Voir le volume intitule : Les i/ualre martyrs
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accomplis , on apercevait quelque part , ne fût-ce qu’à titre de figure accessoire, le portrait du héros martyr ! Peut-être un examen attentif le ferait-il découvrir dans quelqu’un des groupes dont Paul Vérouèse a orné ses compositions triomphales ; car il avait, plus qu’aucun autre, le culte, je dirais presque , la passion de 1 héroïsme , et nous savons, par Ridolfi, qu’il avait peint, en dehors de ses travaux officiels, le portrait d’un des héros les plus jeunes et les plus intéressants de Lépante , celui d’Onufre Giustiniani , l’heureux messager de la victoire navale, et capitaine d’une galère dont le rôle avait été brillant dans cette mémorable journée.
Il y avait un autre héros plus intéressant, peutêtre , mais aussi plus ambitieux , qui aspirait à une toute autre gloire qu’à celle de transmettre son nom et son image aux générations futures. C’était Martiu Becingucci, véritable enfant d’Ignace de Loyola par la charité comme par la bravoure, et qui fut blessé sur la capitane de l’amiral Barbarigo , au moment même où ce dernier était atteint du coup dont il mourut. D’autres religieux du même ordre servaient, comme aumôniers , sur d’autres galères , tant italiennes qu’espagnoles. C’était la première fois que celte milice spirituelle allait braver le feu du canon ennemi pour recueillir et sanctifier le dernier soupir des combattants. C’était la première fois qu’elle versait son sang pour le service des âmes, et il semblerait qu’à ce titre, le souvenir de l’aumônier de
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Barbarigo eût dû être l’objet d’une commémoration quelconque , d’autant plus que c’était un Père de la même Compagnie , le Père Borgia, qui avait décidé le roi d’Espagne à joindre sa Hotte à celle de la République. Mais ici l’oubli était sans conséquence. Le refroidissement de ce genre de zèle n’était pas à craindre..
Si je signale ces diverses lacunes dans les témoignages de la reconnaissance publique, c’est parce qu’elles fout partie d’un ensemble de symptômes qui nous montrent que les beaux jours du génie vénitien, sous la forme dé l’art ou sous toute autre forme, sont passés sans retour. Après la mort de Tintoret (1594) il y a encore quelques peintres, comme Palma le jeune et les deux fils de Bassauo, qui méritent une mention ; il n’y en a pas un seul qui mérite une étude. Aussi, après avoir traversé, avec uneémotion toujours croissante, celte période radieuse comprise entre Bellini et Paul Véronèse, me garderai-je bien de fatiguer mes lecteurs et de me fatiguer moi-même par l’appréciation, même sommaire, des misérables produits d'une école dont la sève est irrévocablement épuisée. J’aime mieux, en terminant celte partie de ma tâche, fixer leurs yeux et les miens sur quelque point lumineux qui jette un reflet consolant sur certaines parties du tableau de décadence qui resterait à tracer ; car Venise eut, comme république chrétienne, des privilèges immenses qu’elle ne perdit pas tous en perdant sa grandeur.
Je sais que ces privilèges ont été et sont encore
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énergiquement contestés; mais il n’en est pas moins vrai que Venise, malgré tout ce qu’on a pu dire de ses tribunaux secrets, de ses courtisanes célèbres, et de son machiavélisme commercial, a été la plus chrétienne des républiques. Malheureusement la plus grande partie de ses annales, écrite en latin par des historiographes officiels, est toujours demeurée un recueil de matériaux à mettre en œuvre, lesquels n’ont été exploités que par de froids compilateurs ou pardes écrivains trop imbus du rationalisme moderne, et trop exclusivement préoccupés des progrès et du déclin de la grandeur politique. Pour aborder une pareille tâche, il fallait quelque chose de plus que cette identification artificielle qui consiste à se transporter par la pensée dans les temps et les lieux qu’on veut décrire, il fallait y apporter, avant tout, laixmscience d’une sympathie profonde , laquelle ne saurait exister sans l’identité des croyances religieuses.
Il ne faut pas oublier que les Vénitiens furent sur la Méditerranée ce que les Espagnols et les Polonais furent aux deux extrémités de l’Europe, c’est-à-dire l’une des trois sentinelles avancées de la Chrétienté contre les barbares. Qu’ils aient profitéde la terreurqu’ils inspiraient à ces derniers pour assurer le succès de quelques spéculations mercantiles, au préjudice des républiques voisines, c’est sans doute une dérogation à la noblesse et à la grandeur du rôle qui leur était assigné dans ce monde; mais après tout ce n'est pas un crime qui puisse effacer ce qu’il y avait d’héroïque et de chevaleresque dans leur caractère, et
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l’on pëut affirmer que, entre toutes les puissances maritimes qui se sont succédé sur cette mer, il n’en est aucune dont le pavillon ait laissé, chrétiennement parlant, d’aussi honorables souvenirs. Au dixseptième siècle, il y flottait encore plus glorieux que jamais; et quels géants étaient chargés d’en soutenir l’honneur! C’était un Louis Mocenigo, infatigable défenseur de l’île de Candie, et objet d’admiration pour les Turcs eux-mêmes, qui, en apprenant sa mort, prirent spontanément le deuil, et firent défiler respectueusement leurs galères pavoisées de drapeaux noirs devant le lieu de sa sépulture; c était un François Morosini, dont les exploits seraient regardés comme fabuleux s'ils étaient moins authentiques, qui fut justement surnommé le héros du siècle, et qui forme le digne pendant de son contemporain, Sobieski, engagé sur un autre point, dans la même croisade , à laquelle les grandes puissances européennes assistaient avec une stupide indifférence, toutes fières de se trouver à jamais guéries de l’enthousiasme religieux.
L’histoirè de la république de Venise abonde en souvenirs de ce genre pendant une longue série de siècles; des hostilités presque permanentes contre les sectateurs de l’islamisme, durent y familiariser les esprits avec les idées de martyre, de sacrifice et de dévouement à quelque chose de plus grand que cet étroit patriotisme, source île tant d’injustices chez les nations paiennes de l’antiquité, et aussi chez les nations modernes que l’esprit national a
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paganisées. Bien que les Vénitiens eux-mêmes n’en aient pas toujours été exempts, néanmoins on peut «lire que leur position particulière, et les circonstances impérieuses où ils furent placés, les contraignirent de surmonter bon gré mal gré bien des tentations sordides. L’habitude de répéter de temps en temps, dans leurs guerres contre les infidèles, ce beau verset, qu’on lit encore aujourd’hui sur la façade du palais Vendramin : IX on nobis, Domine, non noôis, sed no mini luo da gloriam ; l’habitude de prononcer avec foi cette sublime prière, si bien placée dans le cœur et dans la bouche du héros chrétien, cela seul aurait sulfi pour mettre en jeu tout ce qu’il y avait d’élevé, de généreux et de chevaleresque dans leur nature. Ce fut sans doute ce passage du Psalmiste «]ui suggéra aux doges et aux généraux de mer l’idée de se faire peindre à genoux devant l’Enfant Jésus ou la sainte Vierge, dans des tableaux destinés à transmettre leurs noms ou le souvenir de leurs exploits aux générations futures. Ce mode de commémoration pieuse, qui offre le louchant contraste d’une humble attitude et d’une grande dignité ou d’une grande gloire, ne cessa pas d’être en usage pendant toute la durée du seizième siècle; et c’est pour cela que les monuments de ce genre, avec une madone assise, et un doge ou un général agenouillé, sont encore aujourd’hui si nombreux dans les collections particulières, dans les églises, et surtout dans le palais ducal, où l’on semble avoir multiplie à dessein les compositions allégoriques destinées à ex
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primer les rapports de la religion avec l’État. A la vue de toutes ces représentations pieuses où le patriotisme paraît constamment subordonné à la foi, on ne peut s’empêcher d’appliquer à cette république chrétienne la magnifique louange qu’Horace adressait à Rome en la félicitant d’être devenue la maîtresse du monde :
Dis te minorent quod gcris , imperas 1 .
Je sais qu’aux yeux des sages dont la passion dominante est de remonter des effets aux causes , tout cela n’élait qu’un charlatanisme religieux , à l’aide duquel une oligarchie , non moins hypocrite qu’oppressive , exploitait le pouvoir à son profit exclusif, et disposait à son gré d’une populace ignorante et fanatisée; mais cette calomnieuse imputationesthautement démentie par tous les documents publics et privés, qui s’accordent à nous montrer la noblessevénitienne donnant l’exemple des plus héroïques vertus , au point qu’on y trouve un plus grand nombre de saints personnages canonisés par l’Eglise que dans tous les autres corps aristocratiques du moyen âge pris ensemble. Plusieurs doges sont devenus à ce litre un objet de vénération pour le monde catholique , sans parler de ceux qui , prenant la détermination qu’on a trouvée plus tard si sublime dans Charles -Quint, abdiquèrent spontanément la dignité
t. « Parce que tu t’es inclinée «levant les dieux, les peuples se sont inclinés devant toi. »
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ducale pour pratiquer en paix les rigueurs de la vie monastique. D’autres donnaient à cette dignité une sorte de caractère sacerdotal , comme ce Lorenzo Priuli , élu dans un temps où sa patrie était accablée par trois fléaux à la fois , la guerre , la peste et la famine, et qui, le jour de son inauguration, montant en chaire pour adresser au peuple quelques paroles de consolation , commençait sa harangue par ce bel acte d’espérance et de foi : Elinrnsi ambulavero in mcilio umbræ mortis , non litnebo rnnla quoniam tu mecum es.
Dans le cours, et même à la fin du dix-septième siècle, cette noble empreinte se retrouve encore dans plusieurs délibérations du Sénat vénitien , et , ce qui est peut-être encore plus concluant, dans les requêtes qui lui étaient adressées pour obtenir l’agrégation au corps des patriciens. Ce fut ainsi que les Martinengo de Brescia, quand ils aspirèrent à cet honneur, en 1689, comme récompense de tout ce que leurs ancêtres avaient fait pour la République, tirent valoir, à l’appui de leur demande , la Iripile llustration de la gloire militaire, de la science et de la piété, mettant ainsi sur la même ligne, les services rendus par l’épée , par le géuie , et par la prière.
Malheureusement, il vint un jour ou la dépravation intellectuelle et morale du dix-huitième siècle exerça aussi ses ravages dans les. lagunes, et tant de circonstances concoururent à accélérer la décadence du caractère national, qu’il ne s’y trouva plus ni
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énergie, ni dignité, quand le jour fatal fut arrivé. Ces souvenirs sont encore trop rapprochés de nous, pour qu’on puisse proclamer la vérité tout entière, soit sur les fautes qui attirèrent sur Venise un si terrible châtiment, soit sur l’incompétence de ceux qui s’arrogèrent la mission de le lui infliger. De part et d’autre, on a honte de soulever le voile de tant d’iniquités : les uns se taisent par générosité , les autres par pudeur ; mais c’est une opinion assez généralement accréditée , que rien ne racheta la honte d’une si ignoble chute.