Ciico, letlere suile helie arli hefi^inne
L'iRT CHRÉTIEN.
joies de sa patrie et même très-probablement à sa défense.
Parmi les guerriers que Venise avait pris à sa solde, était l’Alviane, plus populaire que les autres, bien que rarement heureux, et qui, pour récompense des services rendus par lui à la République, avait reçu d’elle, à titre de fief, la ville de Pordenone où il avait fondé une espèce d’Académie, source de nobles jouissances pour ce grand capitaine qui savait les goûter jusque dans le tumulte des camps. Tel fut le spectacle que Lieinio eut sous les yeux dès sa première jeunesse. Bientôt il en eut un autre d’un genre tout différent, quand, par suite de la sanglante journée d’Agnadel, les États vénitiens de terre ferme se trouvèrent réduits à la seule ville de Trév ise. Il y eut alors, dans les provinces envahies par les hordes de l'empereur Maximilien, des prodiges de courage et de fidélité, comparables à ceux qui avaient sauvé l'ancienne Rome après la bataille de Cannes. Avec une âme ardente et fière, comme celle de Pordenone, avec une humeur aussi martiale que la sienne, il était difficile qu’il n’eût pas sa part de l’exaltation générale, et que son pinceau ne devint pas quelquefois une arme vengeresse entre ses mains.
Qu’il ait commencé par étudier les peintures que Pcllegrino da San Dauiele avait exécutées dans la ville d’Udine, ou qu’il ail cherché ailleurs un supplément à ce qui lui manquait dans sa ville natale, il est certain qu il peignit ses premiers tableaux dans le goût de Bellini et que Giorgione avait, depuis loug-
PORDENONE
temps, terminé sa courte carrière, quand il le prit pour modèle. Ses contemporains l’en félicitèrent sans doute comme d'un progrès, et les œuvres de sa première manière tombèrent dans un tel discrédit, à leurs yeux et peut-être aussi aux siens, que ses biographes n’ont pas pu en citer une seule antérieure à l’année 1514, bien qu’il eût alors exercé officiellement sa profession depuis dix ans. Peut-être faudraitil placer dans cet intervalle le tableau du maître-autel de l’église de Susigana, dans la Marche Trévisane, et surtout les fresques de la charmante chapelle du château de Collalto où le même artiste vint étaler, quelques années plus lard, le résultat des efforts qu’il avait faits pour agrandir sa manière. Ces fresques étaient encore assez bieu conservées il y a trente ans et bien supérieures à celles de Titien dans la confrérie de Saint-Antoine de Padoue. F.lles couvraient toutes les parois latérales de la chapelle, et représentaient, avec une simplicité pleine de sentiment et de goût, la Fuite en Égypte et la Résurrection de Ixizare , tandis que le tableau de la Transfiguration et celui du Jugement dernier , si remarquables l’un et l’autre par le développement des formes et par la hardiesse des raccourcis, ne faisaient éprouver au spectateur non initié à ce genre de merveilles, qu’une satisfaction purement scientifique. C’était, sur une plus petite échelle, le même genre de contraste que devaient offrir bientôt les peintures de la chapelle Sixtine. Il y avait aussi, dans l 'Enfer de Pordenone, non pas une vengeance personnelle, comme dans celui de
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Michel-Ange, mais une vengeance patriotique inspirée par le souvenir de la ligue de Cambrai et de son principal promoteur, le pape Jules II, qu’on voyait figurer, avec sa triple couronne, parmi les damnés.
Il serait trop long de décrire et même d'énumérer tous les travaux qu’il exécuta, à des époques plus ou moins éloignées les unes des autres, dans le Frioul et dans la Marche Trévisane, et de plus il serait impossible d’en déterminer l’ordre chronologique autrement que par des conjectures. Ce qui est indubitable, c’est que sa vocation pour les tours de force ne tarda pas à se déclarer et qu’il aimait à s’en faire honneur aux yeux de ses compatriotes, qui étaient sans doute très-disposés à admirer ses progrès; car il leur prodiguait les figures colossales et les raccourcis les plus propres à les ébahir. Il osa même travestir le Dieu vengeur de l’Écriture en Jupiter foudroyant, et, en traçant la grande scène du mont Sinaï, il ne craignit pas de représenter le Père éternel entièrement nu et Moïse avec deux grandes cornes de belier sur la tête. On eût dit qu’il cherchait à se faire pardonner ses licences par la hardiesse de ses innovations. On restait en extase devant un raccourci de la jambe de saint Marc, ou d’un torse de Miion de Crotone, ou bien encore devant un ange qui, jouant d’un instrument dans une attitude très-compliquée, exprimait, par la tension des muscles de l’orteil, la verve musicale dont il était inspiré. Mais il V avait une merveille qui étonnait encore davantage, c’était le Saint Christophe dou-
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blement colossal qu'il peignit sur la place de San Martino, et qui, par ses proportions gigantesques, était bien plutôt fait pour exciter la curiosité que la dévotion.
Par un caprice difficile à comprendre, c’était surtout dans les tableaux et les fresques qu’on lui faisait peindre pour les églises de village, que Pordenone déployait la vigueur déréglée de son pinceau. Il était plus maître de lui-même, je dirais volontiers plus classique , quand il travaillait dans une ville, comme Trévise ou lldine, où il pouvait avoir à craindre une concurrence ou une comparaison dangereuse. A Trévise, sa rivalité avec Titien , qui était son collaborateur, le tint si bien en respect, qu’il se surpassa presque lui-même dans les peintures dont il orna une des chapelles latérales du dôme; non pas qu’il se soit entièrement abstenu d y étaler la science du nu et la hardiesse des raccourcis; les anges qui soutiennent le Père éternel, et le pompeux cortège des rois Mages étaient une tentation trop irrésistible ; mais l’artiste n’y a succombé que dans une mesure compatible avec le but qu’on se proposait en le chargeant de cette tâche; et quand il peignit, dans la même ville, la façade du palais Ruvigniuo , Titien lui-même, appelé comme arbitre pour la fixation de son salaire, ne lui refusa ni les éloges ni la récompense qui étaient dus à son travail.
A lldine, où le vieux Peiiegrino da San Daniele maintenait jusqu’en 1540, par lui-même et par ses élèves, les pures traditions de l’école de fieilini, P< r-
deuone avait encore moins de chance de faire prévaloir ses innovations; aussi n’y laissa-t-il que deux ouvrages de quelque importance, savoir : la grande Madone qu’on lui fit peindre dans la Loge publique , et ce tableau de l Annonciation , si pompeusement loué par Vasari, et dont il ne reste plus que quelques débris dans l’église de Saint-Pierre- Martyr. Des considérations du même genre le forcèrent à respecter la dévotion populaire dans la patrie de Cima da Conegliano, quand il y traça sur les parois d'une chapelle latérale, les images de sainte Catherine et de saint Augustin, l’une respirant une suavité presque ombrienne, l’autre exprimant, avec une énergie concentrée, le recueillement et la méditation.
Mais à Conegliano, comme à IJdine, il se dédommageait de cette courte contrainte, en peignant, sur l’extérieur des maisons, des fresques dont le sujet était nécessairement emprunté à l’antiquité mythologique. Là, c’était l’enlèvement de Ganymède, avec des raccourcis bien ménagés et de beaux reflets de lumière sur une carnation juvénile. Ici, c’est-à-dire à Udine, sur la façade du palais Tinghi, c’étaient des statues et des divinités païennes , puis un Neptune avec une Sirène, puis enfin la guerre des dieux contre les Titans, exécutée avec une verve d’invention et une richesse de pinceau dignes des deux grands génies qu’il avait pris pour modèles, Giorgione et Michel-Ange. Un autre succès du même genre, bien autrement profitable pour lui, fut celui qu’obtinrent les fresques dont il décora la résidence
POROENONE.
du cardinal Grimani dans la petite ville de Ceneda. C’était le patronage le plus ambitionné par les peintres qui aspiraient à mettre leur pinceau au service delà République, et c’était aussi le patronage le plus sympathique pour ceux qui avaient , comme ce savant prélat, la passion de l’antiquité grecque et romaine. Au reste , cette passion dans l’ouvrage dont il est ici question, ne fut satisfaite que dans une juste mesure. A côté de Daniel et de Salomon, on ne voyait figurer que l’empereur Trajan avec la veuve qui lui demandait justice; et l’artiste, inspiré, lui aussi, par sa passion dominante, avait rendu aussi dramatique que possible le rôle des chevaux fougueux du cortège impérial.
Les nombreux travaux dont il fut chargé dans plusieurs villes de la haute Italie, prouvent qu’on y appréciait pleinement l’essor qu’il avait imprime à certaines parties de son art, comme imitateur ou continuateur deGiorgione. A Gênes, son pinceau fut associé à celui de Jules Romain pour la décoration du palais Doria, et ce fut sans doute à cette occasion qu’il peignit la superbe Hcrodiade qu'on voit h Rome dans le palais du même nom. A Mantoue, ses travaux ne pouvaient manquer d’être éclipsés par ceux de ce même Jules Romain, sur le génie duquel on se faisait alors d’incurables illusions. Celui de Pordenone se trouvait plus à l’aise à Crémone et à Plaisance, et l’on peut dire qu’on ne peut se faire une idée complète de la puissance d’invention et d’exécution don* il était doué, qu’après avoir vu les pein-
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tures vraiment monumentales exécutées par lui dans ces deux villes. Heureusement pour lui, on se mit en garde contre la fougue de sou imagination, en lui traçant minutieusement son programme pour l’achèvement des fresques commencées par Romanino de Brescia, dans la cathédrale de Crémone, ce qui obligeait son continuateur à ne pas trop brusquer la transition d'un style à l’autre, dans les quatre compartiments qui restaient à peindre et dont le dernier devait représenter, sur une très-grande échelle, le Christ en croix, avec les deux larrons et les saintes femmes et une multitude d’autres personnages dont le plus intéressant, aux yeux de l’artiste, était le cavalier Longin, à cause des formes grandioses de l’animal qui lui servait de monture.
Des louanges sans restriction relevèrent le prix delà récompense pécuniaire dout on paya cette merveilleuse production qui faisait oublier ou regarder avec dédain celles dont Boceacio Boccacini avait orné la meme église ; et l’impression laissée par Pordenone, fut tellement durable que. neuf ans plus tard, c’est-à-dire en 1529, on le faisait venir à Plaisance pour y décorer l’église de Santa-Maria di Campagna. Cette décoration, dans laquelle on reconnaît la verve et la touche d’un grand maître, subsiste encore aujourd hui, sinon dans toute sa fraîcheur, du moins dans toute sa splendeur, et l’on peut y voir, dans la plénitude de leur développement, les qualités et les tendances spéciales de l’artiste dont nous parlons. Son imperturbable naturalisme s’est donné
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carrière sur ces grandes surfaces qui étaient livrées aux évolutions parfois capricieuses de son pinceau. Dans la première chapelle, où il avait à peindre la Nativité, F Adoration des Mages , F Adoration des Bergers et la Fuite en Egypte, on voit qu’il s’est peu préoccupé du côté idéal de son sujet et qu’il a accumulé les détails accessoires, pour donner satisfaction aux exigences de son imagination pittoresque. De là cette scène pleine d’animation autour des rois Mages, puis autour de la V’ierge, de là cette foule curieuse qui voit défiler le cortège, et cette troupe d’enfants qui jouent en les pilastres, et ces chevaux de luxe oriental, qui semblent avoir conscience de leur race et de leur rôle.
Dans la seconde chapelle, où l’artiste a peint le Mariage mystique de sainte Catherine, son naturalisme est d’un autre genre; dans la personne de la Vierge, il a peint le portrait d’FiisabettaFrescolina, sa secoude femme, et il s'est peint lui-même sous les traits de saint Paul, qui devait être pour lui le premier des apôtres, à cause du glaive symbolique dont sa main est armée. Faut -il attribuer à cette espèce de consécration de sa tendresse conjugale, nu aux inspirations nées du sujet lui-méme, la supériorité de celte composition, non-seulement sur la précédente, mais sur la plupart de celles qui ont illustré la carrière si féconde de son auteur? Les huit compartiments de forme ovale, dans la tribune du choeur, offrant des thèmes plus sévères, empruntés à l’Ancien Testament, l'artiste reprend ses allures
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naturelles et cherche moins à émouvoir le spectateur qu’à le surprendre par tout ce qu'il y a de plus imprévu soit dans les attitudes, soit dans les raccourcis, soit dans l’énergie des ombres, soit enfin dans les contrastes qui vont jusqu’à la profanation; car dans ces mêmes ovales dont nous venons de parler, les représentations bibliques les plus imposantes se trouvent mêlées à des jeux folâtres de bacchantes et de satyres!
La Madonna di Campagna devenait ainsi le Vatican ou la chapelle Sixtine de Pordenone et l’on s’habituait peu à peu à voir en lui l’émule de Michel- Ange. On disait même que ce dernier avait fait tout exprès le voyage de Venise pour voir de près ses ouvrages. Quel que soit le fondement de cette tradition légendaire, il est certain qu’il y eut des rapports singulièrement frappants entre les facultés respectives de ces deux hommes extraordinaires. Je ne dis pas entre leurs qualités; car, à cet égard, la supériorité de Michel-Ange n’admettait même pas de comparaison. Pour lui l’art était un sacerdoce, un mode d’initiation aux mystères de l’âme et de la foi, une révélation de l’idéal par un procédé qui con siste à le dégager de la lumière où il se cache. Pour l’autre, c’était une lutte incessante en vue d’aggrandir la sphère d’imitation dans laquelle son talent était circonscrit, et pour forcer en quelque sorte la nature dans ses derniers retranchements. De là des progrès merveilleux dans le rendu des formes avec de fréquentes défaillances dans l’expression du sen-
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timent, et avec une impuissance croissante à remplir les conditions ascétiques de l’image de dévotion, impuissance qui n existait pas au début de sa carrière, quand il peignait les fresques de Collalto et qu’il traçait l'admirable dessin de Saint Pierre martyr , qu’on voit dans la collection des tlfïizi à Florence.
Four bien comprendre Pordenone, son caractère et ses œuvres, il importe de ne pas perdre de vue la double influence à laquelle fut soumise son éducation première, savoir l’influence classique et l’influence militaire. La précocité de son intelligence, jointe aux facilités que lui offrait l'Académie fondée par l’Alviane dans sa ville natale, avait préparé cette supériorité littéraire qu’il eut sur tous les artistes de l’école vénitienne et qui explique son goût irrésistible pour les sujets tirés de l’antiquité grecque et romaine. Mais l’institution devait nécessairement se ressentir du caractère personnel du fondateur et le dilettantisme inhérent aux associations de ce genre devait être remplacé, dans celle-ci, par l’application sérieuse des grandes leçons puisées dans les annales des peuples libres. Or la République traversait alors une crise non moins terrible que celle de la guerre de Chioggia, et cette crise avait été assez longue , surtout dans la Marche Trévisane et dans le Frioul, pour familiariser les esprits avec les idées de dévouement et de vengeance patriotique. Qu’on se figure une âme ardente et liere, comme Pordenone, respirant cette atmosphère brûlante dans l’effervescence de sa première jeunesse et apprenant
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qu’un peintre du voisinage a quitté son pinceau pour prendre l’épée! Qu’on se le figure témoin impassible des grands et des petits exploits qui avaient pour but la délivrance générale ou la délivrance locale! Non, ce ne fut pas en simple spectateur que Pordenone fit l’apprentissage de l'idéal héroïque qui se reflète dans un si grand nombre de ses œuvres. Ses années d’inaction, comme peintre, coïncident trop exactement avec celles pendant lesquelles la patrie commune avait à lui demander d’autres services1, pour qu’on doive hésiter à lui assigner une place, et même une place éminente, dans cette école militante inaugurée jadis à Padoue et continuée, sans interruption, depuis Mantegna jusqu’à lui. Comme ce dernier, il choisit, entre les sujets bibliques, ceux qui se prêtaient le mieux à l énergie de ses conceptions et de sa touche, Jiulith tenant la tête d Hotopfierne, Hérodiade tenant la tete descùnt Jean, et pardessus tout David tenant la tête de Goliath . I.a preuve que, dans cette composition symbolique, l’artiste s’est identifié complètement avec le vainqueur, c’est qu’on voyait jadis, dans la galerie d’Orléans, un portrait de Pordenone tout jeune, tenant en main ce même symbole, mais revêtu d’une armure complète, et le front ceint du laurier de la victoire, ce qui prouverait qu’il avait fait quelque chose de plus que des vœux pour la délivrance de la patrie*. Une
Bien qu’il t'ùt déjà peintre en tîîOà, son plus ancien ouvrage connu est de 151 k.