Gaye, vol. II, p
2. Dés 1535, Paul lit Pavait nommé architecte, sculpteur et peintre du palais apostolique.
MICHEL- ANGE
nouvelles conquêtes. Cet abandon fut plutôt l'effet des circonstances que de sa lassitude propre ou du désenchantement d’autrui. On continuait a lui demander, non pas des peintures à fresque qui étaient désormais au-dessus de ses forces physiques, ni des tableaux à l’huile pour lesquels il professait une invincible répugnance, mais de simples dessins, multipliés à l’infini par ses disciples, et dont plusieurs furent mis en couleur par le Vénitien Marcello Venusti, auteur d’une copie du Jugement dernier , qu’on voit au Musée de Naples. À cette période de décadence appartiennent son petit tableau de Y Annonciation, la Prière au Jardin , le Christ et la Samaritaine , la Vierge avec F enfant Jésus endormi sur ses genoux, toutes compositions connues par les reproductionsqui en ont été faites, et portant toutes à peu près la même empreinte. Non-seulement l’artiste y a donné aux muscles un développement exagéré, mais il semble qu’il ait voulu grossir de plus en plus les os qu’ils recouvrent, de sorte que les figures sont lourdes dans leurs mouvements et massives dans leurs proportions. La V ierge elle-même n’a plus ce type gracieux qu’il lui avait conservé jusqu’alors à travers toutes les vicissitudes de son talent, et qui se retrouve , non-seulement dans les sculptures de sa jeunesse et de son âge mûr, mais jusque dans la fresque du Jugement dernier , où elle s’efface, en sa qualité de Mère de miséricorde, parce qu’au jour suprême, il n’y auru de place que pour la justice.
Ainsi Michel-Ange conserva jusqu’au bout de sa
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l’art chrétien.
longue carrière cette prédilection fatale pour le matérialisme musculaire, étudiant l’anatomie avec une telle passion, que sa constitution, toute robuste qu’elle était, finit par en être alTectée'. Puis, quand il fut contraint d’y renoncer, il médita, en guise de consolation, un ouvrage didactique sur cet intéressant sujet! Et cependant, on peut dire que nul ne poursuivit l 'idéal avec plus de persévérance et par plus de chemins que lui; nul ne fut plus essentiellement idéaliste. Les premières perspectives, dans celte direction, lui avaient été ouvertes par les prédications de Savonarolc, et l’on sait que, de toutes les impressions de sa jeunesse, celle-là fut la plus durable. C’était là qu’il avait puisé ces notions hardies et sévères qui devaient faire de lui un adversaire si incommode de tous les genres d’usurpation et de tous les genres de décadence. Dès lors son idéal politique avait été la République , non pas la république mercantile et industrielle exploitée par une dynastie de banquiers ambitieux, mais la République vraiment libre, avec les garanties religieuses et morales que veut la vraie liberté. Ce qui prouve combien il était épris de cet idéal, ce ne sont pas seulement les sacrifices qu’il fit, ni les dangers personnels qu’il courut pour le réaliser, ce sont surtout les habitudes austères de presque toute sa vie, sa fierté presque sauvage, mêlée souvent à une simplicité d’enfant, sa faim
1 .11 tagliar Jet corpi gli avevtt slempcrato lo stoinaco, cite nuit poteva ne mangiar , ne ivre, chc /»» gli facette. Condivi.
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MICHEL-ANGE
et sa soif de la justice, son aversion pour toute espèce de lu je, excepté pour le luxe de la générosité1, sa frugalité excessive qui ne se démentit pas même dans ses vieux jours*, en un mot, tout ce qui tend à établir l’empire de l’âme sur le corps, et l’empire du caractère sur les besoins artificiels de la concupiscence.
On voit que cet idéal politique touchait de près à l’idéal ascétique, tel que le prêchait Savonarole, et, là- dessus, il se ressentit toujours de la profonde impression que produisirent sur lui les paroles acerbes du réformateur Dominicain. Cette forme de l’idéal, la plus sacrée de toutes, à cause de son objet transcendental, lui était théoriquement chère. Delà, son antipathie insurmontable pour les moines dégénérés, qui la perdaient de vue et qu’il rendait responsables de tout le mal qui s’était fait dans le monde3.
Mais ces deux formes de l’idéal, tout en restant gravées dans son souvenir, ne l’occupèrent que passagèrement, tandis que les deux autres dont il nous reste à parler, ne laissèrent que rarement son âme et son imagination en repos. La lecture de Dante et de Pétrarque, jointe aux élans de sa nature ardente et poétique, l’avait familiarisé, jeune encore, avec un
4 . Il dotait tous les ans un certain nombre de jeunes tilles pauvres et il donnait à son serviteur Urbino, jusqu’à 2000 écus d’or à la fois, sans parler de sa munificence envers son neveu JLionardo.
2. Il disait uu jour à Condivi : per ricco rh'io ml sia stato, son visulil sempre da povero.
3. Il disait un jour à Va^ari : / frati humus guastalo il mondo.
l'art chrétien.
genre d'exaltation dont l’expression la plus parfaite et la plus délicatement nuancée se trouve, mais sur des tons très-différents, dans chacun de ces deux poêles. La Béatrix du premier et la Laure du second avaient fait vibrer dans le cœur du jeune artiste la même corde qui avait si fortement vibré dans les leurs et ces vibrations, renforcées par son initiation précoce à la philosophie platonicienne, l’avaient lancé, presque sans boussole, à la recherche d’un idéal qui se fit bien longtemps attendre, et dont la découverte tardive semble, d’après son propre aveu, avoir été précédée par plus d’une chute; mais on peut dire de lui ce qui a été dit du philosophe Vico, que, quand il tomba, ce fut toujours en regardant en haut.
Cette direction de son regard nous est attestée puises biographes et, encore mieux, par ses propres écrits. Condivi dit l’avoir entendu bien souvent discourir sur l’amour, et il ajoute, du ton modeste d’un homme qui n’a pas la prétention d’être initié à ces mystères, qu’il a ouï dire à ceux qui étaient présents à ces entretiens, que les idées de Michel-Ange ressemblaient beaucoup à celles de Platon. Sans nier ni confirmer cette ressemblance, qui n’était pas de sa compétence, l’honnête Condivi, qui avait vécu longtemps dans l’intimité de son héros, s’élève énergiquement contre les calomniateurs qui cherchaient d’avance à flétrir sa mémoire, et lui rend le plus positif de tous les témoignages en déclarant qu’il n’a jamais entendu sortir de sa bouche, dans ces occasions, comme dans toutes les autres, que des paroles.
MICIl ET, -ANGE.
non-seulement irréprochables, mais capables d’éleindre toute passion désordonnée dans le cœur de la jeunesse *.
Le témoignage qu’il se rend indirectement à luimême, dans ses compositions poétiques, est encore plus concluant, et surtout plus éloquent. Il est impossible d’exprimer plus clairement et plus magnifiquement sa croyance au commerce intime des âmes, indépendamment de l’attraction des sens, comme il est impossible de placer sous la sauvegarde d’un principe plus élevé, les jouissances si exquises et parfois si périlleuses dont ce commerce est la source. Pour lui, le beau est inséparable de l’éternel, et la partie périssable de la créature humaine, c’est-à-dire le corps, quand elle le réfléchit à un degré suffisant, peut, non moins efficacement que la vertu, aider l’âme, impatiente de sa prison ici-bas, à prendre son essor vers les régions dont elle est descendue ; car il peut arriver que l’amour dont on s’enflamme pour une immense beauté, ramollisse le cœur et fasse que le rayon divin le pénètre plus facilement. Mais cet amour ne doit avoir rien de commun avec celui qui établit l’empire des sens sur les facultés supérieures. L’un attire vers le ciel, et ne tient aucun compte des altérations que chaque heure amène dans la beauté terrestre qui le produit; il ne connaît ni défloraison, ni langueur, etil anticipe, dès cette vie, sur les délices
t . Non senti' mut ttscir di r/uella bocca sc non parole onestissime, e che avtvan forza di estinguere nctla ginventà ogni incomposto e sfrenalo desidrrio , rhe in tri pnlesst entière.
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du Paradis. L’autre attire vers ia terre et se nourrit de fausses espérances ; c’est une erreur qui fait dévier de sa fin toute âme faible qui s’y laisse prendre, erreur malheureusement très-commune, car il en est peu que la grâce transporte à la contemplation des beautés éternelles et qui tournent leurs désirs de ce côté-là. Aussi le poète, faisant sans doute d’amers retours sur lui-même, ne peut-il s’empêcher de s’écrier:
Oh che miser ia é /’ amoroso statox !
En suivant ainsi MichelAnge dans ia généralité de sa thèse et dans les applications particulières qu’il en fait à des objets sur lesquels il laisse le champ libre aux conjectures, on trouve qu’il avait puisé, instinctivement peut-être, à deux sources très-éloignées l’une de l'autre, et que son idéal, dans l’espèce dont il est ici question, n’est autre chose que la fusion des idées Platoniciennes avec les idées chevaleresques du moyen âge, ce qui le distingue essentiellement des poètes de l’école de Pétrarque, très-habiles à exhaler d’harmonieux soupirs, mais dépourvus de cet accent à la fois mâle et tendre auquel on reconnaît les héros de la chevalerie chrétienne. Déjà du temps de Michel- Ange, les chevaliers de cette espèce étaient presque aussi rares que ceux de la Table Ronde, surtout dans les deux villes entre lesquelles il avait partagé sa vie et ses affections, et qui étaient les deux principaux
t . Tout ce morceau sauf les suppressions et les transpositions, est traduit des sonnets 3, 6, 7. 8, 0, 10. On trouve les mêmes idées dans plusieurs madrigaux.
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foyers de la civilisation italienne, mais aussi de la décadence. Néanmoins, on pouvait encore recueillir, de loin en loin, un écho, distinct ou affaibli, de ces traditions dont l’empire ne s’exercait plus que sur des individus isolés, et ce n’était pas chez le sexe le plus ; fort que cet écho trouvait le plus de retentissement. De là vint dans les âmes d’élite un redoublement d’amour ou plutôt de culte pour la femme, qui représentait, tant bien que mal, un idéal trépassé, mais encore cher aux imaginations poétiques, comme celle de Michel-Ange. Seulement, on risquait de courir après une chimère, et de saisir, comme il le fit plusieurs fois, non pas l’ombre pour la réalité, mais la réalité qui donne la mort, au lieu de la réalité qui donne la vie. Quoi qu’il en soit, il ne se lassa jamais de poursuivre son idéal, bien qu'il éludât longtemps sa poursuite, et les déceptions les plus amères ne purent rien contre son courage ni contre sa foi. C’est à ce point de vue, purement psychologique, qu’il faut étudier les poésies de cet homme extraordinaire dont le cœur palpita de tous les genres d’enthousiasme, et en qui le feu sacré revêtit successivement toutes les formes. Ce fut peut-être Marsile Ficin, le traducteur de Platon, qui en fit jaillir les premières étincelles, et ces étincelles se changèrent, pour ainsi dire, en incendie, à la voix de Savonarole. Dès lors, l’amour de la patrie et l’amour de la liberté marchèrent de front avec l’amour du beau, et tous ces amours, heureux ou malheureux, finirent pas être évidemment absorbés dans l’amour de Dieu. Cette absorption et les vicissi-
tuiles qui la préparèrent, de près ou de loin, forment la matière des plus belles compositions poétiques de Michel-Ange. Ce n’est ni la clarté, ni l’élégance qui en font le principal mérite. Souvent il se contente de laisser poindre sa pensée, même quand elle est sublime, et l’on voit qu’il ne lui en coûtait pas moins de polir les vers que de polir le marbre.
Mais, pour revenir à cet idéal qu’il cherchait, à la suite de Hante et de Pétrarque, et qui n’était pas moins nécessaire à son cœur qu’à son imagination, il le trouva enfin, en 1537, précisément à l’époque où il commençait à goûter les prémices de cette prospérité tardive dont il était redevable à Paul III. Cet idéal, regardé comme tel par tous ceux qui avaient des yeux pour voir, les yeux de l’esprit aussi bien que les yeux du corps, était la fameuse Vittoria Colonna, veuve du marquis de Pescaire, et devenue, depuis son malheur qui avait révélé son génie, l’idole des âmes d’élite, dans l’Italie tout entière. Ce fçt devant cette idole, à qui la maturité de l’âge n’avait ôté que sa beauté superficielle, que Michel-Ange se prosterna avec un mélange d’amour et de vénération qu il n’avait encore éprouvé pour aucun être humain. La nature des relations qui s’établirent entre eux, nous est expliquée par Michel -Ange lui-même dans les poèmes qu'il composa pour elle, et ces explications sont confirmées par quelques fragments qu’on a conservés de leur correspondance. On voit qu’elle exerçait sur lui ce genre d ascendant auquel il est impossible de se soustraire, quand la femme joint
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à la suavité propre à son sexe, les mâles vertus qui appartiennent au nôtre. Or tous ces dons, acquis ou héréditaires, se trouvaient réunis dans Vittoria Colonua, et relevés par les qualités extérieures les plus attrayantes. Il y a des médailles où son beau profd et sa chevelure nouée à l’antique la feraient prendre pour une Muse; mais elle avait d’autres charmes, quand Michel-Ange la connut. Elle avait tout mis au pied de la croix, ses joies passées et ses douleurs présentes, et elle ne cultivait plus les affections humaines qu’en vue du progrès spirituel de ceux à qui elles les inspirait. «
Il était impossible qu’il tombât dans de meilleures mains, pour la guérison des infirmités morales et intellectuelles qui lui restaient encore. Pour apprécier la valeur du remède et ses effets, nous avons le témoignage le plus compétent, celui du malade luiméme, mais du malade entonnant, en beaux vers, son cantique d’actions de grâces. Leur beauté ne consiste pas seulement dans l’heureux choix des mots ou dans l’harmonie du langage; il y a quelque chose de bien plus exquis que le mérite littéraire, dans cet accent de reconnaissance et d’humilité qui fait , pour ainsi dire, éruption à travers les paroles. Onvoitqu’il avait besoin d’une main, à la fois douce et ferme, pour remettre dans son juste équilibre, son intelligence ballotée entre le pur acquiescement de la foi et les tentations de la philosophie. 11 se compare lui-méme au voyageur qui, faute d’apercevoir le ciel, se perd et s’égare à chaque sentier qui se pré-
l’art chrétien.