Le 1 1ère pittorichc, vol. H, n
l'art chrétien.
culte esthétique auquel la dévotion traditionnelle avait très-peu de part. Sa vie qui, selon l’expression de Vasari, avait été un prodige de bonheur et de santé, s’éteignit sans angoisses, comme une lampe qui aurait consumé, sans être troublée par aucun souffle, jusqu’à la dernière goutte de son huile. La génération qui avait applaudi à ses premiers succès, avait disparu depuis longtemps de la scène, et la génération nouvelle, qui avait fourni les guerriers de Famagouste et de Lépante, avait eu des aspirations trop différentes des siennes, pour prendre au sérieux les élégies qui furent récitées sur sa tombe.
Entre tous les éloges qui lui furent prodigués, le plus mérité fut précisément celui que Bembo avait mis si mal à propos dans l’épitaphe de Raphaël en disant que la nature avait pu craindre d'être vaincue par lui. S'il était un artiste à qui cette banalité pût s’appliquer avec quelque justesse, c’était assurément Titien; seulement il faut ajouter qu il contribua, plus qu’aucun autre peintre de son école et peut-être de son sièle, à discréditer l’idéal et à introduire déflnilivcment le naturalisme dans l’art.
Scs disciples ou imitateurs, c’est-à-dire ceux qui passaient pour avoir appartenu plus ou moins à sou école, l’avaient tous précédé dans la tombe, excepté Tintoret, qu’il avait désavoué depuis longtemps. Paris Bordone et Schiavone, témoins, pendant quarante ans, de l’enthousiasme croissant qui avait accueilli presque tous ses travaux, ne pouvaient que marcher
BOJUFAZIO.
docilement sur ses traces, tant pour le choix des sujets que pour la manière de les traiter. Mais Bonifazio, pour qui Titien avait été un modèle et non pas un maitre, n’avait cherché à s’approprier que son coloris et ne s’était pas cru obligé de pousser l’imitation plus loin. De là l’indifférence de Vasaripour lui et pour ses œuvres, entre lesquelles il en signale seulement deux qui, d’après l’éloge qu’il est lui-même forcé d’en faire, auraient dû lui inspirer le désir de rendre pleine justice à leur auteur. L’un de ces tableaux, qui a passé de l’église des Servîtes dans la collection de l’Académie, est sans contredit la plus solennelle de ses compositions. Elle représente le Christ au milieu des Apôtres, au moment où Philippe lui dit : Seigneur , montrez-nous le Père. Le sujet était neuf et attrayant pour une imagination chrétienne. On voiL que l’artiste n’attachait pas moins d’importance aux nuances des physionomies qu’aux nuances des couleurs, et que, pour l’accomplissement de cette tâche, la méditation avait précédé l’exécution. La mémoire de Bonifazio a été plus respectée et ses œuvres mieux appréciées par les écrivains postérieurs à Vasari. Cette réhabilitation, commencée par llidolfi et continuée par l.anzi, dont l’admiration va quelquefois jusqu’à l'enthousiasme, a été complétée de nos jours par des juges compétents qui n’avaient pas les mêmes raisons que quelques-uns de ses contemporains pour l’oublier ou le dénigrer. On lui a reconnu des qualités analogues à celles de Titien, les allures grandioses et ladignité robuste qui le caracté-
l’*RT CHRÉT1EW,
risent; mais on a reconnu en même temps qu’il avait fini par se former une sorte d'originalité avec des éléments divers, en combinant les manières de Giorgione, de Palma et deLorenzo Lotto1.
Cette originalité se trouve aussi quelquefois dans le choix des sujets ou dans sa manière de les traiter. Le charmant tableau de dévotion qui est au Ixiuvre et qui représentela Vierge, dans un magnifique paysage, avec un cortège de saints, assis comme elle, au pied d’uu cèdre derrière lequel on aperçoit des ruines mêlées à une végétation luxuriante, ce tableau, d’un coloris splendide dans toutes ses parties et rappelant, sous ce rapport, ceux de Titien, en différait assez sous le rapport de l’ordonnance et de la poésie, pour laisser à l’auteur tout le mérite de son œuvre. 11 en était de même, quand il peignait Y Adoration des Mages, qui fut, jusqu’à la fin, son sujet de prédilection ou du moins celui qu’il reproduisit le plus souvent et avec le plus de variantes, parce qu’il pouvait, au moyen des détails accessoires, déployer toutes les ressources de son art et particulièrement la richesse de son coloris.
A dire vrai, c'était là son côté brillant qui n’a pas toujours caché la faiblesse de son dessin, et j’ajouterai, à contre-cœur, la faiblesse de ses conceptions, laquelle est en général d’autant plus visible qu’il est moins original. Ainsi quand, pour se conformer à l’usage reçu, il peignit la Femme adultère qu’on voit