FIDES
KDRQUAM DERELICTA,
FUNDAMENTCU RE1P1BLIC.Æ.
Les deux autres compartiments représentaient, l’un, Neptune et Mars, avec cette inscription: Rohur imperii; l’antre, Venise appuyée sur la Justice et la
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Paix, avec cette inscription qui servait de correctif à „ la première : Custodes liber tatis.
Jamais la branche subalterne de l’art, qu’on appelle la décoration, n’avait été élevée à une pareille hauteur. Sous le pinceau de Paul Véronèse, elle touchait presqu’à l’idéal, grâce à la prépondérance de l’élément religieux dans ses compositions patriotiques qui ne se bornaient pas à exalter l’amour-propre national. Son succès fut immense, à cause de la double sympathie qu’il trouva dans toutes les classes de citoyens. Aussi ses admirateurs furent-ils étonnés de sa réserve, quand il fut question de réparer, dans la salle du Grand-Conseil, le désastre causé par le fatal incendie de 1 577, et ce fut alors qu’il fit à son patron .lacopo Contarini la noble réponse que nous avons citée plus haut, et par suite de laquelle il fut chargé de peindre l’un des grands compartiments du plafond . L’autre devait être peint par Tintoret, sans doute à cause du résultat satisfaisant qu’avait déjà produit l’association de ces deux génies, les seuls qui fussent aloys capables de remplir dignement une pareille lâche.
Cette association produisit en effet des résultats inespérés, du moins en ce qui concerne Tintoret qui avait déjà laissé paraître plus d’un symptôme de décadence et dont la verve, déplorablement féconde, sembla se corriger au contact de la verve plus saine et plus contenue de son collaborateur. Tous deux avaient à représenter Venise dans sa gloire , et ce sujet, éminemment triomphal, était trop bien adapté au talent spécial de Paul Véronèse, pour que ses
PAUL VÉnONÈSE.
partisans pussent douter un instant de sa supériorité sur son rival. Son biographe Ridolfi, dont les impressions personnelles semblent s’accorder avec cellelà, ne trouve que des paroles d’enthousiasme pour eiprimer son admiration pour cette grande composition symbolique dans laquelle l’artiste, inspiré à la fois par l'émulation, par le patriotisme et par la . majesté du lieu, a représenté Venise entre deux tours, emblème de sa double force, recevant le diadème royal des mains de la Victoire, et servie par la Renommée qui, en publiant la gloire de la République avec sa trompette d’or, a pour cortège l’Honneur, la Liberté, la Paix et l’Abondance. Au-dessous se des-
sine une noble architecture sur laquelle sont rangés des portraits à riches costumes, et plus bas, sur le premier plan, sont groupés pittoresquement des guerriers, des étendards et des prisonniers, le tout éclairé par une lumière resplendissante dont les reflets sont si habilement combinés, qu’on est d’abord tenté de croire que l’artiste a oublié d’y mettre des ombres; et puis enfin l'on est tenté de dire, avec Ridolfi, qu’il a déployé, dans cette œuvre colossale, un génie surnaturel.
Tintoret eut aussi ses partisans et même ses partisans fanatiques. Il est certain que l’ouvrage exécuté par lui à côté de celui de Paul Véronèse, était fait pour déconcerter les prévisions de ceux qui l’avaient cru irrévocablement engagé dans les voies de la décadence. Pour soutenir la concurrence d’un voisin si redoutable, il oublia sa méthode expéditive et son
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système de coloris qui ne laissait aucune transparence aux ombres, et il parvint à produire des tons pleins de finesse et d’barmonie qu’on n’était plus habitué à trouver dans ses œuvres. Cette réhabilitation purement technique n’ajoutait rien à la valeur poétique de la composition qui, sous ce rapport, restait inférieure à celle de Paul Véronèse. Mais cette infériorité disparaissait soit dans les portraits éner- ' • giqucment caractérisés qu’on voyait au-dessous de la figure rayonnante de Venise entourée de génies ailés et de cercles d’or. Enfin telle est la fascination exercée par ce merveilleux compartiment, malgré le voisinage de l’autre, qu’un juge compétent et non prévenu a dit, après les avoir comparés entre eux, que Tintoret a du moins égale Paul Vcronèse et la peutêtre surpassé'.
C’était déjà beaucoup que Tintoret eût réussi à rendre presque douteuse la supériorité de son rival, et l’on pouvait tout attendre des effets combinés de l'émulation et du patriotisme dans l’achèvement de la tâche immense qui leur était dévolue; car ce n’était plus seulement la campagne de 1571 et ses résultats qu’il s’agissait d’immortaliser. Cette commémoration d’une victoire récente, quelque glorieuse qu’elle fût, ne suffisait plus à l’exaltation du sentiment national. Tout ce qui ressemblait à une croisade , sur une grande ou sur une petite échelle, dans les exploits des générations précédentes, prenait, aux yeux de la
J. Charles Blanc, Histoire îles peintres, n° jG.
PAUI. VÉRONfeSE.
génération nouvelle, une valeur que l’art, à défaut de chronique populaire, était appelé à constater. Cette revue rétrospective des succès remportés sur les ennemis de la foi, ne suffisait pas encore ; ceux qu’on avait remportés sur des peuples co-religionnaires non moins acharnés que les Turcs à la perte de la République, avaient d’autant plus de droits de figurer à la suite des autres, qu’ils avaient fourni la matière de plusieurs chefs-d’œuvre parmi ceux que l’incendie de 1 577 avait détruits. Il y avait donc un double enthousiasme à satisfaire, l’enthousiasme patriotique et l’enthousiasme religieux, et comme la salie du Grand-Conseil offrait une double surface de 1 54 pieds de longueur, on résolut de faire peindre, sur ces deux surfaces parallèles, d’un côté les victoires des Vénitiens sur leurs ennemis d’Orient, de l’autre leurs victoires sur leurs ennemis d’Occideul. C’était plus qu’il n’en fallait pour occuper toute une génération de peintres, si ces peintres avaient appartenu à l’école de Léonard ou à celle de Bellini.
Mais, pour Tintoret, celte tâche n’était qu’un jeu, et son suprême bonheur eût été d’en être chargé, non pas précisément tout seul, mais avec le concours de son cher fils Domenico dont le pinceau expéditif et vulgaire se ressentait trop souvent de l’éducation paternelle. Paul Véronèse, au contraire, était trop pénétré de la grandeur, je dirais presque de la sainteté de la tâche qui lui était dévolue, pour se prévaloir, comme le firent ses collaborateurs, de la décadence du goût public. Il avait aussi un fils, sur lequel
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il fondait, avec plus de raison que Tintoret, les plus belles espérances qui n’eurent le temps ni d’être justifiées, ni d’être démenties, vu que celui qui en était l’objet mourut à la fleur de l’âge ; mais on peut dire que, s’il avait réalisé, avant sa mort, le progrès que semble constater le charmant tableau qui porte son nom, dans la galerie du Belvédère, on n’aurait pas le droit de mettre entièrement sur le compte de l’aveuglement paternel les prédictions hypothétiques respectueusement recueillies par les admirateurs de celui qui les avait faites.
L’idée de travailler un jour, avec un tel auxiliaire, à la glorification des héros qui s’étaient voués à la défense de la foi et de la patrie, était, pour Paul Véronèse, la plus douce perspective de ses vieux jours; car il avait élevé ce fils con ogni pietà ne/ tlivino culto, dit Ridolfi, de sorte que sou éducation esthétique avait été confondue avec son éducation religieuse. 11 est même probable que ce dernier élément s’était renforcé depuis la protection éclatante que le ciel avait accordé aux armes Vénitiennes ; car, à dater de cette époque , et en dehors de ses travaux officiels du palais ducal, nous le trouvons beaucoup plus occupé qu’auparavant de compositions, soit historiques, soit symboliques qui se rapportent à un triomphe, ancien ou récent, des chrétiens sur les infidèles ou de la vérité sur l’erreur, c’est— à dire de la vérité catholique sur la grande erreur contemporaine. 11 y a en Angleterre plusieurs tableaux do ce genre, dont on ne s’est pas soucié de rechercher le
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vrai sens, et qui sont de véritables ouvrages de controverse ayant pour but la réhabilitation d’une tradition ou d’un dogme. Il y en a un surtout qu’un vague soupçon de son origine a fait appeler le Triomphe de Ui Vérité, et dont on connaît quatre répétitions différentes qui n’ont pas toutes les mêmes dimensions. Il y en a un autre qui .offre une allusion manifeste à une cérémonie d’abjuration, et, s’il fallait forcer le doute dans ses derniers retranchements , je signalerais deux compositions de Paul Véronèse qui sont aussi claires que la profession de foi la plus explicite. L’une, qui se trouve à la galerie de l’Hermitage, représente la Vérité qui montre à un prêtre agenouillé un objet d'adoration exposé sur un autel ; l’autre faisait partie des peintures dont l’artiste avait orné l’entrepôt des Allemands ( Fondaco dei Tedeschi ) et se composait de trois ligures symboliques dont les rapports étaient indiqués avec une hardiesse presque brutale ; car ces trois figures étaient placées dans la salle des banquets, et les convives qui venaient d’au delà des mônts, n’étaient pas toujours orthodoxes. Or, ou leur mettait devant les yeux l’image repoussante de l’Hérésie, sous la forme d’une vieille femme sale et hideuse que le Temps , armé de sa faux, et appuyé sur le globe terrestre, regardait avec indignation, tandis qu’il avait à sa droite la Religion, sous la forme d’une femme à la fois pieuse et sévère qui lisait dans un livre et était servie par un Génie armé d’une trompette, emblème des vastes conquêtes spirituelles que de nouveaux apôtres fai-
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saier.t, depuis Imite ans, dans l’ancien et dans le nouveau monde.
Il ne faut pas oublier qu’aux yeux des nations qui avaient pris part à la victoire de Lcpante ou aux* transports de joie qui l'avaient suivie, cette victoire était le point de départ d'une puissante réaction qui, dans un avenir plus ou moins éloigné, aboutirait à , l’émancipation des chrétiens d’Orient. Que cette illusion soit jamais entrée dans la tête des hommes d’état qui dirigeaient alors le monde catholique, c’est ce qu’il est difficile d’admettre ; mais elle était entrée dans la tête ou plutôt dans le cœur des peuples, particulièrement dans celui du peuple Vénitien qui avait sur tous les autres un immense avantage, celui de trouver, parmi les familles patriciennes qui le gouvernaient, les plus dignes interprètes et les plus ardents promoteurs de son enthousiasme. C’était aussi parmi elles que l’auteur de la Jérusalem dclirce devenu un vrai prédicateur de croisade, recueillait les prémices de cette admiration sympathique dont son caractère et sou génie devaient être l’objet auprès des générations futures. Son poème ne pouvait pas être populaire à Venise, à cause de l’obstacle que le dialecte local opposait à cette popularité; mais il y avait une autre poésie qui était accessible aux plus humbles intelligences, et cette poésie, dont Paul Véronèse tenait alors le sceptre, était la poésie de l’art. Voilà ce qui fait resplendir d’un éclat tout spécial le nom et le rôle de cet artiste dans l’histoire de l’école Vénitienne. Voilà surtout ce qui explique la haute im-
PAUL VÉRONÈ8E.
portance attachée par le Sénat à l’exécution des peintures rétrospectives dont il voulait qu’on décorât la salle du Grand Conseil, afin que les exploits du passé pussent être garants des exploits de l'avenir. La lutte glorieuse soutenue un siècle auparavant, contre les Turcs (1471-1474), devait occuper une place proportionnée à son importance. Mais ce qu’on voulait avant tout, c’était montrer à la génération nouvelle le chemin de Constantinople, et rien n’était plus propre à fixer les imaginations sur cette perspective, que le souvenir ravivé de la croisade qui, sous les auspices, d’un vieux doge aveugle, s’était terminée, en 1204, par la fondation d’un empire latin en Orient. Pourquoi ce qui fut possible alors, ne le serait -il plus aujourd’hui? Telle était la question qu’on voulait poser, en traçant, dans une série de huit tableaux, les principaux épisodes de cette guerre, dont le premier devait être le serment du doge et des croisés dans la basilique de Saint-Marc. Quelle moisson pour un artiste qui avait, comme Paul Vérouèse, le don spécial de faire ressortir le côté triomphal de son sujet! Mais c’était à des mains beaucoup moins dignes que cette tâche si attrayante devait être confiée. La sienne devait se borner, dans cette revue rétrospective, aux deux compartiments octogones dans lesquels il a représenté, avec une verve d’inspiration, égale à la beauté de son coloris, la prise de Smyrne sur les Turcs, en 1471, et la défense de Sculari contre Mahomet II, en 1474. Dans la revue des victoires remportées sur les ennemis d’Occident,
l’art chrétieh.
il ne peignit qu’un seul compartiment, celui où l’on voit le doge André Contarini, l’ancêtre de son bienfaiteur, rentrer victorieux dans Venise à la fin de la * terrible guerre de Chioggia.
Ce fut, dit Ridolfi, le dernier produit de ses inspirations patriotiques, dans le palais ducal, et il faut ajouter que ces inspirations furent puissamment renforcées par celles de la reconnaissance. Aussi l’artiste a-t-il prodigué, dans cette composition, toutes les richesses de son imagination et de son pinceau. Surtout il l’a rendue aussi triomphale que possible, non pas en copiant les bas-reliefs antiques qu’il avait vus à Rome, mais en y déployant la pompe des triomphes chrétiens , avec des magistrats , des soldats et des prêtres ralliés à la suite d’une même bannière, et en y ajoutant les accessoires pittoresques les plus propres à relever la majesté d’une cérémonie, qui ne pouvait pas avoir dans l’intention du peintre, un caractère exclusivement religieux. Ce dut être une grande joie pour lui d’avoir si noblement acquitté sa dette et d’avoir obtenu que le beau nom de Contarini ne fut pas complètement supprimé dans la série des peintures projetées. Celte lacune eût été trop douloureuse pour un cœur comme le sien. Il ne pouvait pas oublier les services de ce Jacopo Contarini dont le vigilant patronage avait plus d’une lois déjoué les intrigues de Tintoret, mais sans pouvoir le débusquer des positions qu’il avait conquises partout où il y avait des travaux importants à exécuter. C’était ainsi qu’il avait pris possession, pour