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gretter leur dispersion et l’ignorance irrémédiable à laquelle on est condamné relativement à leur destination primitive. iVous n’avons aucune grande composition soit historique, soit légendaire, soit symbolique ou biblique, à l’aide de laquelle nous puissions mesurer la hauteur où pouvait s’élever le génie de Palma; et, ce qui est plus étonnant encore, c’est que Vasari et Ridolfi, ses deux biographes, ne citent pas un seul ouvrage de lui dont le sujet soit emprunté aux traditions mythologiques, ce qui prouverait, sinon une abstention absolue, du moins une sobriété de pinceau d’autant plus méritoire que son aptitude spéciale à rendre les grâces féminines , pouvait aisément s’appliquer aux aventures poétiques des divinités païennes.
Son éducation dut être complexe, dans ce sens qu’il dut être successivement soumis à des influences diverses, mais non disparates. La première fut sans doute celle de Bellini ou de ses œuvres, qui se fit sentir plus ou moins dans toutes les villes de la domination vénitienne, particulièrement à Bergame par Previtali et par Lorenzo Lotlo, l’ami et le compagnon de Palma et flottant, comme lui, entre l’inri talion de Bellini et celle de Giorgione, entre le goût plus pur de l’un et la manière plus séduisante de l’antre'. Voilà ce qui explique les oscillations qu’on remarque quelquefois dans les œuvres du peintre
\ . Il reste encore des ouvrages de la première manière de Palma, dans son village natal de Serinalta, près de Bergame ; il y en a un au musée de Milan.
l’art CURÉTIfcir.
dont nous parlons, surtout pendant la première période de sa carrière. Une fois établi à Venise, il s’appropria rapidement les progrès techniques que la peinture devait au grand réformateur ; mais il se coulenla d’émanciper son pinceau, sans émanciper son imagination, et, au lieu de peindre des façades, il peignit des tableaux d’autel ou des tableaux de dévotion domestique dont la valeur était rehaussée par les portraits qu’il y joignait et qui pouvaient soutenir la comparaison avec ceux de Titien lui-même, surtout quand il s’agissait d’exprimer certains sentiments que ce dernier ne se croyait pas obligé de comprendre.
Ce genre de succès ne tarda pas à procurer à l’aima le patronage de plusieurs familles patriciennes, parmi lesquelles Ridolfî nomme les Barbarigo et les Pisani auxquels il faut joindre les Giustiniani, qui lui firent peindre, dans l’église de la Madonna delT orto, un tableau destiné, comme celui de Pordenone, dans le même lieu, à compléter la glorification de ce bienheureux Lorenzo Giustiniani, premier patriarche de Venise. Aujourd’hui , la plupart des ouvrages de Palma, ceux qui décoraient les églises ou les couvents, comme ceux qui décoraient les palais, ont été frustrés de leur destination primitive et sont dispersés dans les galeries étrangères. On peut même dire qu’il n’y a pas d'ai liste vénitien dont le nom se présente aussi rarement que le sien aux regards ou au souvenir des voyageurs que la curiosité attire dans les lagunes. Un tableau de la Cène, avec
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une belle tête de Christ, trois tableaux d’autel plus ou moins ravagés par la retouche, deux seulement assez bien conservés et répondant dignement à l'attente des étrangers pénétrés de respect et d’admiration pour Pahna, voilà la somme des trésors artistiques qui font encore vivre sa mémoire dans les églises.
Il est vrai que, parmi ces trésors, il en est un qui suffirait pour la rendre impérissable et qui nous révèle en lui un émule de Giorgione dans un genre où celui-ci pouvait passer pour n’avoir pas d’émule ; car Pordenone , le seul qui aurait pu lui disputer la palme , n’avait pas appliqué l’idéal héroïque à la femme ou avait complètement échoué dans cette application. Le chef-d’œuvre dont il est question , se trouve dans l’église de Santa-.Maria Formosa et n’a pas besoin d’être cherché longtemps ; car, dès qu’on a franchi le seuil, on reste stupéfait devant la figure fîère et majestueuse de sainte Barbe. Au diadème d’or qui couronne son front, à la manière dont elle tient sa palme en guise de sceptre et dont elle pose le pied sur des bombardes, emblème d’une formidable puissance, ou la prendrait volontiers pour une reine, si l’on ne savait qu'on a devant soi la palronue des bombardiers, qui jadis venaient prier humblement sur ces marches avant d’aller foudroyer les Turcs et se croyaient invincibles avec une telle protectrice. Voilà le point de vue où il faut se placer pour apprécier toute la grandeur de cette œuvre, car c’est celui où se plaça l’artiste pour la concevoir : qu’eût-ce
l'art chrétien.
donc été, s’il avait pu prévoir ce qui arriva quarante ans plus tard, quand on vit les bombardiers qui avaient décidé la victoire de Lépante, venir s’agenouiller devant celte image de dévotion avec un sentiment de fierté dont leur patronne était responsable ?
Devant le produit de si hautes inspirations, tous les détails accessoires disparaissent, et c’est à peine si l’on peut arrêter les yeux sur les autres compartiments, bien que l’un d eux représente le Christ mort entre les bras de sa mère, et qu’il y ait deux figures de saints qui seraient remarquées partout ailleurs, celle de saint Antoine pour sa noble expression ascétique, celle de saint Sébastien pour la beauté de sa carnation.
L’autre tableau digne de figurer encore sur un autel, est celui de l’église de San Cassiano dont le principal intérêt consiste dans un reste de ressemblance avec la manière de Belliui, bien que le coloris soit déjà chaleureux comme celui de Giorgione ; mais le style du dessin et la symétrie de l’ordonuanoe rappellent encore un peu le goût primitif, ce qui était inévitable dans une composition où les figures de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre, de saint Paul, de saint Marc et de saint Jérôme étaient juxta-posées entre elles, sans concourir visiblement à une action commune.
11 en faut dire autant du saint Pierre de l’Académie de Venise, entouré de plusieurs autres saints. En général, plus on étudie les œuvres de Palma, plus
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on est convaincu que la richesse d’imagination n’était pas sa qualité dominante. Son tableau de l’Assornplioneu est une preuve. Mais il a d’aulres qualités précieuses qui font oublier ou pardonner l’absence de celle-là, et qui autorisent adonner, sans restriction, la qualification de chefs-d'œuvre à un grand nombre de ses productions. Celles-là sont, pour ainsi dire, imprégnées d’une suavité pénétrante qui devait leur donner une efficacité merveilleuse rumine stimulants de dévotion publique ou de dévotion domestique à laquelle rien ne supplée. Sur des âmes bien préparées, le ravissant tableau qu’on voit encore dans l'église de San Stefano, à Viceuce, devait produire une impression de ce genre, et peut être aussi cette Adoraration îles Muges qui orne aujourd’hui le musée de Milan, après avoir servi à un tout autre usage dans la petite ile de Sainte-Hélène, habitée par des moines Olivétains voués à la vie contemplative'.
Tous les autres ouvrages du même maître qui ont échappé à la destruction, sous une forme quelconque, sont répartis entre les galeries étrangères, et si bien répartis, qu’on aurait de la peine à en citer une de quelque importance, qui ne se flatte d’en être pourvue. Bien que nous ayons été très-mal partagés, sous le rapport de la quantité'. , nous pouvons nous consoler par la qualité de celui que possède le Musée du Louvre et dans lequel rayonne, avec une rare inten-
1. L’cglise, construite au quinzième siècle, lut détruite en 1800, et le couvent changé en boulangerie pour l’armée.
l’art chrétien.
site, ce caractère de suavité pénétrante que nous avons signalé comme un trait distinctif de l’artiste. Le coloris est aussi riche qu’harmonieux, le paysage ravissant, la composition simple et heureuse et l’expression du jeune pâtre agenouillé avec une si ardente effusion devant l’enfant Jésus, fait presque oublier les autres personnages.
Un ouvrage du même style et composé dans te même but de dévoliou domestique, se trouve au Musée de Naples et représente la sainte Vierge accueillant deux protégés qui lui sont recommandés par saint Jean-Baptiste, leur commun patron. Si ce tableau est inférieur au précédent sous le rapport de l’expression dramatique, il ne lui cède en rien pour la perfection de l’exécution technique. Ceux qu’on voit à Rome, dans le palais Borghèse et dans le palais Colonna, sont assez remarquables pour mériter de n’ètre pas oubliés dans cette rapide énumération. Dans la collection Pitti, à Florence, il y a un Christ à Emmaüs, dout le type est dépourvu de caractère ; mais il y a aussi un portrait de mathématicien, véritable chef-d’œuvre de l’artiste en ce genre et devant lequel le spectateur le plus distrait s’arrête involontairement.
La qualification de chef-d’œuvre appartient plus justement encore au magnifique tableau d’autel de la galerie de Turin, lequel dut être peint par Palma avec une prédilection toute particulière et dans la pleine maturité de son talent. Dans les figures des évangélistes et des docteurs qui font cortège à la
» Vierge, il y a une vigueur de coloris el une grandeur de lignes qui rappellent la première manière de Sébastien del Piombo. Le jeune Tobie conduit par l’ange Raphaël et le petit saint Jean, dans l'attitude de la prédication, offrent un autre genre d’attrait, peut-être plus irrésistible, et je soupçonne l’artiste d’avoir tracé, avec encore plus d’amour, la figure de sainte Catherine qui revient, plus souvent qu’aucune «autre, dans ses pieuses compositions.
L’Angleterre, si riche en peintures de l’école vénitienne, n’en possède qu’un très-petit nombre de Patina, et, dans ce petit nombre, il n’y a de remarquable que celles qui appartiennent à des collections particulières, comme le Mariage de sainte Catherine où il a déployé toute la richesse de ses teintes dorées et toute la poésie de son imagination On eût dit que sa verve redoublait toutes les fois qu’il avait à peindre cette sainte, soit comme figure accessoire, soit comme figure principale. On en voit encore une preuve dans le charmant tableau de la galerie du duc de l«euchtemberg, tableau qui réunit tous les genres de perfection : vigueur et harmonie dans le coloris, intensité d’expression dans la tête du donataire agenouillé devant la sainte Vierge, beauté presque idéale dans les deux têtes de saintes, avec un degré perceptible de plus dans celle de sainte Catherine.
Mais c’est surtout dans la galerie de Dresde que
i. Les deux tableaux qui sont ou qui étaient à llampton- Court, ont clé trop déGgurés pour qu’on puisse apprécier leur valeur primitive.
l'art chrétien.
cette prédilection paraît dans tout son jour. Il y a là , trois tableaux de dévotion domestique, dans chacun desquels figure sainte Catherine, avec des variantes, assez peu sensibles pour laisser soupçonner une identité d’inspirations. Le plus intéressant des trois est celui dans lequel la sainte se tient à l'écart, pendant que la Vierge a devant elle, dans la personne de saint Jean-Baptiste, un portrait d’autant plus frappant qu'on le retrouve souvent dans les ouvrages du même artiste. 11 v a là sans doute un mystère de fa-
mille qu’il nous est impossible d’éclaircir. H y a un autre mystère non moins impénétrable, dans un portrait singulièrement attrayant qui se trouve au Musée de Berlin et qui représente une jeune fille pensive dont les bras et le cou sont peints avec la plus exquise délicatesse de touche. Le tableau du palais Odoni, où il y avait deux figures de jeunes filles avec une vieille femme derrière elles1, était encore une composition mystérieuse, tout à fait dans le goût de Giorgione, qu’il prit également pour modèledans ses idylles, c'est-à-dire qu’il laissa au spectateur le soin d’en deviner le sens.
Ce soin lui est encore laissé en présence du tableau des trois Grâces ou des trois Soeurs, qui est devenu depuis un siècle, l’un des plus précieux trésors de la galerie de Dresde, après avoir orné successivement le palais Giustiniani et le palais Cornaro, à Venise. Il y a, dans leurs poses respectives, dans le mouve-