Letlere , vol. V, fol. (i
PARIS BORDOKE. 255
un cortège de nymphes vêtues plus légèrement en- ' core. C’était le sublime du genre et jamais Titien lui-même n’avait rêvé un accord si parfait entre l’Évangile et la mythologie! Aussi Paris Bordone devint-il sérieusement son rival, pour ce genre d’exploits, dans le nord de l’Italie. La duchesse de Savoie m voulut, à l’exemple du duc de Guise, se donner la jouissance de contempler le sommeil de Vénus et de Cupidon, et cette contemplation devait être bien douce, si l’ouvrage qui lui en fournissait l'aliment répondait à l’éloge que nous en a laissé Vasari
A Milan , patrie du médecin Candiano , le succès de Paris Bordone était assuré d’avance, surtout auprès de ceux qui admettaient le système de la balance. Or, il y avait dans cette ville un certain Carlo d’Àronna , de la famille Borromée, lequel se prit d’un tel enthousiasme pour l’artiste vénitien qu’il voulut employer son pinceau à peindre des sujets de toute espèce , des portraits de famille , des tableaux d église', des nudités mythologiques et bibliques, représentant d’un côté les Aventures de Mars et de Vénus , de l’autre Bersabé sortant du bain sous les yeux de David, lx deuxième chant de V Odyssée servant de pendant au Troisième livre des Rois ! C'était un ratlinement «l’équilibre auquel
1 . Voir ce qu’il en «lit à la fin de sa biographie de Titien.
2. Le grand et beau tableau qu'il peignit pour la chapelle de Saint-Jérôme, dans l’église «te Santa- Mur ia-presso-san-Celsc, s’y trouve encore aujourd’hui.
L A HT CnRÉTIHJ'f.
l’Arétin lui-même, avec toute la fécondité de sa profane imagination , n’avait jamais pensé !
Ce système de compensation et de corrélation , dans les jouissances esthétiques , admettait des modifications à l’infini, suivant la diversité des goûts et des caprices. Un seigneur Génois, Ottaviano Grimaldi , faisait peindre , à grands frais , son por- 9 trait en pied par Bordone , et lui donnait pour pendant un tableau dont les dimensions étaient exactement les mêmes , et qui représentait non pas une nudité mythologique , mais une figure que la plume de Vasari se refuse à décrire, et qu’il appelle laconiquement una donna lascivissima !
On s’étonne qu’avec des tendances si prononcées pour un certain genre de naturalisme, Paris Bordone ait été si souvent chargé de peindre des tableaux religieux dans sa ville natale; car son pinceau fut successivement employé dans presque toutes les églises de Trévise, et cette vogue se soutenait encore, en ^ 559, quand il peignait, à l’âge de soixante ans , dans trois chapelles de l’église de San-Polo, trois grandes compositions qui n’ont malheureusement d’autre charme que celui du coloris. On y voit un tableau de la Résurrection , dans lequel le type du Christ n’est pas plus satisfaisant qu’ii ne l’est dans le tableau de la Cène , qui se trouve à Venise, dans l’église de San-Giovanni in Bragora. Si ses types de vierges n’acc usent pas tout à fait la même impuissance, c’est uniquement parce qu’il a su y mettre une certaine grâce superficielle qui satisfaisait les
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PARIS UORDOJiE.
exigences de ia piété populaire, bien que l’artiste n’eût aucune sorte de vocation pour les images de dévotion proprement dites.
Son premier modèle avait été Giorgioue; mais il y avait, dans la nature héroïque et passionnée de ce dernier, des éléments complètement étrangers à celle de Paris Bordone. Celui-ci était un vieillard presque sexagénaire, quand il peignait, en France et en Lombardie, les nuditésmylhologiques et autres dont nous avons parlé plus haut; tandis que Giorgione, entraîné par une verve plutôt fougueuse que licencieuse, cherchait, daus l’exploitation de ce genre de sujets, un moyen de progrès qui fut eu harmonie avec la tournure de son imagination. Une autre différence ou plutôt un autre contraste entre ces deux artistes était celui qui résultait de l’opposition de leurs aptitudes, comme peintres de portraits. Bien que, sous ce rapport, Paris Bordone fût presque'regardé comme l’égal de Titien, jamais son pinceau n’approcha de celui de Giorgione pour exprimer l’héroïsme militaire. Le guerrier de son goût était celui qu’on voit dans la galerie du Louvre, et les portraits qui convenaient le mieux à la mollesse de son pinceau , étaient les portraits de femmes, surtout quand il les peignait se baignant en groupes gracieux, à la manière des nymphes , comme dans le tableau tant admiré qui se trouve à la galerie du Belvédère. Tout cela ne l’empêcliait pas d’avoir pour confesseur le curé de Saint- Jean-et-Paul et de recommander sincèrement son àme à Dieu et à toute la cour céleste dans son tes-
l’art chrétien.
tament qu’il fit dès l’année 1 563, bien que sa mort n’ait eu lieu qu’après la bataille de Lépante.
Andrea Scbiavone appartient aussi à l’e'cole de Titien , dans ce sens qu’il étudia ses OEuvres , pour s’approprier autant que possible , sinon ses inspirations, qu’il n’avait pas lieu d’envier, du moins quelques-unes des qualités de son coloris , et l’on ne saurait nier que, sous ce dernier rapport , il n’ait souvent égalé son modèle , qui daigna quelquefois être aussi son patron, et alléger pour lui le fardeau de misère qu’il porta pendant toute sa vie. On le voyait errer, pauvrement vêtu, sous les portiques de la place Saint-Marc , où il venait offrir ses services , tantôt aux maîtres maçons qui employaient son pinceau à la décoration extérieure des palais , tantôt aux tabletiers et aux ébénistes qui lui faisaient peindre des coffres , des armoires , et autres meubles du même genre. C’était ainsi qu’avait commencé Giorgione , dont la manière avait encore plus d’attraits pour lui que celle de Titien , et il lui arriva parfois de combiner très-heureusement les études qu’il faisait sur l’un et sur l’autre. Mais il lui survint une tentation étrange à laquelle il ne sut pas résister, ce fut de se donner un troisième maître ou plutôt un troisième modèle dans Parmigianino (le Parmesan) , dont les ouvrages, et surtout les gravures exercèrent sur lui une véritable fascination mêlée d’une dose d’émulation assez forte pour le transformer lui-même en peintre-graveur. Les produits de cette seconde vocation donnent lieu à des rapprochements ou plu-
SCHtAVONE.
tût à des contrastes très-curieux. Tout ce qu’il a gravé, d’après ses propres dessins, ou d’après ceux de Parmigianino , se ressent de l’élégante afféterie qui caractérisait l’école de Parme , tandis que les autres gravures, faites d’après Titien, ou d’après des marbres antiques , ont conservé le caractère des originaux, et se font remarquer par un style plus mâle et plus classique.
Il y eut donc , dans l’éducation artistique de Schiavone , un mélange de tendances et d’influences très-diverses; mais il est évident que, dans ce mélange, ce furent les éléments de décadence qui prévalurent , et qui , implantés ou fortifiés par lui dans l’école Vénitienne , vinrent s’ajouter à d’autres éléments du même genre, dont les germes y avaient été déposés par d’autres avant lui.
Son imagination s’était familiarisée trop exclusivement avec les sujets mythologiques, pendant sou premier apprentissage , pour lui permettre de cultiver , avec grand succès, la branche la plus importante de son art. Aussi, ses tableaux de dévotion étaient-ils très-rares dans les églises de Venise, ainsi que dans les maisons particulières; et, s’il peignit saint Jérôme dans le Désert , Moïse sau^é des eaux, David et Goliath, le Sacrifice <t Abraham, le Maria i*e de sainte Catherine , C Enlèvement de Ganyniède, la Flagellation , la Fe m me adultère , et d’autres sujets évangéliques ou bibliques, ce fut bien plus pour faire sa cour à Titien qui les avait traités tous avant lui, que pour obéir à une impulsion
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