‹ De l'art chrétién (volume 3)Chapitre 13 sur 46 · Ce curieux portrait, qu’on a attribué à Giorgione, a été · texte numérisé non relu

Ce curieux portrait, qu’on a attribué à Giorgione, a été

PORDEflONE.

autre conjecture non moins fondée que celle-là, c’est que son pinceau dut être l’instrument de sa reconnaissance envers les héros qui préparèrent ou accomplirent cette délivrance. Malheureusement les portraits militaires qu’il a laissés, sont tous anonymes, et la science iconographique n’a pas encore suppléé à cette omission. Qui sait si elle ne découvrirait pas dans les deux figures si belles et si énergiques de la galerie d’Hampton-court, des personnages dont le patriotisme du peintre a voulu consacrer le souvenir? Qu’il ait rendu ce genre d’hommage à l’Alviane, le guerrier le plus populaire et le plus éclairé de son temps, et de plus le bienfaiteur spécial de sa ville natale, c’est ce qu’il est impossible de mettre en doute. Il en faut dire autant de Jérôme Savorgnan, le plus fabuleux des héros de cette graude époque et dont on voit encore l’écusson peint par lui au-dessous d’une Madone en ruine, près du village de Valeriano. On peut dire que nul ne céda aussi souvent que Pordenone à la tentation des arrière-pensées patriotiques. Ce fut lui qui le premier changea le lion débonnaire de saint Marc en un animal féroce dont le regard semblait chercher une proie à dévorer. Par un motif analogue, il ne manqua aucune occasion de reproduire dans ses fresques le généreux élan du Romain Curtius se précipitant dans le gouffre. Parfois il y a joint, pour les esprits obtus,

grave en tête delà 43ti" livraison de 1 Histoire des peintres, par M. Charles Hlanc.

l’art chrétien.

cette devise explicative : Bel morir la vita onura, comme s’il avait voulu, par celle traduction populaire d’une maxime antique, faire de son art un moyen d’émulation pour le présent et de glorification pour l’avenir1.

Ce sujet avait encore pour lui un autre genre d attrait, en ce qu’il se prêtait à l’introduction de son animal favori; car, pour Pordeuone, le cheval fut l’objet d’une prédilection trop marquée pour qu'elle n’eût pas sa source dans des souvenirs qui se rattachaient soit à des dangers, soit à des exploits personnels. Que ce fût reconnaissance ou admiration désintéressée, il est certain que nul artiste de son siècle ne porta si loin l’enthousiasme pour ce noble quadrupède sans lequel ses compositions, tant historiques que religieuses, et même quelquefois ses tableaux de dévotiou, lui paraissaient incomplets. Dans ses fresques de Plaisance et surtout dans celles de Trévise, il avait étalé ce luxe avec une profusion qui trouvait son excuse ou son prétexte dans les sujets qu’il avait à traiter, par exemple dans le nombreux cortège qu’il donnait aux rois Mages ou à Constantin apercevant le Labarum dans les airs. Enfin sa passion fut poussée si loin, que saint Martin devint son patron favori, parce qu’il pouvait le représenter monté sur un vigoureux coursier, comme il l’a fait dans son tableau de l’église de Saint-Roch, à Venise, où il ne s’est pas assez mis en garde contre

t . Maniait), Belle arti del Friuli, p. 200-202 .

PORDENONE

sa tendance à exagérer le développement des formes, tendance qui aurait dû être combattue en lui par sa culture littéraire et par son étude des sculptures antiques dont il inculquait cependant le goût à ses disciples \

Cette exagération dans les formes et plus souvent encore dans les mouvements, était en lui un défaut à la fois théorique et organique qui tenait à la turbulence de son tempérament et à l’influence qu’exerçaient sur lui, peut-être à son insu, les innovations aventureuses de Michel-Ange. C’était par là que Pordenone se montrait inférieur à Titien, dont les qualités fécondes, sans être jamais transcendantes, furent presque constamment réglées par un équilibre' imperturbable.

La rivalité de ces deux artistes forme un épisode curieux dans l’histoire de l’école vénitienne. Le premier était devenu un grand peintre, sans chercher d’autres rétributions que celles qui lui étaient offertes par sa province natale, et sa fierté naturelle lui avait fait préférer ses succès de village à ceux qu’il aurait fallu mendier daus la capitale des lagunes. Aussi n’y exécuta-t-il aucun ouvrage important avant l’époque où ses peintures de Plaisance (1 529) eurent mis le dernier sceau à la réputation que celles de Crémone (1520) et de Spiiimberg (1 524) avaient commencé à lui acquérir.

1. L'artiste s’est peint plusieurs fois entouré de ses disciples qui tiennent dans leurs mains divers fragments de sculpture antique. .

l’abt caaÉTiEN.

Mais, quand il reparut à Venise, vers 1530, il y trouva une puissance nouvelle ou plutôt une dictature d’un gepre nouveau qui menaçait de son influencedélétèrele domaine de la littérature et de l’art. Ce dictateur était Pierre l’Arétin. Parmi les artistes de second ordre qui gravitaient comme autant de satellites autour du grand luminaire, c'est-à-dire autour de Titien, un seul avait gardé l’indépendance de son caractère et de son pinceau , c’était Palma Vecchio, également élève de Giorgione, par l’étude qu’il avait faite de ses œuvres. Pordenone trouva que l’exemple était bon à suivre et, saus se laisser intimider par la formidable égide dont l’Arétin couvrait ses protégés, il entra ouvertement en lutte avec Titien, mais en se mettant en garde contre les guetapens dont il croyait, sans trop de témérité, que le patrou de son rival était capable. Pendant qu’il travaillait aux fresques, maintenant effacées, du cloître de San-Stefano, on le voyait passer fièrement armé de son épée et de sa roudache contre les agressions éventuelles, ce qui n’empêchait pas le nombre de ses admirateurs de croître tous les jours en présence des raccourcis terribles ( lerribili scortï) qu’il venait de tracer, et encore plus en présence du palais de Murtino d’Anna, sur le grand canal, où il avait déployé toute la richesse de son pinceau et toute la verve de son imagination, ce qui lui valut, ditVasari, plus de louanges qu’on n-en avait données à aucun artiste qui eût travaillé à Venise avant lui. Le Curtius, jusque-là relégué dans les villes de province, était là

PORDENONE

dans toute sa gloire, sur une belle façade, avec son cheval fougueux, tandis que le même animal au repos, portant fièrement saint Martin, était logé magnifiquement dans l'église de Sainl-Roch *.

Mais, pour satisfaire l’ambition de Pordenone, il lui fallait une espèce de duel en champ clos, c’est-àdire une tâche à remplir à côté d’ucie œuvre de son rival, de manière que les pièces du procès fussent placées presque simultanément sous les yeux du spectateur. Grâce à la protection de son ami Jacopo Sorauzo, qui voyait sans doute en lui un disciple de Giorgione, cette satisfaction lui fut donnée, d'abord dans une des salles du palais ducal oii la hardiesse de ses raccourcis fit pâmer les sénateurs d’admiration, ensuite dans l’église de San Giovanni di Riallo, où il peignit un tableau d’autel qui réunit en sa faveur un grand nombre de suffrages attribués par le partial Vasari à la malignité de ses partisans.

Ges partisans, dont le nombre augmentait tous les jours, se trouvaient surtout parmi les familles patriciennes qui voyaient avec inquiétude l’ascendant que prenait l’Àrétiu dans le domaine de la littérature et de l’art, ascendant qui se manifestait, dans l’un et l’autre de ces domaines, par des productions de plus en plus licencieuses. C’était à l’époque où commençait la grande vogue de sou ami Titien auprès des dynasties italiennes, comme peintre de nudités my-

1 . Pordenone exécuta encore d’autres peintures dans la même église; mais elles ont été presque toutes retouchées ou détruites.

LART CnRÉTlEN.

thologiques el autres ; et, comme la science des lignes et des raccourcis n’était pas son côté brillant, on se plaisait à lui opposer, dans la personne de Pordenone, un rival d'nn goût sévère, qui avait toujours mieux aimé peindre les hommes que les femmes, et qui, malgré sa passion pour le nu, n’avait jamais tracé que des nudités savantes que j’appellerais volontiers des nudités dynamiques , comme celles de Michel- Ange. A quoi il faut ajouter le charme que donnaient à son commerce le prix qu’il attachait aux jouissances de l’esprit et de l’imagination, son goût sérieux pour les lettres, sa passion pour la musique et surtout le contraste de son génie brusque et martial avec des qualités souvent attrayantes dont sou biographe Kidolfi nous donne une idée très-juste, quand il nous le représente comme un peintre à la fois joyeux et résolu.

Parmi les familles dont son talent et son caractère lui avaient conquis le patronage, la plus illustre, militairement et religieusement parlant, était la famille Giustiniani, pour laquelle il fut chargé de peindre, dans l’église de la Madonna delCorto, le tableau qu’on est convenu de regarder comme son chef-d’œuvre et qui se trouve aujourd’hui à l’Académie des Beaux- Arts. Il s’agissait de combiner dans la même figure, ' un portrait de famille avec l’image d’un saint, celle du bienheureux Lorenzo Giustiniani qui le premier avait occupé, un siècle auparavant, le siège archiépiscopal de Venise. Quelle source d’inspirations religieuses et patriotiques pour le peintre chargé d’une

PORDENONE

telle délégation! Que Porder.one en ait senti toute l’importance, c’est ce qui est mis hors de doute, nonseulement par l’exécution magistrale des moindres détails et par l’effort qu’il a fait pour ennoblir ses airs de tète et pour donner plus de douceur à son coloris et plus de transparence à ses ombres, mais aussi par le caractère de grandeur imposante qu’il a su imprimera toute la composition. Heureux si ses succès lui avaient fait oublier ses rancunes et sa ville natale et avaient mis obstacle au fatal voyage qu’il y lit en 1 534, avec l'intention bien arrêtée de faire cesser, s’il le fallait, par un acte de violence, l’iniquité dont il prétendait être victime; enfin, les choses furent poussées si loin, de part et d’autre, qu’à son retour à Venise il portait la marque d’un coup d’arquebuse que lui avait tiré son frère Balthazar.

Il venait de dire un éternel adieu à sa patrie et d’y laisser, comme souvenir, le tableau qu’on voit encore aujourd’hui dans le dôme et qui dut être une de ses œuvres de prédilection ; car, non-seulement c’est la seule dont nous ayons la description faite par luimême, bien qu’il ne l’eût pas entièrement terminée, mais il voulut en outre y placer son propre portrait et celui de son animal favori, monté par saint Alexandre.

Depuis son retour de ce triste voyage jusqu'à sa mort, il fut rarement occupé à peindre des fresques, par suite de sa vogue toujours croissante comme peintre de tableaux religieux pour le plaisir ou l’édification des familles. Comme produits de cette der-

1,'a HT CHRÉTIEN .

nière période de sa carrière, je me contenterai de signaler, outre ceux qu’on voit à Venise même, r Hérodiade du palais Doria, l' Adoration des Mages , de la galerie de l’Ermitage, la Santa conversaztorte du palais Pilti, et en Angleterre, où ses ouvrages ne sont pas rares, une autre adoration des Mages à côté d’un de ses plus beaux chefs-d’œuvre représentant Moïse sauvé des eaux , avec une richesse de pinceau <jue Titien lui-même n’a jamais surpassé. Je ne veux pas oublier le tableau de la Femme adultère , de la galerie Stafford, sujet pittoresque et banal qui était une espèce de tribut prélevé parle goût public sur tous les peintres vénitiens pendant tout le cours dece siècle si fécond en pécheresses.

Sa réputation d’artiste lettré lui porta malheur. Le duc de Ferrare crut qu’il exécuterait mieux qu’un autre des dessins de tapisseries dont le sujet devait être tiré de [Odyssée d’Homère, et le prince crut ne pouvoir mieux témoigner sa satisfaction à son protégé qu’en l’appelant à sa cour où le malheureux mourut d’une maladie si courte et si violente que les conjectures les plus sinistres furent accueillies de préférence à toutes les autres.

Un autre peintre de la même école, plus intéressant à certains égards que Pordenone, qu’il précéda de quelques années dans la tombe, fut Jacopo Palma, imitateur moins énergique de leur commun modèle (riorgione, mais suppléant à cette infériorité par le cliarmc indicible qu’il a su donner à ses tableaux déjà rares du temps de Kidolfi ; ce qui fait doublement re-

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