Charles Blanc, Histoire dis peintres, n
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à l’académie de Venise, il donna matière à des comparaisons qui ne lurent pas à son avantage. Elles durent être encore plus désavantageuses quand il produisit, d’après une trop faible réminiscence de Bellini, la tête de Christ qui se trouve au musée de Dresde et devant laquelle toute satisfaction est impossible pour ceux qui ont gardé le souvenir du modèle.
Bonifazio ne fut pas beaucoup plus heureux eu peignant les Disciples d' Ernmaiis, sujet dans lequel Titien s’était déjà montré inférieur à Bellini. Grâce à l’influence posthume de Paima, il peignit la Cène avec plus de succès, comme on peut le voir dans la petite église de X Angelo Raffaele , où l’artiste a fait preuve de sentiment et île goût en donnant plus de beauté à ses types et en saisissant le moment où le Christdità sesdisciples qu’il sera trahi par l’und’eux. Mais il a poussé trop loin son amour pour Venise, en faisant servir de fond à sou tableau de X Annonciation la vue de la place Saint-Marc, soit par excès de naïveté, soit avec des intentions symboliques; car le caractère de Bonifazio se prête également à ces deux suppositions.
Le tableau dans lequel il a le mieux révélé toutes ses qualités, y compris celles du cœur, est sans contredit celui du Mauvais Riche , qu’on s’accorde à regarder comme son chef-d’œuvre, mais sans y admirer autre chose que le mérite pittoresque proprement dit, bien que la ressemblance avouée du principal personnage avec la lourde et sinistre figure
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l’art chrétien.
d’Henri Vlll*, eût dû faire soupçonner qu’il y avait là des inspirations puisées à une autre source, et puisées sans concurrence. Un simple rapprochement de dates aurait suffi pour expliquer cette apparition étrange parmi les produits de l’école vénitienne peu habituée à se servir du pinceau pour stigmatiser les tyrans contemporains. Bonifazio seul eut ce courage, et il le dut à ses relations avec deux familles patriciennes qui avaient accueilli Reginald Pôle dans son exil, et dans lesquelles ce proscrit de la terreur anglicane, devenu membre du Sacré Collège, compta bientôt deux collègues et deux amis, le cardinal Grimani et le cardinal Contarini; et ce fut précisément dans les deux palais qui portaient leurs noms respectifs , que se- conservèrent les deux plus beaux chefs-dœuvre de l’artiste dont nous parlons.
Jamais réfugié politique ou religieux n’inspira une vénération ou plutôt un culte comparable à celui dont Reginald Pôle fut l’objet de la part de ses hôtes des lagunes. C’était auprès d’eux qu’il trouvait l’adoucissement le plus efficace à la blessure toujours saignante qu’avait faite à son cœur l’affreuse exécution de sa mère, la comtesse de Salisbury, immolée,
1 . M. Taine a admirablement caractérisé cette figure : « Au milieu de cet étalage siège le maître, sanguin et sombre comme un Henri VIII, avec l’expression morne et dure de la sensualité qui se gorge sans s’assouvir. » Seulement cd n’était pas l’appétit de la chair, vivante ou morte, mais l’appétit du sang, que le peimre avait en vue.
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BONIFAZIO
à défaut de son fils, pour assouvir la vengeance royale.
On savait à Venise, mieux qu’ailleurs, tous les détails de ce supplice ainsi que de ceux de l’évêque Fischer et de Thomas Morus, et l’on peut croire que la pitié ne manquait pas aux victimes ni les malédictions au bourreau. Mais la sympathie n’était pas universelle. 11 y avait, auprès du pont de Rialto, un palais qui était à la fois le théâtre des plus infâmes orgies et le rendez-vous des artistes et des écrivaius, prosateurs ou poètes, qui venaient faire leur cour au grand dispensateur de la renommée. Ce palais, ou plutôt ce repaire était celui de l’Arétin. C’était là que se fabriquaient les calomnies et les apologies qui étaient pour leur auteur la source d’intarissables profits et qui, sous la forme épistoiaire, faisaient l’office de presse périodique dans tous les Etats civilisés de l’Europe. C’était là que se rendaient les arrêts en vertu desquels tel prince ou tel ministre était proclamé l'idole de ses sujets ou la lumière de son siècle, et si la louange était largement rétribuée, elle pouvait s’élever jusqu’à l’apothéose. C’est ce qui arriva pour Henri VIII, non pas au début de son règne, mais quand il avait déjà commis tous les crimes dont sa mémoire est restée flétrie, et cju’il était devenu un objet de dégoût même pour ceux qui avaient partagé avec lui les dépouilles de ses victimes. Ce fut alors que l’Arétin lui écrivit la plus basse et la plus impudente de ses lettres, dans laquelle il lui dit que lui seul, sur la terre , excite à lu
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fois l'amour , i admiration et la terreur ; que sa splendide Majesté est la chose du Christ et plus qu'un homme (cosa di Cristo e più che uomo}; que C Italie toute entière P adore avec te cœur, l'exalte avec la langue , le sert avec la volonté ; enfin qu'il baise à genoux sa main sacrée non moins terrible que libéraleIl venait de recevoir une gratification de trois cents écus d’or!
Aussi fut-il inconsolable, quand il apprit, l’année suivante (1 547), la mort de son héros, du roi selon le cœur de Dieu, qui s'était montré propice et salutaire aux bons , autant que juste et terrible pour les méchants , et auquel ses mérites sur la terre assuraient une place dans le ciel entre David et Josué'!
Voilà ce qui se publiait impunément avec l’approbation des uns, avec la connivence des autres et le silence de tous; car nulle voix ne s’éleva pour contredire le dictateur qui était alors à l’apogée de sa puissance. Son seul contradicteur fut un peintre, en qui la hauteur du caractère compensait la médiocrité du génie et qui, en peignant Henri VIII sous les traits du mauvais riche, semblait opposer à sou apothéose le verset final de la parabole évangélique : et sepullus est in infer no* \