurs le nom de Francesco Vecellio, le propre frère de Titien, mais doué d’aspirations bien différentes, et auquel il ne manqua, pour être un grand peintre, que d’avoir des qualités moins héroïques ; car la guerre de délivrance , en 1509, interrompit son apprentissage en lui faisant quitter son atelier pour les champs de bataille, et il s’y distingua par des prouesses qu'on n’aurait pas attendues de sa première vocation. Quand il la reprit, après la paix, ses ouvrages se ressentirent si bien du métier qu’il venait de faire, qu’on aurait pu les confondre, dit Ridolfi, avec ceux de Giorgione lui-même. Cette ressemblance était surtout frappante daus une figure de saint Théodore armé, peinte pour l’église de San Salvalore, à Venise. Ce sujet convenait à sa verve militaire qui avait besoin de trouver une issue. Les bannières triomphales lui convenaient encore mieux, surtout celle qu’il eut le bonheur de peindre pour la compagnie des bombardiers, et qui représentait la sainte Vierge les prenant
ÉCOLE DE BELLIKf. « 131
sous sa protection. Malheureusement pour 1 artiste, il s’aventura sur un terrain que son frère regardait comme son domaine exclusif. Il peignit, avec un succès très-inquiétant pour ce dernier, saint Jérôme dans le désert, et, pour ne pas avoir l’air de marcher servilement sur les traces d’autrui, il eût l’idée de revêtir le vieil athlète d’un costume militaire qui ne déparait pas son caractère énergique, et de lui donner un cortège de figures accessoires, qui étaient en parfaite harinouie avec la ligure principale. Cette nouveauté audacieuse eut un tel succès et alarma tellement le grand Titien, qu’il se hâta d’obtenir, pour son frère, de Ferdinand, roi des Romains, une charte de privilège à vie pour le commerce des bois; et son pinceau fut dès lors condamné à une inaction presque complète.
Assurément voilà un cortège imposant de disciples et d’imitateurs, et l’on peut dire que jamais fondateur d’école n’en eut un pareil, surtout si l’on ajoute à tous ces noms ceux de Titien et de Giorgione qui suffiraient à eux seuls pour immortaliser leur maître, même en supposant que ses œuvres fussent tombées dans l’Qubli. On aura beau remonter bien haut dans l’histoire de l’art et suivre ses progrès sous l’empire des circonstances les plus favorables, jamais on ne trouvera une floraison si riche alimentée par une sève si pure dans sa source et si expansive dans ses effets. Pour produire les merveilles que nous avons signalées et celles que nous signalerons encore, il a fallu autre chose que l’initiation
traditionnelle à des procédés techniques; il a fallu la triple vitalité qui forme la base de l’idéal dans l’homme, la vitalité desâmes par la foi, la vitalité des caractères par le patriotisme et les vertus militaires, la vitalité des imaginations par la poésie, et particulièrement par la poésie religieuse ou légendaire. Or il serait difficile de trouver dans l’histoire des peuples une période pendant laquelle ces conditions aient été mieux remplies qu’elles ne le furent par les Vénitiens pendant le demi-siècle dont nous parlons. La république était alors à l’apogée de sa gloire et de sa force, et les arts reflétaient instinctivement l’une et l’autre. L’astre approchait de son méridien, et, quand il l’eut dépassé, sa lumière était encore tellement resplendissante, qu’il eût été difficile à l’œil le plus perçant de découvrir les premiers symptômes de décadence.