PAUL VÉRONÈSE
lui el pour son fils, de la chapelle du Rosaire reconstruite à grands frais par la confrérie de ce nom, en mémoire du récent succès des armes chrétiennes Le père y avait peint encore une fois, mais avec nne verve décroissante, la bataille de Lépante, et avait laissé au jeune Domenico la partie diplomatique du sujet, c’est-à-dire la Sainte-Ligue conclue, en 1570, entre les trois puissances qui avaient concouru à cette victoire.
Quant à Paul Véronèse, il se retranchait plus que jamais, dans ce système de réserve que lui avait reproché Jacopo Contarini, ce qui n’empêchait pas son enthousiasme pour ta sainte cause, d’être toujours le meme. C’était là ce qui formait le lieu sympathique entre lui et les âmes d'élite qui employaient son pinceau. Un des fruits les plus précieux de cette sympathie fut le tableau qu’il peignit pour l’église de Saint- Pierre martyr, à Murano, et qui avait le même but que le tableau peint par Tintoret pour la confrérie du Rosaire. Mais quelle différence entre l’un et l’autre sous le rapport de la verve et de l'inspiration! Dans l’œuvre de Tintoret on retrouve seulement l’artiste habile et expéditif, dans celle de Paul Véronèse, on retrouve à la fois l’artiste et le chrétien1. On peut même affirmer que ce dernier élément se renforçait de plus eu plus à mesure qu’il approchait du
1. Le tableau dont il est ici question, se trouve à l’Académie «les Beaux-Arts et représente la Vierge dans sa gloire, ayant audessous d’elle saint Dominique qui distribue «les chapelets aux principaux personnages de la Sti/nle-I.iguc.
l’art chrétien.
terme de sa carrière. Ridolfi nous le montre, dans son atelier, entouré des peintures édifiantes que son pinceau, plus épuré que jamais, fournissait à ses méditations quotidiennes; c’était la Madeleine , soit en extase et les yeux levés vers le ciel, soit en méditation devant un crucifix ou devant une tête de mort ; c’était la Prière au jardin , le Christ à la colonne , et d’autres sujets empruntés à l’Histoire de la passion; c’était surtout (Adoration des Mages , qui aurait été son thème favori jusqu’à son dernier jour, si la victoire de Lépante n’était pas venue troubler la hiérarchie de ses prédilections antérieures C’était là le point lumineux de son horizon historique; aussi son culte prive pour le pontife promoteur de cette croisade, avait-il devancé le culte public que devait lui décerner un jour l’Église universelle, et il tenait à avoir devant ses yeux le portrait ou, pour parler plus juste, X image de l’immortel Pie Y. C’était en présence de cette image qu’il traçait, par ordre du Sénat, des cartons pour des tapisseries parallèles sur lesquelles devaient être représentés, d’un côté la défaite des Turcs dans la dernière campagne , de l’autre le départ des deux cents galères Vénitiennes pour la première croisade, à la suite de Godefroi de Bouillon. On eût dit que tout ce qui se rapportait à ce grand souvenir ou à la grande espérance qui s’y rattachait, agissait de trois manières sur les facultés de l’artiste, en excitant à la fois sa verve religieuse , esthétique et chevaleresque. Mais la mort ne lui permit pas d’achever celte double tâche qui aurait été, plus
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qu’aucune autre, selon son cœur. Un refroidissement subit dont il fut saisi à la suite d’une procession jubilaire, le fit descendre précipitamment dans la tombe, au moment où l’école Vénitienne n’avait que lui pour arrêter, ou du moins pour ralentir le mouvement de décadence qui l’entraînait. (1588).
Pour lui, le peintre triomphal par excellence, il ne pouvait pas y avoir de genre de mort mieux approprié à sa vocation. Dans tous les sujets religieux qu’il avait traités , depuis le commencement de sa carrière jusqu’à la fin , c’était le côté triom phal qui lui avait été le plus sympathique , non point par une vaine ostentation des brillantes qualités de son coloris, comme on l’a trop légèrement supposé, mais par des motifs très-élevés dont il nous a donné lui-même le secret , et qui ne tenaient pas moins à sa piété chevaleresque qu’à la tournure essentiellement poétique de son imagination. Dans l’Ancien Testament, c’était le Triomphe dEsthcr qui avait été son premier amour et la matière de son premier succès, dans le couvent de Saint-Sébastien, et il s’y montra tellement fidèle qu’on le vit inaugurer, par une reproduction de plus en plus grandiose du même sujet , chaque phase nouvelle dans laquelle entrait son génie éminemment progressif. Après la production encore un peu timide, dont nous venons de parler, avait paru celle de la galerie des Ufifizi , à Florence , où les figures ont plus de charme et des proportions plus sveltes , et cette dernière devait être encore surpassée , du moins pour l’exécution
l’art chrétien.
technique, par le magnifique tableau du Louvre , en attendant qu’il fût surpassé lui-même, sous le rapport du développement dramatique, parles cartonsd’après lesquels devait être tracée , dans une série de sept compartiments , cette histoire à la fois si glorieuse et si prophétique par son dénouement.
Il serait facile de sigualer la même progression ascendante, en assignant , par des dates ou par des conjectures , l’ordre dans lequel le même pinceau s’est exercé sur le sujet de C Adoration des Mages. C est celui qu’il a reproduit le plus souvent, non pas comme on pourrait le croire, parce qu’il pouvait y déployer largement la richesse de $on coloris , mais parce que c’étaient les prémices des hommages que les rois, aussi bien que les peuples , devaient rendre un jour à celui qui était à la fois le maître et le Sauveur du monde. Comme les anges étaient encore au-dessus des rois, il aurait aimé, c’est lui-même qui en fait l'aveu, substituer à la composition traditionnelle une composition plus respectueuse encore dans laquelle il aurait représenté l’Enfant Jésus entre la Vierge et saint Joseph , sous un noble portique , avec le /i/us riche cortège d'anges qui se guisse imaginer , et cette idée s’était tellement emparé de son imagination , qu’il se promettait de la réaliser pour luimême, si jamais il en avait le temps' .
1 . Se io havero tempo giamai, t •oglio rapprescrt/are , satin a nnbil loggia, ore entri la Vergine , il Sahntore , e Giuseppe , facembgli servire col più ricco corteggio (T An gel i chcsi passa inutg inare.