‹ De l'art chrétién (volume 3)Chapitre 31 sur 46 · novembre, Pnpa C Unie tue ordina a Giovan Ha · texte numérisé non relu

novembre, Pnpa C Unie tue ordina a Giovan Ha

MICHEL-ANGE. 381

Pour se faire une idée de ses souffrances, il faudrait connaître les rêves dont il dut bercer son imagination , tant que durèrent ses illusions patriotiques. Une fois la domination des Médicis abolie, il n'y avait plus d’obstacle à la réhabilitation des grands hommes dont la patrie était fière, et pourquoi les mêmes mains qui avaient fortifié San-Miniato, ne seraient-elles pas chargées , en guise de récompense nationale , d’ériger à Dante ce monument qui avait fait peur à Léon X ? Pourquoi Florence, libre et régénérée, ne ferait-elle pas les frais d’un monument expiatoire à Savonarole, sur l’emplacement même de son bûcher? Pourquoi 1 art ne participerait-il pas à l’essor qu’allaient prendre les âmes dégagées des influences qui les avaient flétries ? Ces pensées étaient les plus plus grandes qui [lussent alors occuper Michel-Ange, d’où l’on peut conclure hardiment qu’il les eut; car s’il est un attribut qui caractérise plus particulièrement sou génie, c’est la grandeur.

Quel contraste entre ce qui était et ce qui aurait pu être ! Quoi qu’il en soit , la tâche de la chapelle fut reprise dès la fin de 1530 , et nous savons, par un document contemporain , qu’en septembre 1 531 , deux des quatre grandes figures accessoires étaient entièrement terminées , et les deux autres très-avancées ; mais ce même document nous apprend quels

lista Figim anni , proweditore dell opéra e priore di San-Lorenzo, ehe Michclangiolo sia carezzato e che gli sia liala la srtifa prmvisione de 30 srndi al mese; Gave, vol. II. p. 23t.

382 i’aüt chrétien;

ravages tant de chagrins accumulés avaient faits dans cette constilution naturellement robuste1. Son extrême maigreur, jointe à d’autres symptômes plus alarmants, faisait croire à ses amis qu’il avait peu de temps à vivre , surtout quand ils le voyaient si assidu à son travail , qui devenait chaque jour plus disproportionné à ses forces. On eût dit qu’il cherchait ainsi à donner le change à son imagination , non * moins malade que son corps. Clément VII , qui tenait à l’achèvement des tombeaux dynastiques, craignit que cette activité fiévreuse ne se portât sur trop d’objets à la fois, et ses craintes l’aveuglèrent tellement sur l'abus qu’il faisait de son autorité pontificale , qu’il dressa un bref tout exprès pour défendre à Michel- A nge , sous peine d’excommunication ( latœ senle/itiae), de se charger de quelque lâche que ce fût, soit comme sculpteur, soit comme peintre, tant qu’il n’aurait pas terminé celle de la chapelle de San Lorenzo ; à quoi il faut ajouter que cette menace d’excommunication se croisait avec des négociations très-actives des héritiers de .Iules II auprès du Saint- Siège, pour hâter le dénouement de ce que Condivi appelle si justement la tragédie du tombeau *,

1. « Michelanglolo mi par.se mnlto istrnualo, e diminuito ride

carne faccmo un enmputo che Michdangiolo rivera poco, .se

non si rimeilia : e questo è, che lavora tissai, mangia poco e cattivo , c dorme nianco, e da un mese in qua è forte imprdito di scesa •<? di dolorc di testa e capogiri. Letlera di Giovan Bâti sla Mini. Gaye, vol. II, p. 229.

2. Ce singulier bref de Clément Vit, se trouve dans le volume VI des Lettere pittoriche,Tiu tti.

MICrTEL-AHGE. *

En interdisant à Michel-Ange tout autre travail , Clément Vil s’était réservé à lui-même le droit de violer l’interdit , et il en usa , vers la fin de 1 533 , pour ajouter un nouveau fardeau à ceux qui pesaient déjà sur la tête ou plutôt sur la conscience du malheureux artiste. Alors, pour la première fois, le Pape eut l’idée de lui faire peindre, dans la chapelle •Sixtine, deux grandes compositions qui serviraient de complément aux fresques de la voûte ; l’une devait représenter la chute de Lucifer, l’autre la scène finale du grand drame de l’histoire humaine, c’est-àdire le jugement dernier. En vain Michel-Ange allégua-t-il encore une fois ses engagements, plus sacrés que jamais, avec le duc d’Urbin, qui voulait bien se contenter maintenant de six statues sculptées de sa propre main. Clément VII s’impatienta de ses scrupules , et voulut que les cartons fussent commencés sur le champ; de sorte que, pour calmer à la fois son patron et ses remords , l’artiste fut obligé de travailler clandestinement à sa statue de Moïse , qui n’était pas encore terminée.

Heureusement pour lui , plus heureusement encore pour l’Église catholique qu’il avait compromise de tant de manières , Clément VII mourut le 25 septembre 1 534. Michel-Ange atteignait alors sa soixantième année, et l’on peut dire qu’il avait à peine

joui de sa gloire , tant il avait été abreuvé d'angoisses

de tous les genres. Aussi, son premier mouvement, quand il sut sa délivrance inopinée, fut-il de se choisir un asile bien solitaire dans les environs de Carrare

384 * i,’art chrétien.

ou dans les montagnes du duché d’Urbin. C’est à

celte époque qu’il faut faire remonter sa passion pour la solitude , passion qui ne fit cpie se fortifier en lui avec l’âge, et à laquelle nous devons les plus belles effusions de son génie poétique1.

Mais le nouveau pontife , Paul 111 , son admirateur enthousiaste depuis trente ans , débuta si habilement et si généreusement dans ses relations avec lui, que* l’ombrageux Républicain fut obligé de se rendre. La présence du Pape daus son atelier, avec un cortège de dix cardinaux , fut un événement qui ne fit pas moins de sensation à Florence qu’à Rome. C étaient tous les jours de nouvelles caresses et de nouvelles marques de considération qui offraient un contraste bien consolant avec les dédains et les duretés de Léon X. Les négociations avec le duc d’Urbin furent reprises , et l’on décida que la statue de Moïse, vu son incomparable beauté, suffisait, à elle seule, pour immortaliser la mémoire du pape Jules. F.n conséquence , Michel-Ange se remit aux cartons du Jugement dernier , avec une ardeur toute juvénile , malgré ses soixante ans. C’était comme une ère nouvelle qui commençait pour lui ; ère de bonheur et d'indépendance relative , ère d’enthousiasme encore naïf, avec une légère teinte de mélancolie qui ne seyait pas moins à son caractère qu’à son âge ; ère de régénération morale qui, à dater de cette époque,

1 . dit’ rispandérrnm a cotom i quali C arrusano si as/iramenie ch’egli fuggiva gli unmini, aruiandosene per lung/ii ermi e snlitarj? Varclii.

MICHEL- ANGE

ne connut plus d’intermittences, et rendit son regard de plus en plus serein , son pas de plus en plus ferme , à mesure qu’il s’avança vers le terme de sa longue carrière. Il n’en faudrait pas davantage pour nous faire bénir la mémoire des quatre ou cinq pontifes qui se succédèrent dans cette espèce de pieuse tutelle de l’auguste vieillard que Dieu avait comme remis entre leurs mains.

La plus joyeuse conséquence de la révolution survenue dans son sort , fut son émancipation définitive du patronage des Médicis , et les tombeaux dynastiques de San-Lorenzo allèrent augmenter le nombre des ouvrages inachevés qu’il avait laissés dans sa patrie. Cet abandon lui coûta-t-il quelques regrets ? C’est ce qu’il est difficile de supposer, quand on pense à tout ce qu’il dut souffrir, non seulement comme artiste, mais comme citoyen et comme membre de la famille humaine , pendant son séjour à Florence. Depuis la victoire des Médicis, et l'installation du duc Alexandre , comme souverain , on y vivait sous un régime de terreur et d’avilissement qui corrompait, ou engourdissait, ou pétrifiait toutes les âmes : dans cette aunée-là même (1 534), un favori émérite de la dynastie, le fameux poète Berni , créé chanoine de San-Lorenzo, en récompense de ses poésies très-peu canoniques , mourait empoisonné par ordre du duc, pour lui avoir refusé un service du même genre contre le cardinal Hippolyte. Comment respirer à l’aise dans une pareille atmosphère ? Où tiouver la verve, ou même la patience nécessaire

l’art chrétien.

pour achever un monument destiné à immortaliser une pareille famille ? A quoi il faut joindre l’amertume de ses souvenirs personnels, entre cette église dont la façade avait été pour lui un cauchemar de sept ans, et ce palais où Pierre de Médicis l’avait traité en laquais, où son carton de la guerre de Pise avait été mis en pièces, où tant de complots avaient été ourdis contre la liberté qui lui était aussi chère que la gloire , et où il s’en ourdissait maintenant bien d’autres, non-seulement contre la liberté, mais contre la vie, l’honneur et la pudeur des citoyens.

On peut donc croire que ce fut sans regrets, comme sans remords, qu’il laissa l’ouvrage de la chapelle dynastique dans l’état où nous la voyons aujourd’hui. Malgré tout ce que nous venons de dire des conditions défavorables dans lesquelles cette tâche si ingrate fut accomplie, il est impossible de ne pas admirer, non-seulement l’ensemble de la conception, mais aussi le travail vraiment merveilleux des moindres détails. Michel-Ange avait ici l’immense avantage de pouvoir construire la chapelle pour les statues, et combiner d’avance les effets de lumière de manière à faire ressortir le genre de beauté dont chacune d’elles était susceptible. C’est à ce point de vue qu’il faut juger certains ornements d’architecture, moitié classiques, moitié étrusques, dont l'effet , prévu et calculé avec justesse, était de faire paraître plus grandes les figures placées dans les niches. Cette chapelle quadrangulaire ,

MICHEL- ANGE

surmontée d’une coupole, rappelle, à bien des égards, certaines créations de Brunelleschi, le premier qui eût fait de la sacristie un accessoire important dans la construction des édifices religieux. Mais, malgré son respect, hautement professé, pour le génie de son devancier', Michel-Ange ne pouvait s’astreindre à le copier servilement, et, bien que les différences soient presque toutes à sou désavantage, il y a des innovations qui constituent un véritable progrès sur l'architecture du quinzième siècle.

Quant aux statues, son principale mérite est de les avoir faites sans caractère déterminé, tout en faisant deux chefs-d’œuvre de sculpture; et il faut savoir gré à Clément VII de n’avoir pas exigé davantage. Un sculpteur moderne, placé dans des circonstances analogues ou même très-inférieures, n’en aurait pas été quitte à si bon marché. Il aurait fallu donner aux deux héros, moissonnés par la Parque avant le temps, une attitude et une expression qui pussent aider la postérité à mesurer la double perle > essuyée par la famille et par la patrie. Il aurait fallu y joindre des génies éplorés, avec tout cet attirail de fades allégories dont les peuples les plus spirituels semblent pouvoir se passer encore moins que les autres. Au lieu de cela, Michel-Ange a représenté ses deux personnages dans la pose la plus simple; ils

1. Comme on lui demandait s’il ne ferait pas une lanterne différente de celle de Brunelleschi, if répondit : Un peut bien faire autrement , mais faire mieux est unpossibh .

î.’art chrétien.

sont assis en tace l’un de l’autre, chacun dans sa niche, mais de manière que personne ne soit tenté de les prendre pour des saints; et, si Laurent, le duc d’Urbin, avec son visage ombragé par son casque et par sa main, a l’air de méditer, il suffit d’observer de près son regard, pour s’assurer qu’il ne médite pas les vérités éternelles. Celui de Julien de Médicis a quelque chose de faux, et on ne sait pas sur quoi il le dirige. Sa tète u’a rien de gracieux, ni dans le mouvement, ni dans l’expression, de sorte qu’on est réduit à admirer ses genoux, ses mains et son bâton de commandement, qui sont, à la vérité, d’un travail exquis1. Quant aux figures allégoriques couchées, si peu naturellement, sur le plan incliné de chaque sarcophage, il faut les considérer, moins comme des parlies intégrantes du monument, que comme un supplément arbitraire à son insignifiance intrinsèque. Surtout il faut répudier énergiquement les explications qu’en donne Vasari, qui aimait à s’appuyer sur de grands noms, pour excuser ses propres faiblesses, et qui quelquefois devient bouffon, à force de vouloir être courtisan. Ce n'est point la douleur causée par la perte de deux héros incomparables, qui est exprimée, comme il le prétend, dans l’altitude de /’ Aurore ni surtout de la Nuit, attendu que les grandes douleurs, comme celle que suppose ici Vasari, ont plutôt pour effet de donner des insomnies que de

1. Vasari trouve que et qu’il y a de plus adinirable.ee sont la chaussure et la cuirasse : chi risguarda la bellezza de' calzari e délia corazza , cries te la crede e non mariale.

Diqit

MICHEL-ANGE

faire dormir. C’est à un autre point de vue, au point de vue de l’art pur, qu’il faut les admirer toutes. La statue de la Nuit est la plus parfaite figure de femme qui ait été sculptée par le ciseau de Michel-Ange, et il serait difficile de trouver rien de plus original quant à la conception, de plus achevé quant à l’exécntion, parmi tous les produits de la statuaire antique ou moderne. L’Aurore est une beauté grandiose et sévère, dont les lignes pures et gracieuses ne plaisent pas moins à l’œil, que son expression tant soit peu mélancolique ne plaît à l’imagination. I^e Crépuscule, qui lui sert de pendant, lui sert aussi de contraste par son air d’imposante majesté, et l’on peut observer les mêmes rapports, sur le sarcophage de Julien, entre la figure majestueuse du Jour, qui semble secouer son sommeil, et celle de la Nuit qui,

comme nous l’avons déjà dit, est la plus belle de

toutes.

Ce qu’il y a de plus inachevé dans cette fameuse chapelle, c’est le groupe de la Vierge avec l’enfant Jésus, destiné à être placé sur l’autel et à être vu par derrière aussi bien que de face. C'est toujours, avec quelques variantes, ce même type de prédilection que nous avons signalé dans les ouvrages de la jeunesse de Michel- Ange, et auquel il ne cessa d’être fidèle que dans les peintures de son extrême vieillesse. Si l’attitude est un peu contournée, il ne faut pas attribuer ce défaut, non plus que l’excès d’agitation dans l’enfant, au seul besoin de faire autrement que ses devanciers, attendu que l’artiste avait à

l'art chrétien.

lutter contre un genre de difficulté qu’il avait déjà rencontré, mais à lin moindre degré, en sculptant le David. Daus l’un et l’autre cas, ce fut la faute du marbre et non pas la sienne-, si son idée ne reçut pas sa manifestation complète.

En résumant l’impression que fait éprouver cette œuvre vraiment extraordinaire, on est obligé d’avouer que certains détails d’architecture ne sont pas exempts de mauvais goût ; mais, pour ce qui concerne les créations plastiques, la critique, tout en voyant qu’il y aurait lieu à intervenir, abdique respectueusement ses droits en présence de ces figures mystérieuses et titaniques qui saisissent fortement le spectateur et qui le saisiraient plus fortement encore, s’il pouvait ignorer à quelle triste espèce de héros ce monument a été élevé.

II ne faut pas oublier que la plus belle des quatre figures couchées, celle de la Nuit , a encore un autre titre, sinon à notre admiration, du moins à notre reconnaissance, pour avoir inspiré à Michel-Ange un quatrain qui n’a pas son égal dans la littérature italienne, ni peut-être dans aucune autre, et qui n'aurait pu être composé ou plutôt sculpté que par lui ou par Dante, vu qu’il fallait, pour faire jaillir une pareille étincelle, un génie comme le leur, joint à de grandes souffrances patriotiques.

Jean-Baptiste Strozzi avait exprimé sa froide admiration pour cette statue dans quatre vers assez médiocres où il avait trouvé moyen de mettre des jeux de mots qui furent très-goûtés. Après avoir dit

^ MICHEL-ANGE. • 391

que la statue, sculptée par un ange, était vivante, parce qu’elledor mait, il ajoutait:

Réveille-la, si tu ne me crois, et elle te parlera.

Destala, se no’l credi , e parleratti.

La réponse fut une vengeance républicaine, la plus noble, la plus légitime, la plus concise, la plus acérée qui fut jamais. En la lisant, on se figure Michel-Ange, non pas maniant une plume, mais levant un marteau pour pulvériser une idole, ou préparant un fer rouge pour stigmatiser un front. C’était au plus fort des orgies du duc Alexandre, et Michel-Ange venait de le braver, en refusant de lui fournir un dessin pour la construction d’une forteresse.

La statue endormie répondait à Strozzi : « Il m’est doux de dormir, plus doux encore d’être de pierre ; l’un m’épargne la vue de nos malheurs, et l’autre, le dur sentiment de notre honte. Parle donc tout bas et ne me réveille pas. »

Grato m’è il sonno e pià Fesser di sasso.

Montre che il danno e la vergogna dura,

Non veder, non sentir, m’è gran ventura;

Pero non mi destar, de h , parla basso.

Le buste iuachevé de Brulus, qu’on voit dans la galerie des Uffizi, à Florence, est trop eu harmonie avec le seuliment qui a inspiré cês quatre vers, pour qu’on ne soit pas en droit de regarder l’une et l’autre de ces œuvres comme le produit d’une seule et même pensée, restée, dans le marbre, à l’état d’ébauche, mais d ébauche menaçante. La rudesse de cette

392 ' . l’art chrétien.

physionomie presque sauvage semblerait donner quelque vraisemblance à la supposition de ceux qui voudraient voir dans cette tête informe, mais énergique, une commémoration indirecte du meurtre commis sur la personne du duc Alexandre par son cousin Lorenzino de Médicis, autre débauché vulgaire, qui ne valait pas beaucoup mieux que sa victime.

Il nous reste à signaler une dernière statue qui se rattache à l’histoire des douleurs patriotiques de Michel-Ange , c’est l’Apollon, également inachevé, qui se trouve dans la galerie des Uflfizi, et qu’il sculpta, par reconnaissance, pour Baccio Valori, commissaire du Pape au siège de Florence, en 1 529 , et chargé, en cette qualité, de l’arrestation des suspects, après la capitulation. La connivence de ce mystérieux personnage, jointe aux dispositions conciliantes manifestées par Clément VII, épargna au parti vainqueur et à la famille des Médicis, un crime que ses courtisans seuls lui auraient pardonné, et l’artiste républicain aima mieux en savoir gré à l’un des instruments subalternes de la tyrannie qu’aux tyrans eux-mêmes1.

Maintenant, qu’on se le représente quittant Florence en secouant la poussière de ses pieds, et arrivant à Rome, le cœur plein d’espérance et la tête pleine de projets à l’exécution desquels il ne voyait

1 . Vasari dit positivement que, si on avait trouvé Michel- Ange, on l’aurait traité comme tant d'autres.

MICIIEL-ANGE.

aucun obstacle. Le projet dominant était toujours le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, et il s’y mit avec une ardeur qui semblait présager un succès plus éclatant encore que celui des fresques de la voûte, peintes trente-deux ans auparavant. Le présage fut en effet vérifié. Jamais œuvre d’art, à son apparition, n’excita un pareil enthousiasme, et n’exerça une si grande, hélas ! pourquoi faut-il ajouter, une si déplorable influence?

L’artiste y avait travaillé pendant huit années consécutives (1 533-1 541 ), avec la ferme conviction qu’il allait se surpasser lui-même *, ce qu’il fit effectivement, seulement il le fit beaucoup trop, et il dépassa ainsi le but qu’il s'était proposé d’atteindre. Mais ses contemporains ne s’en aperçurent pas , tant ils étaient fascinés par la direction nouvelle dans laquelle ce fougueux génie venait de lancer la sculpture et la peinture. Vasari, qu’on peut prendre pour interprète de l’opinion publique autant, que de la sienne propre, dit que Dieu a voulu envoyer aux hommes ce chef-d'œuvre ici-bas , pour leur donner une idée de ce qui arrive, quand les intelligences descendent des hautes régions sur la terre , avec V infusion de la grâce et la divinité du savoir. Il félicite Paul III de son immense bonheur, dans le présent et dans l’avenir, à cause de la part qu'il aura, comme patron de cet artiste immortel, aux éloges qui lui se-

i . Cette conviction de Michel-Ange est prouvée par une lettre curieuse que lui écrivait l’Arétin en 1537, et qui se trouve insérée Hans le volume III des l.ettere pittoriche , n° 22.

394 l’art CHRÉTIBrf.

ront décernés maintenant et dans les siècles des siècles. II félicite ses contemporains d’avoir attendu cette époque pour naître, époque mémorable qui a vu réaliser des choses que jusqu'alors on n’avait pas crues possibles, et il ne peut s’empêcher d’avoir des vertiges, en pensant à ce que deviendront toutes les autres peintures, comparées avec celle-ci 1 2 î En un mot, aux yeux de Vasari et de Condivi, ses biographes, comme aux yeux de Varchi, son panégyriste, Micliel-Ange était un véritable prophète à qui Dieu avait départi tous les dons, afin qu’on vît bien qu’il appartenait au ciel bien plus qu’à la terre *.

Toutes ces louanges étaient extravagantes sans doute, mais elles étaient sincères. La sensation produite par l’apparition du Jugement dernier , fut immense et s’étendit bientôt de Rome à toute l'Italie. Tout le monde se récriait sur le caractère terrible (la terribiliut) de celte compostion gigantesque, et il faut avouer qu’en l’envisageant à ce point de vue, elle mérite l’admiration ou plutôt la stupéfaction qu’elle excita. Aucun sujet ne convenait mieux au génie naturellement sombre et grandiose de Michel- Ange, et il n’avait pas besoin de creuser bien avant, pour y trouver des inspirations toutes prêtes ; mais il avait, à sa disposition, deux autres sources où il savait puiser mieux que personne, l’Écriture Sainte

1 . 1 sensi si stordiscono solo a pensare chc casa passona esserc h altre pitture faite e che si faranno , poste a tal paragone.

2. Michel A gnolo essere stato prodotto in cie.lo e mandata in terra da Dio non per uomo semplicemente ma per altero mostro.

MICHEL-ANGE

et la Divine Comédie, et, cette fois-ci, ce fut par la lecture de l’Enfer de Dante et de l’Apocalypse qu’il voulutse préparer à l’accomplissement de sa tâche ou plutôt de sa mission. La partie inférieure du tableau, celle que l’on pourrait appeler la partie fantasmagorique, est composée, plus ou moins librement, sur les données du poète Florentin, mêlées à des légendes mythologiques. La partie supérieure, qu’on pourrait appeler la partie transfigurai rie, est empruntée à l’Évangile et aux visions de l’apôtre saint Jean, et cette espèce de parallélisme, qui n’a rien d’artificiel, offrirait un point de départ très-simple pour l’analyse et l’appréciation de cette œuvre colossale. Mais cette analyse serait fatigante par la répétition inévitable des mêmes images et des mêmes expressions : il faudrait toujours signaler la vigueur du modelé, l’intensité de la vie, l’ampleur et le relief des formes ; mais il faudrait toujours observer que ces diverses qualités ne se retrouvent au même degré dans aucune autre peinture, et que l’illusion de l’artiste et de son siècle consistait précisément dans l’importance presque exclusive qu’ils y attachaient. Celle illusion une fois admise, on ne s’étonnera plus du parti qu’a tiré Michel- Ange de la bonne fortune qui s’offrait à lui. Le Jugement dernier était le seul thème qui pût lui offrir un champ assez vaste pour y déployer toutes les variétés de mouvements, d’attitudes, de raccourcis, dont la figure humaine, sans voile et sans entrave, était susceptible. C’était aussi le seul thème qui se prêtât, sans trop d’invraisemblance, à

l’art chrétien.

celte accumulation de corps nus , superposés les uns aux autres, au mépris de la loi de pesanteur, qui n’existe plus pour eux. Enfin c’était le seul thème qui mit à sa disposition, outre les êtres vivants, déjà revêtus de tous leurs membres, d’autres êtres de la même espèce, moitié hommes et moitié cadavres, que la trompette a eu plus de peine à réveiller, et sur lesquels la mort et la pourriture du tombeau gardent encore quelque prise. Ces figures effarées et livides, qui semblent n’avoir pas encore la conscience de leur résurrection, ajoutent beaucoup à l’impression que produit la partie fantasmagorique du tableau, impression qui est prodigieusement renforcée par les deux ou trois épisodes où la lutte engagée par les démons, pour avoir les âmes qui leur appartiennent, est rendue d’une manière si saisissante. C’est là que se trouve celte représentai ion si affreuse du désespoir, dans la personne d’un damné sur qui les paroles de malédiction, lancées par le Juge, semblent tomber à plomb, et qui se sent irrésistiblement précipité vers l’abîme.

La partie supérieure, où les corps des élus sont supposés être à l’état de transfiguration, est beaucoup plus difficile à défendre contre les critiques, justement sévères, dont elle a été l’objet. Ici, il y avait lieu à une sage conciliation entre les représentations traditionnelles, et le degré de liberté auquel un artiste, comme Michel-Ange, avait droit. Mais, comme il opérait sur un tout autre principe et avec un tout autre but, un compromis était impossible. Il a donc

Digit

MICHEL-ANGE

traité son sujet, en vrai conquérant qui serait entré par la brèche, sans se lier les mains par aucune capitulation, et il y a introduit des innovations telles, qu'il fallait un génie, comme le sien, et des préjugés comme ceux de son siècle, pour se les faire pardonner. Le fait est que le culte du nu, dont il était à la fois l’apôtre et le grand-prêtre, commençait à dégénérer en superstition, et touchait au moment d’entrer, sous ses auspices, ou du moins, par l'autorité de son nom, dans une phase nouvelle, celle des monstruosités.

Les nudités choquantes du Jugement dernier ne firent donc murmurer personne, excepté ce pauvre mail res de cérémonies, Ëiagio da Cesena, qui disait que tout cela était bon tout au plus pour des salles de bain ou pour des auberges, et qui, en expiation de ce propos, fut placé dans l enfer, sous les étreintes d’un gros serpent. On se moqua de lui, comme d’un esprit arriéré, et l’artiste ne se donna pas moins de iiceuce dans le traitement des élus que dans celui des damnés. A voir les énormes muscles dont il a doué les apôtres les plus voisins du Sauveur, ceux qui sont le plus attires vers lui, ou serait tenté de dire qu’il a fait une application anticipée de la laineuse loi de Newton, et qu’il a cru que l’attraction céleste était, comme l’attraction terrestre, en raison directe des masses. Avec le faux principe qu il avait adopté , toutes ces erreurs étaient inévitables. Du moment où l’ampleur des formes était la mesure de la grandeur morale de ses personnages, les dimensions alliléti-

398 l'art chrétien.

ques devenaient, de toute nécessité, l’attribut distinctif dans la hiérarchie des élus, et remplaçaient toutes ces nuances si bien graduées de béatitude et d’extase que les peintres mystiques du quinzième siècle avaient si admirablement exprimées. Une autre conséquence non moins nécessaire de ce malheureux système, était l’exagération de la force, en tant qu’elle est manifestée par les mouvements du corps; et l’on aura beau admirer, sous ce rapport, les groupes d’anges qui tiennent les instruments de la passion, et les groupes d’élus qui se dégagent énergiquement des entraves de la mort ; jamais les qualités purement dynamiques de cette œuvre colossale ne suppléeront à ce qui lui manque du côté de l’inspiration religieuse proprement dite. Jamais le spectateur qui a vu les tableaux où Fra Angelico da Fiesole a traité le même sujet, ne pourra se réconcilier , ni avec la figure du Christ, si difficile à caractériser, ni avec les saints personnages qui l’entourent et auxquels l’artiste a cru devoir donner, à défaut d’auréole, des proportions énormes, non pas en vue de la perspective, mais en vue de leur glorification. C’était une apothéose d’un nouveau genre, qui ne ressemblait pas à l’apothéose païenne, mais qu’on aurait bien pu appeler une apothéose charnelle.

Quand ce travail de huit années fut enfin découvert, le jour de Noël 1 541 , l’admiration fut universelle et plus que partagée par Paul III, qui ne tarda pas à fournir à Michel-Ange une nouvelle occasion de montrer la vigueur et la hardiesse de sou pin-

MICHEL- ANGE

ceau. Dans la chapelle Pauline, récemment con- • struite à côté de la chapelle Sixtine, il lui fit peindre deux nouvelles fresques, représentant Tune le Crucifiement de saint Pierre , l’autre la Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas. Après tous les dégâts que ces deux peintures ont subies, dégât d’incendie, dégât de fumigation, dégât de restauration, il serait difficile de se faire une juste idée de leur valeur primitive; mais on peut assez bien juger l’ensemble de la composition, et même certains détails, pour pouvoir constater le funeste effet produit par les applaudissements qu’avait obtenus la fresque du Jugement dernier. Du côté du public, c’était un parti pris de tout pardonner en faveur du développement musculaire; du côté de l’artiste c’était un parti pris de satisfaire, même aux dépens de la vérité anatomique, le goût dominant, et il poussa plus d’une fois la complaisance ou l’ironie, non-seulement jusqu’à déplacer, mais même jusqu’à inventer des muscles*.

Michel-Ange termina les peintures de la chapelle Pauline en 1549, quand il avait atteint sa soixantequinzième année. Il était alors à l’apogée de sa gloire, après avoir attendu longtemps. La statue de Moïse, » après vingt-cinq ans de tribulations, venait enfin d’être mise en place, et les juifs, hommes et femmes, accouraient, pour la voir, comme des bandes d’é-

1 . Voir la gravure de Strixner, fac-similé d'un dessin à la plume, où Michel-Ange a esquissé un groupe du Jugement lier-

l’ajrt chrétien.

tourneaus, dit Vasari. Sur le bruit qu’avait fait en Italie et par delà les Alpes la grande peinture de la chapelle Sixtine, Côrae de Médicis avait pressé l’artiste de revenir à Floreuce, s’engageant à le nommer membre du sénat des quarante-huit1, et François I" lui avait adressé la lettre la plus flatteuse (8 fév. i 546) pour lui demander, par l’entremise du Primatice, quelque ouvrage de sa main, et la permission de faire mouler le groupe de l’église de saint Pierre et le Christ de la Minerve. Mais toutes ces récompenses n’étaient rien en comparaison de celle qui lui fut décernée, l’année suivante, malgré lui, par le pape Paul III, patron aussi intelligent que résolu, qui le nomma non-seulement architecte de saint Pierre*, mais arbitre suprême de tous les travaux qui se rapportaient à l’achèvement de cet édifice sur lequel tout le monde chrétien avait alors les yeux fixés. Le moment ne pouvait être mieux choisi pour offrir un nouvel aliment à cet infatigable génie, dans lequel il ne faut pas confondre la déviation avec l’épuisement. Loin d’être épuisé par l’énorme tâche qu’il venait d’accomplir et par les moindres lâches que lui attira le succès de celle-là, on lui vit déployer un surcroît d’énergie qui déconcerta ses détracteurs ; seulement il la déploya dans une direction nouvelle, et peu à peu le pinceau fut abandonné pour la plume et pour le compas, qui devinrent pour lui les instruments de

Page 1