PAUL VERONESE
En attendant l’exécution de ce charmant projet , il s'efforcait de donner à son sujet favori de f Adoration des Mages toute la perfection technique et poétique qui était en son pouvoir, et, sans m’arrêter à l’énumération des essais intermédiaires , je me contenterai de signaler les deux chefs-d’œuvre qui se trouvent , l’un au plafond de la bibliothèque de Saint-Marc, l’autre à la Galerie nationale de Londres, et qui appartiennent tous deux à la dernière, c'est-à-dire à la plus belle période de la carrière de l’artiste. Celui de Londres avait été exécuté, en 1573, pour l’église de Saint-Sylvestre, à Venise, et cette coïncidence avec l’élan du génie national , après la victoire de Lépante , explique celui qu’a pris le génie de Paul Véronèse dans cette composition dont la magnifique ordonnance ne laisse rien à désirer. Elle explique aussi le caractère plus particulièrement triomphal qu’il a voulu lui donner, par la place considérable qu’y occupe un temple antique à demi-écroulé, symbole des ruines païennes sur lesquelles s’élèverait un jour l’Église que l’Enfant de Béthléem était venu fonder.
Au reste , l’explication la plus naturelle de cette tendance à voir la religion , l’art , l'histoire et les grands intérêts qui s’y rattachent, sous l’aspect le plus propre à frapper et à élever l’imagination , se trouve dans le caractère personnel de l’artiste que Ridolfi nous représente comme réunissant toutes les qualités requises pour former un gentilhomme accom-
l’art chrétien.
pli : pensées généreuses, candeur d’àme, désintéressement , vertus domestiques , piété chevaleresque, et , comme couronnement , l’alliance de la fierté avec la modestie , k quoi il faut joindre son éloignement pour la sensualité , sous toutes ses formes , et même pour le luxe , excepté pour un certaiu lnxe pittoresque dont il avait contracté le goût en traitant ses sujets de prédilection. On peut affirmer que nul peintre , pas même Rubens , ne mérita mieux que lui la qualification de Magnifique Seigneur, et je crois que nul peintre, avant lui, n’avait eu l’idée d’introduire, dans l’ornementation d’un palais, en guise de compliment, la figure symbolique de la Magnificence.
Dans une sphère plus relevée, la même tendance produisait en lui cette passion pour le côté triomphal des idées ou des sujets qui s’offraient à son imagination ou à son pinceau , passion que les événements contemporains avaient singulièrement contribué à développer. C’était cette passion instinctive qui lui avait valu ses premiers succès dans le couvent de Saint -Sébastien ; c’était elle qui l’avait inspiré, souvent à son insu , dans l’exécution des ouvrages qui avaient le plus exalté, tantôt l’amour-propre national, tantôt la piété populaire; c’était elle encore qui lui avait fait tracer si souvent avec tant de verve et de variété, le sujet triomphal par excellence, qu’on appelle le Martyre; c’était elle enfin qui, en offrant aux légitimes besoins de sa piété imaginative, l’aliment périodique et nécessaire d’une cérémonie
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triomphale , avait liâté une catastrophe à laquelle l’école Vénitienne ne pouvait pas survivre longtemps.
Tout ce que fit Tintoret , entre la mort de son rival et la sienne , ne fait qu’accroître le regret qu’on éprouve de le voir vivre et travailler si longtemps. Je n’excepte même pas la composition gigantesque connue sous le nom de Gloire du paradis , et qui n’est certainement pas faite pour servir de couronnement à la sienne, malgré les quatre cents figures très-peu célestes qu’il y a entassées et auxquelles il a distribué beaucoup plus d’ombres que de lumières. Voilà ce qu’on avait gagné en retirant cette tâche à Paul Véronèse , à qui elle avait été d’abord destinée. Mais le goût public dégénérait si rapidement, qu’il ne laissait place ni au blâme sur ce qui se faisait, ni au regret sur ce qui aurait pu se faire. Si quelques débris des vieilles traditions flottaient encore à la surface de ce grand naufrage , ce n’était que pour rendre plus manifeste le discrédit dans lequel elles étaient tombées, et si le sens esthétique était encore susceptible de quelque remords, ce remords était étouffé par le bruit des applaudissements décernés aux promoteurs des nouvelles méthodes , c’està-dire à Tintoret lui-même, et ensuite à ses disciples ou imitateurs, entre lesquels furent désormais répartis presque tous les travaux du palais ducal. On ne peut se défendre d uu sentiment de tristesse, en voyant à quelles mains était confiée, à la fin de ce grand siècle , la commémoration des hauts faits
qui l’avaient illustré. Que devaient donc éprouver les survivants de la bataille de Lépante , en voyant avec quelle rapidité s’était refroidi l’enthousiasme des artistes pour ce sujet naguère si fécond en inspirations? Un peintre, froid et médiocre, Andrea Vicentino , n’avait pas craint de le traiter une dernière fois, dans la salle du scrutin, à côté du tableau où Tintoret avait tracé, avec son pinceau de feu, la prise de Zara sur les Hongrois. Mais ces contrastes avaient fini par ne plus blesser personne. On s’accommodait de la décadence du goût comme d’un état naturel , et , quand on trouvait qu’elle ne marchait pas assez vite , on l’aggravait par l'importation de la décadence étrangère. Ce fut ainsi que Frédéric Zucchero , le lourd et prosaïque collaborateur de Vasari, dans ces fresques qui déshonorent la coupole de Brunelleschi , fut admis à étaler dans la salle même du Grand-Conseil , un des produits les plus insignifiants de son vulgaire pinceau.
Cette extrême tolérance était en partie le résultat du patronage aristocratique qui , après avoir fait longtemps sentir ses bienfaits, faisait maintenant sentir ses abus , non- seulement dans la distribution des tâches , et dans le choix des artistes chargés de les remplir, mais aussi dans l’indication des sujets qu’ils auraient à traiter. C’est donc sur le patronage aristocratique, et non sur l’ingratitude populaire, qu’il faut faire peser la responsabilité de certaines lacunes qui scandalisent encore aujourd’hui le voyageur, et qui devaient scandaliser bien davantage les
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contemporains. I,a plus étrange de ces lacunes, quand on a parcouru toutes les salles du palais ducal, est celle qui concerne Marc- Antoine Rragadino et le siège de Famagousle , l’un des plus mémorables dont il soit fait mention , je ne dis pas seulement dans les annales de Venise , mais dans celles de tous les peuples, anciens ou modernes. Pour ce qui est de Rragadino, on peut dire que c’est sans contredit la figure la plus héroïque qui ait paru dans cette dernière croisade, et ceux qui auront lu les détails émouvants de sa résistance et de son martyre, trouveront que cet éloge est à peine égal à son mérite'. On se demande donc pourquoi cet épisode si glorieux d’une guerre dont on tenait tant à perpétuer le souvenir, n’a pas été jugé digne de figurer parmi les faits d’armes que l’art avait mission d’immortaliser, et pourquoi le décret du Sénat, qui ordonnait d’ériger des statues en bronze aux deux chefs de la flotte Vénitienne à Lépante , n’accordait pas le même honneur au héros de Famagoustc ? La première de ces omissions est d'autant plus surprenante qu’on était obligé , pour couvrir les surfaces disponibles , dans le palais ducal , de mettre en œuvre un remplissage historique qui remontait au neuvième siècle et qui célébrait les antiques victoires de la République sur le roi Pépin !
Si du moins, à défaut d’une composition monumentale proportionnée à l’importance des exploits