ÉCOLE ROMAINE
Michel-Ange.
Nous avons vu comment l’art chrétien, à son début, était venu se prosterner aux pieds du successeur de saint Pierre et comment il avait été béni par Boniface VIII, dans la personne de Giotto, regardé par ses contemporains comme le régénérateur de la peinture. Maintenant, après deux siècles de progrès, réalisés loin de Rome et souvent dans des directions qui ne semblaient pas répondre à la bénédiction primitive, nous allons voir les trois branches de l’art, représentées par trois génies incomparables, venir presque simultanément et sans s’être entendues, payer leur dette commune à la Cité Sainte, en la décorant des chefs-d’œuvre qui lui assurent un autre genre de suprématie sur toutes les capitales du monde.
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Iæ plus maltraité, entre ces trois grands hommes a été Bramante dont la conception primitive, en ce qui regarde l’œuvre de Saint-Pierre, ne fut pas assez respectée par ses successeurs; mais Raphaël et Michel-Ange ont été plus heureux, et, malgré les altérations plus ou moins perceptibles causées par le temps et par des retouches partielles, nous pouvons jouir de leurs ouvrages presqu’aussi complètement que leurs contemporains.
L’histoire de l’art offre peu de spectacles aussi curieux que celui des relations qui s’établirent entre ces deux génies naturellement antipathiques l’un à l’autre, et dont l’antagonisme devait se résoudre, sans préméditation de leur part, en une sorte de fusion dont Raphaël tira le plus de profit, bien qu’il n’y jouât pas le rôle de conquérant. En effet, ce fut lui qui subit l’influence de Michel- Ange, bien plus que Michel- Ange ne subit la sienne; à quoi il faut ajouter que l’empreinte du dernier est restée beaucoup plus fortement marquée dans les produits de l’école Romaine, devenue de plus en plus étrangère aux traditions Ombriennes.
Pour bien apprécier les œuvres de Michel-Ange et son caractère personnel, non moins intéressant que ses œuvres, il faut ne pas pertlre de vue son premier apprentissage et les impressions que durent faire certains événements sur sa jeune et fière imagination. Elevé d’abord dans l’atelier de Domenico Ghirlaudaio, quand il n’avait encore que treize ans (1488),
fc
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ii passa bientôt sous le patronage de Laurent-le- Magnifique, et se mit à étudier la sculpture dans ce fameux jardin des Médicis, où sa vocation fut irrévocablement déterminée. Là ses premiers essais furent en tout conformes au goût de son patron et à celui de Politien qui l’éclairait de ses conseils. U sculpta une tête de vieux Faune et un Bacchus, conservés l’un et l’autre dans la galerie des Uffizi, puis un Hercule qui fut envoyé plus tard au roi de France, puis un bas-relief qu’on peut voirencore aujourd’hui dans le palais Buonarotti à Florence et qui représente un combat de Centaures, où les contorsions et les entrelacements de membres n’empêchent pas de distinguer un certain sentiment du beau dans les formes et une prédilection marquée pour les modèles grecs, du moins dans les détails ; car l’ensemble de la composition est plutôt conçu dans l’esprit des basreliefs romains.
Michel-Ange n'avait pas encore vingt ans quand le dégoût de sa position précaire joint à la peur d’être euveloppé dans la disgrâce imminente des Médicis qui avaient voulu le traiter en laquais, le lit s’enfuir précipitamment à Bologne. Là il trouva dans le chef de la noble famille des Aldovrandi, un protecteur généreux et intelligent qui lui fil sculpter, |>our la châsse inachevée de saint Dominique, cette ravissante figure d’ange qui, malgré la disproportion de la draperie et de la chevelure, fait presque regretter que l’artiste ne soit pas resté plus longtemps sous le même patronage.
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Il faut remarquer que ce nouveau patron ne se borna pas à tirer parti de lui comme sculpteur, mais qu’il se faisait lire par lui les ouvrages des fameux poetes Florentins, entre autres ceux de Pétrarque et de Haute, ce qui supposerait dans le jeune lecteur, une initiation très-précoce aux beautés sévères de la Divine Comédie.
Une initiation d’un autre geure attendait Michel- Ange à Florence. La tempête, dont on lui avait fait craindre l’approche, avait effectivement éclaté sur la tête des Médicis, et leur expulsion, en 1494, avait laissé un plus libre cours que jamais aux prédications de Savonarole, qui appliquait à son siècle, à la génération présente, et surtout à ses adversaires politiques et religieux, les avertissements et les menaces que les anciens prophètes avaient adressés au peuple juif. Or, cette exégèse ardente coïncide précisément avec le retour de Michel-Ange dans sa patrie, et continua, sur le même ton et avec les mêmes effets, jusqu’à l’époque de son premier départ pour Rome eu 1496. Que Michel-Ange ait figuré alors parmi les auditeurs et même parmi les admirateurs du prédicateur Dominicain, c’est ce qui est attesté par ses deux biographes, qui vécurent tous deux intimement avec lui et qui durent l’entendre parler, plus d’une fois, de cet événement mémorable de sa vie; mais ils n’en ont pas compris ou ils n’en ont pas voulu comprendre l’importance. Ce mauvais vouloir est surtout visible dans Vasari qui se borne à constater la vénération de Michel-Ange pour les écrits de Sa-
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novarole *, mais sans faire mention de l'affection qu’il eut toujours pour sa personne *. Ou aimerait aussi à savoir sur quels écrits du grand réformateur se portait plus particulièrement la prédilection du grand artiste, et si, en les méditant, il nourrissait le regret d’un idéal perdu sans retour, ou l’espoir d’un autre idéal, qui dédommagerait de tout. Quoiqu’il en soit, nous trouvons ici l’indice d’une grande précocité et d'une grande ténacité d’impressions, et nous avons, dans ce culte d’une si jeune âme pour deux génies, comme Dante et Savonarole, l’explication anticipée de plus d’une énigme.
Il faut donc se figurer Michel- Ange arrivant à Rome à l’âge de vingt-un ans, le cœur et la mémoire remplis de ce qu’il vient d’entendre, et aspirant, comme chrétien et comme artiste, à la réalisation de l’idéal qui obsède plus que jamais sa bouillante et poétique imagination. Il continue à cultiver de loin ses amis florentins, même ceux qui portent des noms suspects; et c’est Sandro Iîotticelli, le partisan le plus dévoué de Savonarole, qu’il prend pour intermédiaire de sa correspondance clandestine, il trouve dans son premier patron, le cardinal Riario, une passion prononcée pour les sculptures païennes, et il accepte la tâche de faire pour lui quelque chose du même genre; mais heureusement ce cardinal avait un servi-
1 . Ebbc in gran venerazione le opère scritte du Savonarolay per avéré udito la voce di quel fuite in jiergeuno. (Vasari).
2. Jl quelle egli ha sempre avala grau affezioney reslantlogli ancura la memoria elcl/et sua viva voce. (Condivi).
MICHEL-ANGE
teur moitié peintre et moitié barbier, qui ne partageait pas les goûts de son maître, et qui demanda au jeune artiste, devenu son ami, de lui dessiner, suivant la manière antique, un saint François recevant les stigmates Plus heureusement encore , il se trouva, dans le sacré collège, un abbé de Saint-Denis, nommé Jean de la Groslaye, qui eut l’idée de faire sculpter pour l’église de son abbaye, un groupe représentant le Christ mortsur les genoux de la Vierge, etqui eutle mérite d’en charger Michel-Ange, malgré les difficultés que présentait un pareil sujet à un ciseau aussi peu exercé que le sien dans ce genre de composition.
Ce fut la matière de son premier triomphe comme grand sculpteur chrétien. C’était la première fois que l’art, depuis sa renaissance, produisait un groupe aussi parfait, tant sous le rapport de la science que sous le rapport de l’inspiration, et c’est un des cas, extrêmement rares, où l’on est tenté de souscrire, sans restriction, aux éloges dithyrambiques de Vasari. 11 y a tant de grâce et de noblesse dans la pose des deux figures, tant d’harmonie entre les lignes de l’une et les mouvements de l’autre, tant de beauté et tant de pureté dans les types, tant de justesse dans l’accent pathétique qui ressort de tout l’ensemble et qui n’est point encore troublé
t. Secundo ta maniera antica. C'est l’expression de Varchi, dans son oraison funèbre de Michel-Ange. Ce tableau qui était à San Pielro in Montorio, a disparu depuis longtemps.
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par l'étalage pédantesque de l’érudition anatomique1. Pourquoi cette première manière de Michel-Ange n’a-t-elle pas duré plus longtemps1 !
Quand il acheva ce chef-d’œuvre, dans la dernière année du quinzième siècle, il avait fait un assez long séjour à home, pour en bien étudier les monuments et pour tirer de cette étude tout le profit que comportait l'indépendance naturelle de son génie; car nul ne sut, mieux que lui, concilier cette qualité avec le respect dû aux productions de 1’antiquité elassique. Aussi ne fut-il jamais subjugué, comme le furent tant d’autres, par les modèles grecs ou romains qui passèrent alors sous ses yeux. Ni la Vierge, qu’il dut sculpter vers cette époque pour la ville de Bruges*, ni les deux médaillons inachevés qui se trouvent l’un à la galerie des Uffizi, l’autre à l’Académie royale de Londres, ne trahisseut la moindre réminiscence d’une Minerve, ou d’une Junon, ou d’une matrone romaine, ou de tout autre type, gracieux ou sévère, emprunté aux statues antiques. Sou idéal, en ce genre, fut celui dont il dévia le moins dans toute sa carrière, même quand ses déviations devinrent le plus déplorables.
Michel-Ange quitta Rome, sans avoir subi le patronage d’Alexandre VI, en qui il lui était difficile
i. Il va deux copies assez bonnes de ce groupe, l’une en marbre dans l’eglise de San-Spirito, à Florence, l’autre en bronze, dans l'église de Sant-Andrea délia Valle à Home.
i. Ce bel ouvrage, dont Vasari ne parle pas, est mentionné par Albert Durer qui le vit à Bruges, en 1 bit .
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de ne pas voir le complice des bourreaux de Savonarole. Son talent et sa renommée avaient tellement grandi depuis son départ, que bientôt il ne put plus suffire à l’empressement de ses admirateurs. Outre ceux qu’il laissait à Rome même, il en avait à Florence, parmi les magistrats les plus influents de la République, et il en avait à Sienne dans la noble famille des Piccoloraini sur laquelle le pontifical, malheureusement trop court, de Pie III venait de jeter un nouveau lustre. Pendant que ce dernier n’était encore que Cardinal, son goût personnel, joint à d’impérieuses traditions domestiques, lui avait suggéré la pensée de laisser après lui un monument digne du beau nom qu'il portail, et ce monumeut, destiné à orner sa chapelle dans le dôme de Sienne et confié au ciseau de Michel-Ange, devait se composer de quinze statues de moyenne grandeur, lesquelles devaient être toutes terminées dans l’espace de trois ans.
Il faut croire que la mort de Pie III ralentit le zèle de l’artiste; car, à l’expiration du terme convenu (1 504), il u’avait même pas achevé Je tiers de l’ouvrage entrepris1, absorbé qu’il était par les tâches de plus en plus ardues que lui imposaient ses concitoyens. C’était d’abord un David eu marbre pour le dôme de Florence, puis un David en bronze, des tiné au maréchal de Oies et détourné de sa destina-
t Quatre statues lurent achevées et payées; on ignore ce tpi'elles sont devenues. .
l'art chrétien.
lion après sa disgrâce', puis douze slatues d’apôtres pour l’intérieur de la cathédrale, puis enfin le fameux carton de la guerre de Pise, lequel joue un si grand rôle dans l’histoire de l’art, au commencement du seizième siècle.
Ici parait , dans toute sa malignité , cette fatalité qui a poursuivi les œuvres de Michel-Ange, dispersant ou détruisant les unes, et suscitant des obstacles insurmontables à l’achèvement des autres. De toutes celles que nous venons d’énumérer, il ne reste que l’ébauche, justement admirée, de la statue de saint Mathieu’, et le David en marbre qu’on voit à l’entrée du Palazzo-Vecchio, et qui fut sculpté sur un bloc déjà entamé par une autre main. De là, des difficultés techniques , d’un genre tout-à-fait nouveau, surmontées avec une habileté prodigieuse. C’était, depuis Donatello, un des thèmes favoris de l’école Florentine, et Michel-Ange, pour le rajeunir et pour se prévaloir de ses études anatomiques, substitua le nu au costume arbitraire de son devancier et Kattitude pastorale à l’attitude héroïque. Suivant toute apparence et contrairement à ses habitudes, il prit son modèle dans la nature vivante ; mais, en donnant à une figure d’adolescent des proportions colossales, il rencontra des difficultés d’un autre genre, qui étaient toutes nouvelles pour lui.
D'après Varchi cl Vasari, ce David en bronze devint la propriété du roi de France.
2. Cette statue, ou plutôt ce bloc, se trouve dans la cour de l’Académie des Beaux-Arts.
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et qui ne furent pas surmontées avec le même bonheur'.
L’apparition de cette statue n’en fut pas moins une sorte d’événement national à Florence, et les documents contemporains, en reproduisant les délibérations qui la concernent, nous montrent les principaux magistrats tout occupés de sa translation, comme s’il s’était agi de la translation d’une relique, ou de la consécration d’un Palladium pour la République. Tout ce qu’elle comptait d’artistes éminents dans tous les genres, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, orfèvres, brodeurs, et miniaturistes’, était convoqué pour délibérer sur l’emplacement qui conviendrait le mieux pour faire ressortir toutes les beautés de ce chef-d’œuvre, puis les prieurs euxmêmes instituaient une commission de surveillance pour obvier à toutes les difficultés du transport, et désignaient les artistes qui devaient lui construire un piédestal; enfin, après une longue attente, après quatre jours entiers employés à traîner le géant depuis le voisinage du dôme jusqu’à la place du palais, il y parvint enfin le 18 mai 1504, à l’heure de midi, et le 8 septembre suivant, il posait triomphalement
t. La première idée de Michel-Ange avait été de représenter David avançant le genou et tenant le pied droit sur la tète de Goliath.
2. Sur cette liste qui contient trente noms, figurent ceux de Léonard de Vinci, du Pérugin, de Giov. dalle Corniole, d’Ala- \nnte, du Cronaca, de Botticelli, de Lippi, etc. Voir la nouvelle édition de Vasari, vol. Xll, p. 343.
l'art chrétien.
sur sa base, à la place qu’avait occupée jusqu’alors la Judith de Donatello.
Un mois après, Michel-Ange, alors au comble de la faveur auprès de ses concitoyens, mettait la main au fameux carton de la guerre de Pise, avec un nouveau stimulant pour ne pas tromper l’attente publique; ce stimulant était la concurrence formidable de Léonard de Vinci.
Le choix du sujet n’était pas heureux, et ne pouvait taire briller dans l’artiste que des qualités subalternes. C’était une guerre inique et brutale, poussée à outrance par une bourgeoisie cupide qui foulait aux pieds la liberté d’autrui, au moment même où elle se vantait d’avoir reconquis la sienne. De plus, c’était une guerre qui n’avait été signalée par aucun triomphe dont le souvenir méritât d’être perpétué par le pinceau d’un grand artiste, de sorte que Michel-Ange, à défaut d’inspiration religieuse ou patriotique, se fit un jeu de multiplier les difficultés techniques, pour se donner le mérite de les vaincre, variant et compliquant à l’infini les mouvements et les attitudes, et accomplissant des tours de force qui étaient moins faits pour exciter l’admiration que la stupéfaction. Jamais on n’avait vu tant de science anatomique déployée dans la tension des divers muscles, particulièrement dans ceux du visage, jamais on n’avait vu tant d’invraisemblances accumulées pour introduire des nudités et des raccourcis de membres dans toutes les positions imaginables, et il fallait toute la naïveté, ou plutôt toute la niaiserie
MICHEL- ANGE
d’enthousiasme de Vasari, pour parler, comme il le fait, de ces figures divines dans lesquelles se trouvait exprimée, selon lui, la divinité de f art avec une perfection, où n’avait jamais atteint aucun autre génie.
Sans se prosterner, comme le biographe, devant la divinité de cette œuvre, les contemporains y virent un immense progrès accompli dans une direction nouvelle, et les jeunes artistes, au lieu de compléter leur apprentissage dans la chapelle de Masaccio comme ils l’avaient fait jusqu’alors, vinrent le compléter sur le fameux carton. Plusieurs qui étaient déjà en pleine possession de leur renommée, crurent lui donner une sanction de plus en se mêlant à la foule des initiés ou de ceux qui aspiraient à le devenir ; de sorte que la liste des disciples ou plutôt des sectateurs plus ou moins fanatiques qui se rencontrèrent ou se succédèrent devant l’autel du nouveau dieu, embrasse toute la génération de peintres qui fit briller quelques derniers rayons de gloire sur l’école Florentine au seizième siècle
Ainsi Michel-Ange, à trente ans, se voyait décerner par ses concitoyens le sceptre de la sculpture et de la peinture, et rien ne pouvait désormais mettre obs-
1 . Le carton de la guerre de Pise, transporté plus lard au palais Médicis, fut déchiré et dispersé dans différentes villes d’Italie. Quelques groupes ont été gravés par Marc-Antoine et Agostino Veneziano. Une copie, en clair-obscur, de toute la composition, se trouve au chateau d'Holkam, un Angleterre. On croit que c’est celle que lit Aristolile da San-Gallo, en 1 542.
l’art CHnÉTIE».
tacleà la révolution qu’il était appelé à produire dans ces deux branches de l’art, quand le pape .Iules II eut la fantaisie de se faire construire par lui un monument sépulcral qui surpassât, sous le rapport des dimensions et de l’exécution, tout ce qu’on avait fait de plus magnifique pour ses prédécesseurs.
Cette offre n’était pas seulement séduisante, en vue du patronage pontifical; elle l’était encore plus à cause de la vocation de plus en plus prononcée que l’artiste se sentait pour la sculpture, malgré le succès, vraiment inouï, qu’avait obtenu son carton de la guerre de Pise. On eût dit que, pour se trouver dans son élément, il avait besoin d’entrer en lutte avec le marbre, et de le forcer à devenir l’interprète de ses conceptions originales et gigantesques. Aussi son attitude et son expression, en dégrossissant ses blocs, étaient-elles celles d’un assaillant, mais d’un assaillant qui était sûr de frapper juste et qui jouissait d’avance de son triomphe '.
1 . Un témoin oculaire disait : «A propos d’ébauches, je puis dire avoir vu Michel-Ange, bien qu’Sgé de plus de soixante ans et n’étant pas des plus robustes, faire sauter plus d’éclats de marbre en un quart d’heure, que n’auraienl pu faire des garçons d'atelier dans un espace de temps trois ou quatre fois plus considérable. Chose incroyable pour ceux qui ne l’ont pas vue 1 II entamait le marbre avec tant de furie qu’il me semblait que tout son ouvrage allait se briser en morceaux. D’un seul coup, il faisait sauter un éclat de l’épaisseur de trois ou quatre doigts, et il frisait de si près la ligne indiquée que s’il avait enlevé le moindre petit morceau de plus, il cornait risque de perdre son bloc. »
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11 n’v avait donc pas de perpective plus propre à flatter son imagination, que celled’avoir à sculpter un tombeau pour un Pontife comme Jules II, que rien de médiocre ne satisfaisait, et qui, de plus, avait une haute idée de son rôle et du vide immense que sa mort laisserait dans le monde. Ce fut sans doute en
spéculant sur cette faiblesse bien connue, que l’artiste traça le dessin d’un grand monument quadrangulaire, à deux étages, destiné à être vu de quatre côtés et à être décoré de statues historiques, allégoriques et autres, dont le nombre ne s’élèverait pas à moins de quarante. Là dessus, une large part était naturellement faite à la passion du sculpteur pour les nudités savantes, et une part non moins large à la vanité de son nouveau patron, dont la figure, couchée sur le sommet de ce vaste cercueil, était accompagnée de celles de deux femmes : l’une représentant la Terre, sous la figure deCérès, inconsolable d’une telle perte; l’autre, représentant le Ciel qui se réjouit d’une telle acquisition. Au-dessous, étaient rangés les prophètes, les apôtres, et les vertus , ces dernières distribuées deux à deux sur les quatre angles. Plus bas, on voyait les emblèmes tout nus des sciences et des arts, les pieds et les mains liés, comme ayant été paralysés par la mort de leur protecteur. C’était le symbolisme le plus arbitraire qu’on eût encore vu, et ce n’était là que son moindre défaut ; car , en envisageant cetle composition par son côté moral et religieux , il était difficile de n’étre pas frappé de certaines dis-
îv — 23
354 l’art chrétien.
sonances qui blessaient autre chose que le bon
goût * . . ...
En supposant que Michel-Ange ait poussé trop loin la déférence pour son impérieux patron, il faut dire que jamais faiblesse de ce genre ne fut si rudement, ni si longuement expiée. L’expiation commença du vivant même de Jules II (1506), et se prolongea, avec des redoublements d’amertume, jusque bien avant dans la vieillesse du grand homme. A chaque nouvelle élection de Souverain Pontife, c’était un nouveau conflit qui se terminait toujours par la suspension des travaux relatifs à ce malheureux monument. Et quand il croyait le moment venu de les reprendre, des héritiersqui, contrairement aux traditions de leur famille, semblaient plus occupés de la succession de leur oncle que de sa gloire, violaient tous les engagements contractés par lui. À force de chicaner leur victime sur la valeur des travaux déjà faits et même sur le prix des matériaux, qui avaient nécessité de longs séjours à Carrare, ils faisaient réduire, par des altérations successives du contrat primitif, le nombre des statues d’abord à six, puis à trois, au mépris de la clause impérative contenue dans le testament du défunt ; et, en guise de stimulant à l’émulation de l’artiste, ils cherchaient à flétrir son honneur par les plus graves imputations,
t . Toutes ces statues ont Clé dispersées. Deux se trouvent dans le musée du Louvre, deux dans la grande salle du Palais Vieux, et quatre servent de décoration à la grotte du jardin BoLioli, derrière le palais Pitti.
an
MICHEL- ANGE
l’accusant d’avoir détourné, à son profit, une partie * des fonds déposés entre ses mains. Bien que l’accusateur fut un souverain, (c’était le duc d’Urbin) l’accusé lui fit répondre fièrement qu'il avait fabriqué un Michel- Ange avec les matériaux qu'il avait trouvés dans son propre cœur. On voit que son biographe Condivi n’a pas eu tort d’appeler cette série de tribulations et d’angoisses la tragedia del Sepolcro, ou l’histoire tragique du tombeau
Il est difficile de n’être pas (profondément ému devant la statue de Moïse, quand on pense à ce douloureux enfantement. De toutes les grandes œuvres d’art, c’est sans contredit celle qui a coûté le plus de souffraqpes à son auteur. 11 ne faut pas oublier que, chez Michel-Ange, la fierté fut égale au génie, non seulement la fierté d’artiste sachant quel rôle il joue dansle monde, mais la fierté républicaine puisée à une source non suspecte. Avec ce double instinct au fond de l’âme, qu’on se figure, s’il est possible, les tortures qu’il dut endurer, et le besoin qu’il dut éprouver de chercher, dans les régions supérieures de l’idéal, soit religieux, soit esthétique, un soutien contre ses tentations de murmure ou de défaillance. Ceci, joint à d’autres épreuves qui lui vinrent plus tard, nous explique la sauvagerie de son humeur, qui ne fit que croître avec l’âge, et l’accent de tristesse profonde qui forme, pour ainsi dire, la note dominante de
1. Un dessin du plan primitif de ce monument se trouve à Florence, dans la collection de la galerie des Ufti/i.
356 l’art chrétien.
plusieurs de ses écrits dans la dernière partie de sa
carrière.
Quoiqu’il en soit, le découragement n’a pas laissé son empreinte sur cette statue de Moïse, ni sur les deux figures qui l’accompagnent et qu’on est convenu d’appeler Rachel et Lia, c’est-à-dire la vie active et la vie contemplative. Partout ailleurs, on s’arrêterait pour les admirer, particulièrement la première dont la beauté, l’expression et le regard si puissamment tourné vers le ciel, font bien plus que racheter ce qu’il peut y avoir de défectueux dans le mouvement du corps, et dans la jointure des mains, qui sont un peu lourdement dessinées. Mais le géant, qui est assis au milieu, et. qui couvre tous ces défauts
de son ombre, concentre sur lui seul, malgré qu’on en ait, toute l’attention et toute l’admiration du spectateur. Il n v a peut-être pas, dans tout le domaine de l’art, une autre œuvre devant laquelle la critique, si elle est vraiment intelligente, soit tenue d’être si timide; d’autant plus que la statue n'étant pas à la place que lui avait donnée son auteur, 'ni soutenue par l’en,tourage qu’il lui avait destiné, ne se trouve plus ici à son véritable point de vue. Mais, ce sont seulement des beautés de second ordre qui sont compromises par ce déplacement et la figure imposante du législateur prophète n’en produit pas moins tout son effet. « La statue de Moïse, dit M. Per kins, bien qu’elle laisse à désirer sous le rapport de la spiritualité , ne manque nullement d'idéalité à la manière de Michel-Ange, c’est-à-dire du genre
'* *'* , i MICHEL- ANGE. , 357
us élevée liée à la
» * * terre1. >»
L’artiste s’est particulièrement préoccupé de l’au- \ torilé du regard, qui est ici rendue avec une intensité dont il n’y a peut-être pas d'exemple dans » • la sculpture ancienne ou moderne. Seulement cette fixité de direction semble peu d’accord avec ce f qu’il y a d’indéterminé dans l’action; carie moment 'choisi n’est, ni celui où Moïse reçoit la loi, ni celui où il la transmet, ni celui où il brise les tables. C’est le même vague qu’on remarque souvent, et qu’on n’approuve pas toujours, dans les œuvres plastiques de Michel-Ange. Si quelque chose leur manque, c’est ‘la signification nette, et peut-être aussi ce qu’on appelle le caractère , ce qui explique pourquoi il ne fit jamais de portraits. On a dit que la tête de Moïse était un portrait approximatif de Jules II, et que l’artiste avait voulu à la fois symboliser et idéaliser ce terrible Pontife qui semblait avoir fait du Vatican une espèce de Sinai, d’où il ne parlait qu’en s’accompagnant de foudres et d’éclairs; mais il y a tout autant de raisons pour voir dans cette tête, à lignes rudes et anguleuses, celle de Michel-Ange lui-même, instiucti-
’ , d idéalité qui appartient à line créature pl que l’homme, bien que matériellement
t . History of sculpture, vol. II, p. 41 . Cet ouvrage où la matière est traitée à fond et qui in’a été communiqué en Italie, avant sa publication, m’a permis dé tic succint en traitant de cette branche de l’art chrétien. J’étais persuadé qu’un travail si remarquable et si consciencieux ne pouvait manquer d’avoir chez nous les honneurs de la traduction.
l’art chrétien.
vemenl adoucie par des inspirations qui pouvaient f * « 1 bien lui venir, à son insu, des modèles antiques; car la forme du front et la manière dont les cheveux y,** ’ » sont plantés, rappellent un peu le Jupiter Olympien^ comme le profil des deux statues latérales rappelle J- • celui de certaines statues qu’on rencontre dans les musées de Rome. Peut-être pourrait-on reprocher à . ., l’artiste d’avoir poussé un peu trop loin sa répugnance pour les draperies conventionnelles. Les siennes, avec leurs brisures brusques et leurs plis non motivés, manquent le plus souvent de grâce et d’ampleur; mais, dans le Moïse, tout cela devait être sacrifié au but principal, qui était de faire ressortir, de la manière la plus saisissante, dans l’ensemble et dans les moindres détails, l’énergie physique et morale du * personnage historique ou symbolique qu’on avait voulu représenter.
Le monument auquel cette statue colossale était destiné, devait montrer Jules II vainqueur des ennemis étrangers et de la mort même. Ce n’était pas assez pour lui; il en voulut avoir un autre qui le montrât vainqueur de ses propres sujets, et qui fût placé de manière à donner, autant que possible, une sanction inviolable à sa puissance, même temporelle.
Les sujets indociles qu’il s’agissait de tenir en respect, étaient les Bolonais, et le Pape crut qu’en niellant sa statue en bronze dans une niche, au frontispice de leur cathédrale, il embrouillerait dans leur esprit les notions de maître et de patron, d’autant plus que le geste de la statue était équivoque et
MICHEL- AJYGE.
pouvait aussi bien se prendre pour une malédiction » que pour une bénédiction.
Avant d’entreprendre cette nouvelle tâche, Michcl- • Ange dut se réconcilier avec le souverain Pontife, dont il avait brusquement quitté le service, pour un manque d’égards que sa fierté n’avait pas enduré. Pour recouvrer son artiste favori, le Pape recourut aux négociations et même aux menaces vis-à-vis de la République florentine qui ne voulut pas se compromettre par un refus. Michel-Ange rassuré se rendit donc à Bologne, où la réconciliation fut aussi brusque que l’avait été la rupture.
Il fallut donc que le génie du grand homme s’a- » baissât encore à une œuvre de circonstance, dont la destruction n’était que trop facile à prévoir. Il y perdit seize mois entiers, et il est superflu d’ajouter qu’il ne fut soutenu par aucun genre d’inspirations. Heureusement pour lui, son patron n’avait nullement la prétention d’être idéalisé dans ce portrait colossal, qui devait perpétuer non pas un souvenir, mais une menace. C’était l’intention, nettement exprimée, du Pontife lui-même, qui voulut que l’artiste lui mît dans la main gauche, non pas un livre, mais une épée1.
Les impressions personnelles de Michel -Ange, dès longtemps familiarisé avec son modèle, lui facilitèrent singulièrement sa tâche. Il fit une statue grandiose,
t . E rirhiest <> sua sanlilà se dovessi /mrre un libre nrlla srnhtra , gli di e. : mrttiri iina spada , chè io non su leltere. Vasari
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majestueuse, richement et magnifiquement drapée, .. dit Vasari, et dont le visage exprimait la force, la 0 promptitude et la terribilité. Pour qu'elle restât debout, il aurait fallu rendre toute réaction impossible contre la domination pontificale. Or, la réaction éclata du vivant même de Jules li (1 51 1 ), quand la dvnastie des Bentivoglio rentra, malgré lui, dgns ce qu’elle appelait son domaine héréditaire. Le nom du grand artiste, qui avait coulé la statue, ue put la sauver de la fureur populaire. Après avoir été abattue de sa niche, comme d’un trône usurpé, elle fut impitoyablement mise en morceaux, qui servirent plus tard à la fabrication d’une fameuse pièce d’artillerie pour l’arsenal du duc Alphonse de Ferrare’.
Mais cette catastrophe trouva Michel -Ange en possession d’un titre bien autrement solide à l’admiration de la postérité. Dans la matinée du 1er novembre 1509, jour de la Toussaint, les peintures de la voûte de la chapelle Sixline avaient été enfin découvertes. C’était l’inauguration d’une ère nouvelle dans l’histoire de l’art , et c’était aussi un triomphe éclatant sur ses envieux dont les intrigues, si l’on en croit Vasari , lui avaient suscité cette tâche toute nouvelle pour lui , dans l’espoir que sa renommée n’y survivrait pas *.
Que l’on admette ou que l’on rejette cette légende,
1 . Ce canon fut appelé la Giulia. La tète de la statue fut sauvée et conservée longtemps chez le duc de Ferrare. i. Le biographe impute cette intrigue à Bramante.
. . Micnia-AHGE. .► 361
• « « accréditée sur une autorité trop suspecte, il est certain que Michel-Ange, avant d’obéir à son fougueux patron , protesta de son inaptitude à ce genre de , travaux, et poussa la défiance de lui-même jusqu’à recommander à son choix le plus dangereux de ses , rivaux , qui n’était autre que Raphaël. Mais plus il faisait de difficultés, plus le Pontife s’emportait contre . lui, et ce fut plutôt à sa colère qu’à ses arguments qu'il céda, quand il consentit enfin à se charger seul de cette œuvre colossale. ,
Il faut remarquer que le procédé de la peinture à fresque ne lui était pas moins étranger que celui de la peinture à l’huile, et qu’à l’âge de trente-cinq ans qu’il avait alors atteint, il n’avait peint que trois ou quatre tableaux à la détrempe, dont le plus conuu, supposé qu’il en soit l’auteur, est dans la galerie des Uffizi, à Florence. 11 suffit d’y jeter un coup d’œil pour y reconnaître l'ouvrage d’un sculpteur, et d’un sculpteur plus épris des formes anatomiques que de la poésie de son sujet. Les poses et les mouvements semblent calculés pour faire ressortir, non pas tel ou tel sentiment , mais le jeu des articulations et des muscles , et, comme les deux figures principales ne se prêtaient qu’imparfaitement à la passion de l’artiste pour le nu , il s’en est dédommagé en introduisant dans le fond du tableau des nudités accessoires dont l’idée semble lui avoir été suggérée par Luca Signorelli, le seul entre les peintres contemporains auquel il daignât faire quelquefois des emprunts.
3fi2
l’art chrétien.
Évidemment , ce n'est pas une œuvre de sa pre- % « mière jeunesse. On n’y trouve aucune trace de l’inlluence exercée sur -lui par Ghirlandaip, rien de cette grâce de contours ni de cette suavité d’ex- ■> , pression qui distinguent les deux médaillons en * •
marbre dont nous avons parlé plus haut.
Ces qualités, pour lesquelles le dédain de Michel- Ange alla toujours croissant , ne sont pas aussi corn- > '*■ . ploiement exclues du tableau qui est à Londres , et r ’ qu’il serait difficile d’attribuer à une autre main que la sienne. Les anges , bien qu’inachevés , sont d’une beautéqui surpasse tout ce queMichel-Ange a produit en ce genre, et l'enfant Jésus, ainsi que le petit saint Jean sont modelés et drapés avec un goût çxquis, a sans le moindre pédantisme anatomique. Quant à la Vierge, c’est un de ces types abstraits que l'artiste aimait à opposer aux types traditionnels des écoles ; car la tradition, en matière d’art, lui était antipathique, et celte antipathie éclata surtout dans les relations qu’il eut avec les peintres les plus accrédités de l'école Ombrienne ’.
Michel-Ange avait dope raison de dire qu’il n’était pas peintre, et d'insister sur son incompétence à remplir une tâche qui, à raison de son importance et de son étendue , demandait un pinceau plus exercé que le sien. Bénie soit la volonté despotique qui la lui fil
t. Un jour dans un accès d’humeur, il «lit à Francesco Francia qu’il était un pp/Jn, un lourdaud. Il donna la meme qualification au Pérupin qui le cita devant le tribunal dos Huit, à Florence, mais sans pouvoir obtenir la réparation qu’il demandait.
MICHEL- ANGE
entreprendre malgré lui; car nous lui devons, je n’ose pas dire, ce qu’il y a de plus admirable , mais assurément ce qu’il y a de plus grandiose dans tout le domaine de l’art chrétien.
Sous un rapport, il était plus compétent que personne pour traiter lesujet en question ; car, outre que la Bible était un de ses livres de prédilection, ce n’était pas dans une âme comme la sienne que pouvaient s’effacer ou même s’affaiblir les impressions produites par Savonarole, quand il interprétait à sa manière des prophètes de l’Ancien-Testament. Or, c’étaient précisément ces prophètes , avec le caractère et les écrits desquels il était dès longtemps familiarisé, qui devaient être les figures proéminentes sur la voûte de la chapelle Sixline, non pas sous le rapport du rôle qu’elles avaient à jouer, mais sous le rapport de l’importance artistique que leur donnait leur isolement même.
Déplus, on peut dire qu’entre tous les personnages bibliques, c’étaient ceux qui avaient le plus d affinités avec le génie de Michel-Ange, et peut-être aussi avec les dispositions habituelles de son âme. Anssi sa main puissante n’a-t-elle pas tracé de vigoureux et impassibles interprètes des décrets de la Providence, mais des hérauts fatigués de leur mandat , qui comrnuniquent'a regret , et avec un cœur brisé, leurs visions prophétiques. Isaïe , dont le visage affaissé est empreint d’une résignation voisine du découragement, semble demander à l’ange qui l’inspire, si ce n’est pas encore tout. Jérémie, si éloquent à pleqrer les
364 l’aiit chrétien. .. ,
maux qu’il prophétise , est absorbé par sa tristesse patriotique et a l’air de se recueillir pour regarder dans l’avenir comme dans un abîme. Daniel , au contraire , montre , dans sa pose , dans ses traits, dans l’énergie de son regard et de son geste, et jusque dans sa chevelure hérissée comme une crinière , le double caractère qui le distingue , savoir : l’intrépide confesseur de la foi de ses pères, et le prophète privilégié dont la vue a été réjouie par une perspective plus distincte des consolations futures. Il y a, dans celte figure, une verve juvénile et un élan de fierté qui semblent indiquer, de la part de l’artiste, une prédilection subjective, c’est-à-dire qu’il faut en chercher l’explication dans des affinités personnelles.
Les Sybilles n’ayant pas , comme les prophètes , la conscience de leur rôle , par rapport à l’avenir religieux du monde, ne pouvaient pas être caractérisées comme eux. Aussi Michel-Ange a-t-il donné à quelques-unes d’entre elles cette expression vague qu’on remarque souvent dans ses compositions allégoriques ; mais il s’est attaché d'autant plus à varier les traits, les mouvements et les attitudes , et à maintenir l’équilibre entre la force et la grâce, ce qui demandait un effort dont il faut lui savoir gré. Tous ceux qui ont vu la chapelle Sixtine, savent de quel succès cet effort a été couronné dans la production de la Sybille Delphique , qu’on ne saurait trop admirer , mais pour laquelle l’admiration sera toujours mêlée de regrets , à cause du contraste entre cette
M tCMF.f.-ANGE.
ligure si gracieuse et les figures presque athlétiques par lesquelles il dépara systématiquement ses compositions subséquentes.
On éprouvera la même admiration et les mêmes regrets , quand on aura bien examiné les trois compartiments où Eve est représentée , au moment de sa création , au moment de sa tentation et au moment de son expulsion. C’était un triple problème difficile à résoudre : la mère du genre humain belle et innocente, puis belle et séduisante, puis enfin belle et désolée. Mais, quoique l’artiste ait merveilleusement réussi dans chacune de ces trois solutions , ce n’est ni l’état d’innocence, ni l’état de désolation qui l’a le mieux inspiré; c’est l’état intermédiaire, celui où la tentatrice use de tous ses moyens de séduction pour faire d’Adam son complice. C’est là que Michel-Ange a déployé tous les charmes de son pinceau , comme s’il avait su, par expérience, combien ceux de la femme sont irrésistibles1. Cette figure était aussi celle que préférait Raphaël entre toutes celles que son rival avait tracées sur cette voûte , et c’est la seule dont on puisse affirmer avec certitude qu’il la copia de sa propre main, sans doute afin de s’en inspirer au besoin \
Ainsi , dans ces trois compartiments , nous trou-
1 . Les sonnets de Michel-Ange et plus encore sa correspondance avec Sébastian» del Piombo, prouvent qu'il n’avait pas toujours été à l’épreuve des tentations de ce genre.
t. Le dessin qu’en lit Raphaël, se trouvait autrefois dans la collection de sir Thomas Lawrence.
366 l’art chrétien.
vous la beauté naïve qui s’ignore , la beauté qui ne s’ignore plus et qui séduit , et la beauté cpii sent sa déchéance et qui pleure. Dans un des quatre angles de la chapelle , on voit ce que j’appelerais la beauté héroïque ou la beauté libératrice qui vient de triompher de la force brutale. C’est Judith, la femme forte et pure; et, bien qu’elle ne soit pas vue de face, ni même de profil, son attitude et son mouvement, pleins de grâce et de noblesse, ne permettent pas à l’imagination de se la figurer autrement que trèsbelle.
Malgré toute la perfection avec laquelle Michel- Ange a rendu , dans cet ouvrage seulement , la beauté féminine, il est difficile de ne pis croire, quand ou lève les yeux vers cette voûte, qu’il se complut encore davantage dans la beauté virile, non seulement parce que les saillies musculaires , plus prononcées dans l’homme . prêtaient davantage à l’ostentation anatomique , mais aussi parce que la force, jointe à la grâce, avait pour lui plus d’attraits que la grâce sans la foi ce. Voilà ce qui explique, sans la justifier, cette profusion de nudités, purement accessoires, qui ornent, selon les uns, qui déparent, selon les autres, les compositions bibliques auxquelles elles servent d’accompagnement. Si , d’un côté , les convenances locales sont blessées par ce naturalisme presque profane , de l’autre , on est forcé d’avouer qu’au point de vue de l’art proprement dit , il est difficile de rien imaginer de plus parfait. Toutes les attitudes possibles , en tant qu’elles sont compatibles avec la
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V MICHEL-ANGE.. d67
décence et le bon goût , sont rendues avec une justesse de coup d’œil , avec un sentiment exquis des belles formes , avec une souplesse et une fermeté de 1 main , qui n’ont jamais été réunis , au même degré, dans aucun artiste ; et , bien que la plupart des têtes * soient dépourvues d’expression, dans le sens dramatique du mot , il en est deux ou trois dont le regard, quoique perdu dans le vague, a quelque chose de plus significatif, et qui sont assez heureusement caractérisées pour prouver que, si le peintre n’a pas ajouté ce genre de mérite à tous les autres , c’est uniquement parce qu’il ne l’a pas voulu.
Si les prophètes nous ont montré la grandeur et la majesté dans le repos , les représentations bibliques empruntées à la Genèse nous montrent la grandeur et la majesté dans l’action ; action aussi simple qu’imposante dans le récit de Moïse , mais qui , malgré cette simplicité , a toujours offert à l’art des difficultés désespérantes.
Michel-Ange n’a pas su les vaincre toutes ; mais il a vaincu toutes celles qui n’étaient pas insurmontables de leur nature, et il a résolu le problème de manière à imposer, plus ou moins , sa solution à tous les peintres qui ont essayé de le résoudre après lui , sans excepter Raphaël lui-même.
11 s’agissait de renfermer dans neuf compartiments, placés au milieu de la voûte, les traits les plus saillants de l’histoire primitive du monde et de l’espèce humaine, et cette série de compositions avait, pour l’artiste , d’autant plus d’importance , qu’elles for-
308 ' J.’ ART CIlRÉTIr.X.
maient comme le point central vers lequel convergeaient toutes les autres.
Dans les six premiers seulement se présentait la grande difficulté, celle d’exprimer dignement l’intervention directe et personnelle du Père éternel dans l’œuvre de la création. On a eu raison de dire que • le génie de l’homme ne fit jamais rien de si prodigieux avec des lignes et des couleurs. D’abord, on voit la main Toute-Puissante qui débrouille impérieusement le chaos, et qui, d’un geste non moins impérieux, indique au soleil et à la lune leur place et leurs fonctions- Ici , comme dans le compartiment suivant où la séparation se fait entre la terre et les eaux , le Père éternel plane majestueusement et légèrement dans l’espace, entouré d’anges dessinés et groupés avec un art merveilleux. Tout est savamment calculé pour ajouter à l’effet que doit produire sur tout spectateur bien préparé la contemplation de celte figure grandiose. Les draperies sont disposées avec goût sur des membres accusés avec mesure , et il y a des raccourcis qui sont comme la traduction énergique d’un verset de la Genèse ; tel est le raccourci du bras droit , au moment où le Créateur tire du néant le soleil et la lune.
Dans les deux compartiments où sont représentées la création du premier homme et la création de la première femme, ce n’est plus sur le principal personnage c’est-à-dire sur le Créateur que se portent l’atlentiou et surtout l’intérêt du spectateur, c'est sur la créature qui parait, suivant la diversité des sexes.
MICHEL- ANGE
toute resplendissante de la beauté qui lui est propre. Ici se reproduit encore la remarque que nous avons faite plus haut. Quelque belle que soit la figure d’Eve, on ne saurait la comparer avec la figure d’Adam, qui est sans contredit la plus parfaite que Michel-Ange ait jamais tracée, soit pour les formes qui sont exquises, soit pour la grâce et la noblesse du mouvement, soit pour l’harmonie des proportions. C’est, dans l’art moderne, ce que devait être, dans l’art antique, le fameux canon de Polyclète, avec cette différence, que le sculpteur chrétien cherchant à retrouver un idéal perdu, exécutait une œuvre qui se rapportait à un grand dogme religieux, celui delà déchéance originelle, tandis que l’artiste grec n’avait d’autre mérite que celui de constater la construction normale du corps humain, et de faire une application savante, mais prosaïque, de la géométrie à la sculpture.
Il faut mettre au nombre des bonnes inspirations de Michel- Ange, celle de n’avoir pas traduit littéralement, avec son pinceau, certains passages du texte sacré qui ne se prêtaient pas à ce mode de traduction, et il faut lui savoir gré d’avoir su si bien concilier le respect pour la Bible avec le respect pour son art. S’il avait représenté le Père éternel communiquant, par son souffle, la vie au premier homme, il aurait infailliblement échoué contre les difficultés de celte représentation; tandis qu’en montrant le créateur transmettant, pour ainsi dire, le fluide vital a sa créature par le simple contact, il a conservé aux
iv — 24
i.’art cnnéTiEH.
deux acteurs de cette scène solennelle, toute la noblesse d’attitude et de mouvement qu’elle demandait. De même, dans la création d’Ève, au lieu d’imiter les anciens peintres qui la représentaient, d’après la narration Mosaïque, sortant du corps d’Adam, il l’a placée de manière à établir clairement ses rapports d’origine et de subordination tant avec l'auteur médiat qu’avec l’auteur immédiat de son être; et il
est résulté de cette disposition nouvelle que la figure
de la femme, étant degagee de ses entraves traditionnelles, comme dans le bas-relief de Jacopo délia Quercia, à Bologne, a gagné prodigieusement en grâce, en expression et en beauté.
Maintenant, si, après avoir examiné cette vaste composition dans ses détails, on veut résumer ses impressions, pour la juger dans son ensemble, on n’aura pas de peine à lui assigner la place qui lui appartient dans l’histoire de l’art. Cette place est la première de toutes, tant au point de vue de la science qu’au point de vue de l’inspiration biblique. Four s’élever, d’un premier essor, à une pareille hauteur, il fallait, dans l’artiste, des qualités latentes encore plus prodigieuses que celles dont il avait fait preuve jusqu’alors; il fallait une main intelligente qui vînt briser, à point nommé, l’envelop|>e de celle chrysalide qui attendait son jour; il fallait un génie puissamment méditatif, puissamment intuitif et puissamment plastique, pour suflire à la conception, à la gestation et à la production de toutes ces idées presqu’accablantes par leur grandeur. Je serais même
MICHEL-ANGE. 371
tenté d’ajouter, au risque d’être accusé de paradoxe, qu’il fallait professer, comme le faisait Michel-Ange, lé culte de la sculpture et le dédain de la peinture, pour arriver à modeler si vigoureusement la figure humaine, et à réaliser à tel point le beau concret dans toutes les parties qui le constituent.
Mais, en dépit de toutes ses professions exclusives, il fut à la fois grand peintre et grand sculpteur, et il suffit de voir les décorations architecturales qu’il peignit à la voûte de la chapelle Sixtine, en guise d’encadrements à ses peintures, pour se convaincre qu’il fut aussi grand architecte. Queue pouvait- on pas attendre d’une telle accumulation de dons dans un seul homme, si un patronage intelligent, éclairé par l’immense succès qu’il venait d’obtenir, avait fait tomber devant son génie toutes les barrières qui pouvaient l’empêcher de produire de nouvelles merveilles dans la même direction?
Au lieu de cela, quelle série de déceptions, de tribulations et de déviations vint attrister les années qui suivirent l’achèvement de cette œuvre’, alors si universellement admirée! Et ces années, vu l’âge qu’il avait alors, auraient dû être les plus belles et les plus fécondes de sa vie ! L’avènement de Léon \ n’eut pas des suites moins désastreuses pour lui que pour sa patrie et pour la Papauté. Pendant toute la durée de ce Pontificat trop vanté, Michel-Ange ne produisit pas
1 . Les fresques de la voûte ne furent découvertes au public qu’en 1513, très-peu de temps avant la mort de Jules II.
,‘172 l’art chrétien.
un seul ouvrage de sculpture ou de peinture, malgré l’attente de ses admirateurs et l’élan que son dernier succès avait naturellement donné à sa puissante imagination'. Les entraves qui l’enchaînaient alors n’étaient pas volontaires. Elles venaient de celui-là même qui se donnait pour le protecteur suprême des arts et des lettres, et qui, en lui imposant son patronage soi-disant héréditaire, y mettait des conditions tellement étranges, qu’on ne sait comment qualifier l’inventeur et l’invention.
Léon X n’employa donc ni le ciseau, ni le pinceau du grand artiste dont Florence était dès lors si fière; mais il lui demanda de faire la façade de l’église de San-Lorenzo, dans laquelle reposaient les cendres de ses ancêtres, et qui venait d’acquérir une nouvelle importance dynastique par sa récente promotion au trône pontifical. La tâche était glorieuse sans doute, mais insuffisante pour un génie aussi actif que celui de Michel-Ange. Une seconde tâche fut donc ajoutée à la première, une tâche subalterne qui demandait à peine une capacité médiocre, et qui donnait plus d’exercice à ses membres qu’à ses facultés intellectuelles. Alors commencèrent ces malheureux voyages de Carrare qui occupent une si grande place dans sa biographie, depuis qu’il eut le malheur de retomber sous le patronage des Médicis. Il fallut régler des comptes, diriger des opérations mécaniques, stimuler
1. Le Clirist île la Minerve est île tS2t, année de la mort de Léon X.
et payer des ouvriers, surveiller l’extraction des blocs et leur transport jusqu’à leur destination, aller parfois à Rome pour recevoir des instructions et discuter son salaire, puis, après un court séjour à Florence, s’ensevelir souvent, pour six ou huit mois, tantôt à Carrare, tantôt à Pietra Santa, devenues alternativement sa prison périodique. Voilà le genre de vie auquel il fut condamné, avec des intermittences plus ou moins longues, pendant presque tout le règne de Léon X. Ce fut ainsi qu’on trouva moyen de confiner cet aigle, sans prendre souci de la portée de son regard, ni de l'envergure de ses ailes.
Un jour, il crut enfin que le moment était venu de les déployer, et qu’il lui serait permis de prendre un essor proportionné à ses aspirations. C’était le 20 oc- , tobre de l’année 1519. Comme membre de l’Académie très-inoffensive qui tenait ses séances périodiques dans le palais Médicis, il avait voté, avec ses collègues, une très-humble adresse au pape Léon X qui était alors tout-puissant, pour le supplier de faire transporter à Florence les restes de Dante, et de réparer ainsi envers sa mémoire l’iniquité dont sa patrie avait été coupable envers lui-même.
Nous avons déjà parlé de l’enthousiasme du grand artiste pour le grand poëte. Cet enthousiasme n’est pas seulement attesté par les biographes 1 ; il est encore consigné dans des vers qui ne sont pas moins
MICHEL-ANGE
i . Michel-Ange avait illustré de scs dessins un exemplaire de la Divine Comédie. Cet exemplaire fut perdu dans un naufrage.
l’art CHRÉTIEN.
énergiquement accentués que ses œuvres d’art, et qui respirent uue amertume que je ne saurais mieux qualifier qu’en l’appelant une amertume Dantesque :
« Cet astre dont les puissants rayons nous ont découvert les secrets éternels, a reçu aussi lui la récompense que ce monde pervers décerne souvent à l’élite de ses héros,
« Ni les œuvres de Dante, ni ses nobles aspirations ne furent appréciées par ce peuple ingrat qui n’est impitoyable que pour les justes.
« Que ne suis-je tel que lui et né pour un tel sort ! Que n’ai-je le choix d’échanger le comble de la félicité terrestre contre son dur exil avec ses vertus !
« La langue humaine ne peut suffire à sa louange. Elle peut plus aisément flétrir le peuple qui le persécuta, que célébrer dignement le moindre de ses» mérites.
« Patrie ingrate, et la première à pâtir de cette ingratitude! Vovez comme, chez elle, les plus parfaits sont ceux qui ont le plus à souffrir !
« Et que cette preuve tienne lieu de mille autres, savoir : que jamais exil ne fut si indignement infligé, comme jamais ici bas ne parut un plus grand homme que lui! »
Voilà le résumé des émotions sympathiques que l’artiste nourrissait dans son cœur et qui se remuèrent, avec une nouvelle force, quand il fut question, devant lui, de celle biande réparation nationale. ï souscrire comme académicien ou comme citoyen plus ou moins libre, n’était pas assez pour l’élan de
MICHEL- AKGE.
son enthousiasme, ni pour ta grandeur de la circonstance. Un éclair de joyeuse espérance dut briller * alors devant ses yeux. Quelle perspective enivrante! Quel emploi pour ses facultés méconnues ! S’il ne pouvait pas être tel que son héros, ni s’approprier, son génie, au prix des mêmes souffrances , il pouvait associer son nom au sien, par un monument digne de lui, et jouir d’avance de l’immortalité que promettait une pareille association. Voilà sans doute ce qui lui suggéra l’apostille qu’il mil à la pétition de ses collègues et dont le texte original est précieusement conservé dans les archives de Florence .
« Moi Michel-Ange, sculpteur, j’adresse la même supplique à Votre Saiutelé, offrant d’élever au t/mn poète un monument digne de lui, dans un emplacement honorable de cette cité 1 . »
On sait, par le silence de l’histoire; quel fut le succès de celte démanche patriotique. Les ossements de Dante restèrent à Ravenne, et Michel- Ange reçut, pour toute réponse, au bout de quelques mois, l’ordre de construire la sacristie neuve de San Lorenzo, pour y sculpter les tombeaux de Julien et Laurent de Medicis, l’un frère, l’autre neveu de Léon X, qui était alors le véritable maître de Florence, gouvernée, en son nom, par le cardinal Jules de Médicis, destiné, aussi lui, au trône pontifical, sous le nom tristement célèbre de Clément Vil*.
t. Vasari, supplément à la vie de Michel-Ange, p.3i>7. 2. Dclizic degti eruditi Toscan i. t. 22, p. 161.
37 ti l'art chrétien. * i
Un document contemporain, écrit peu de jours après cette notification, nous laisse entrevoir l’effet qu'elle produisit sur Michel-Ange. I.e fait est qu'il « tomba malade à Florence, et qu’il le fut assez sérieusement pour que la nouvelle s’en répandit jusqu’à Rome U Tl se releva cependant, et nous le trouvons, l’année suivante, peu de temps avant la mort de I.éon X, occupé de trois choses importantes : 1° le transport des colonnes de marbre qui devaient décorer la façade de San Lorenzo; 2° le dessin des statues qui devaient être placées dans la chapelle neuve;
3° l'achèvement du Christ de la Minerve, auquel il lui fut impossible de mettre lui-méme la dernière main, et qui, pour cette raison peut-être, ne porte [tas, d’une manière aussi marquée, l’empreinte ordinaire des œuvres de ce grand maître Mais on peut dire que c’est un chef-d’œuvre de premier ordre, quand on le compare avec les deux tombeaux qui sont dans le chœur de la même église, et qui furent érigés, l’un à Léon X, l’autre à Clément VII, par des artistes disciples ou imitateurs de Michel-Ange \ 11 y a dans ces figures si lourdement monumentales, une vulgarité de formes et de caractères, qui montre
\. Anonimu di Murelli, Note 128.
2. Le sculpteur qui termina pour Michel-Ange le Christ de la Minerve, s’appelait Federigo Frizzi, florentin, et qui ne parait pas avoir joui d’un grand renom parmi scs contemporains.
8. Les scupltures de ces deux tombeaux furent exécutées par Ralfaello da Montelupo, Nanni di Baccio Bigio et Baccio Bandinelii.
MICHEL-ANGE
dans quelle voie de décadence la sculpture était désormais lancée par suite de l’influence trop prépondérante de ce génie colossal, sur les traces duquel nul médiocre génie ne pouvait s’aventurer impunément. La même chose devait arriver dans l’autre branche de l’art, après que la peinture du Jugement, dernier , dans la chapelle Sixtine, eut achevé de tourner toutes les têtes.
Mais vingt années le séparaient encore de ce grand événement de sa vie, que ses contemporains eurent le tort de regarder comme le point culminant de sa gloire. Dans ce long intervalle, si rempli de vicissi-
tudes et d’épreuves, ni son imagination, ni son cœur, ni ses bras ne furent oisifs. Plusieurs de ses compositions poétiques, respirant encore un enthousiasme tout juvénile, remontent, indubitablement à cette époque, et ce n’est pas dans le récit de scs deux biographes, mais bien plutôt dçms l’oraison funèbre que Varchi prononça sur sa tombe, qu’il faut en chercher l’explication. C’est là qu’on trouve élevée à la hauteur d’une vertu l’unique passion que Michel- Ange n’eût pas vaincue, la passion de l’amour, mais île V amour chaste et chevaleresque, ajoute un peu témérairement l’orateur, qui terminait son éloquente digression par cette question plus téméraire encore; « Quel homme vécut jamais plus saintement que
lui '? »
t. Avendo soggiogatc lutte le passioni, eccetto t/uelUidel castn e cortc sc aniorc : ta qualc vincc senza alcuno contrasta d’in fini to
l’art CHRETIEN.
Tout cela était vrai de Michel-Ange dans ses vieux » jours, et même longtemps avant ses vieux jours. Jamais ou ne vit une âme à la fois plus noble et plus passionnée, ni plus susceptible des impressions les plus diverses. De là ces oscillations souvent inexplicables entre sa fierté naturelle et les nécessités de sa profession vis-à-vis de la dynastie des Médicis, dont la toute-puissance ne se faisait pas moins sentir à Rome qu’à Florence. Blessé par l’indigue traitement qu’il avait subi sous Léon X, il se persuada que rien de pire ne pouvait lui arriver sous son successeur, et, quand il apprit l’élection de Clément VII, il la salua comme un signal de résurrection pour l’art et de délivrance pour lui-même *.
Quelle résurrection et quelle délivrance I Au lieu d’extraire des blocs de marbre pour la façade de San Lorenzo, ce qui se rapportait, au moins indirectement, à la gloire de Dieu, il fallait en extraire pour la construction de cette chapelle sépulcrale qui avait uniquement pour but la glorification de la dynastie dans les personnes de deux de ses membres dont il eut été plus sage d’ensevelir les noms dans l’oubli ; car l’un d’eux, Julien de Médicis, était aussi dépourvu de génie que de caractère; et Laurent, l’usurpateur
spuzii > lutte le allre , e ne lia tpialc tanto ortie maggiormente ciasruno, quanta egli é put deeno c più perfelto.
1. Michel-Ange écrivait à un ami (2ij novembre IS23) : Arrête intcso conte Medici è folio papa ; di c/te mi parc si sia ndlegrato tutti il monda ; onde io stimo che qua, rirca Carte si far à moite cose
MICHEL-ANGE
du duché d’Urbin, le père de Catherine de Médicis, n’était pas moins signalé par sa férocité que par ses débauches. Telle fut la tâche, assurément bien ingrate au point de vue de l’inspiration, qui occupa très-inégalement les bras et l’esprit de Michel- Ange, sous le pontificat de Clément VH, sur lequel il avait fondé de si magnifiques espérances.
Quant à son cœur, il fut occupé ou plutôt embràsé , du moins pour un temps, par une passion qui, après avoir sommeillé, depuis vingt ans, au fond de son âme, se réveilla tout à coup avec une telle force, qu’il brava, pour elle, tous les dangers et toutes les disgrâces. On comprend que je veux parler du dernier effort tenté par les Florentins , en 1 529 , pour briser leurs chaînes , et de la part trèsactive que prit Michel -Ange à la défense île sa patrie contre les troupes étrangères déchaînées sur elle par Clément VII. Pour qui a eu l’expérience des douleurs patriotiques , la hauteur et le clocher de San- Minialo, où le grand artiste se transforma tout à coup en grand ingénieur militaire , rappelleront toujours un lugubre et glorieux souvenir. Cette lutte héroïque qui , sans la trahison des chefs , aurait pu avoir une autre issue, était comme un dernier réveil de l’enthousiasme excité par Savouarole, et les plus solides entre ces guerriers républicains étaient précisément ces mêmes enfants enrégimentés par lui , trentetrois ans auparavant, pour faire la guerre aux images profanes et au paganisme sous toutes les formes.
L’empire et la papauté , c’est-à-dire les deux [dus
l’art chrétien.
grandes puissances qu’il y eût alors dans le inonde , s’étaient ligués pour cette œuvre d’asservissement. Une fois ce but atteint , on ne daigna même pas observer la capitulation faite avec les vaincus. Un despotisme, sans pudeur comme sans limites, fut substitué au gouvernement populaire. Un bâtard des Médicis, le duc Alexandre, devint maître absolu de Florence ; une bâtarde de Charles-Quint , l’archiduchesse Marguerite , vint s’asseoir toute radieuse à ses côtés, et ce fut sous ces scandaleux auspices que lut inauguré le nouveau régime, non moins fatal aux mœurs qu’à la liberté.
L’action la plus habile et la plus généreuse du pontilicat de Clément VII, fut le pardon qu’il s’empressa d’accorder à Michel-Ange, à condition qu’il reprendrait ses travaux , déjà très-avancés , dans la chapelle dynastique de San Lorenzo. Dure nécessité, s’il en fut jamais pour un artiste, et pour un artiste de cette trempe ! C’était une nouvelle manière de se laisser enchaîner au char du triomphateur. C’était une tâche encore plus rude que celle qui lui avait été léguée par Jules II, et qui, par surcroit de misère, continuait d’être pour lui la source des plus amères tribulations. Ainsi , on ne se contentait plus d’emprisonner l’aigle dans les carrières de marbre , on aimait mieux l’apprivoiser, en le caressant, et l’on espérait, en mutilant ses ailes, rendre tout essor futur impossible vers les régions d’où il venait d’être précipité