‹ De l'art chrétién (volume 3)Chapitre 35 sur 46 · Rime ili M. Iîuntmrmti 'Sonettn Lt · texte numérisé non relu

Rime ili M. Iîuntmrmti 'Sonettn Lt

l’art chrétien.

fait une partie intégrante de son bonheur ; et maintenant il se voyait seul avec son art , qui n’était plus sa première idole ! Aussi son biographe Condivi, témoin de la douleur qu’il laissa éclater en cette occasion, nous dit-il , qu’à plusieurs reprises , son abattement menaça de dégénérer en aliénation1. 11 y avait longtemps qu’il n’avait versé une telle abondance de larmes ; et ce soulagement lui vint ■fort à propos , le jour où il la visita pour la dernière fois sur son lit de mort. En rentrant chez lui, il disait à Condivi , avec une simplicité d’enfant, qu’il avait baisé la main de son amie , et que son plus grand regret était de ne lui avoir pas également baisé le front et le visage \ Quel dommage que ses ennemis n’eussent pas songé dès lors à dire qu’il était tombé en enfance !

Ce ne fut pas seulement son cœur qui fut brisé , ce fut encore son imagination qui fut flétrie, ou du moins assombrie pour longtemps. Cet idéal , après lequel il avait vainement soupiré dans sa jeunesse et son âge mûr, lui était apparu sur son couchant, comme une étoile du soir. Maintenant il disparaissait sans retour, quand sa foi à son idéal politique était tout à fait éteinte , du moins, en ce qui concernait sa patrie, et quand sa foi à son idéal

1 . Per la costei morte più voile se ne stette sbignttito e corne insensato. Condivi Fila di Mic/iel-Agnolo.

î. Mi ricorda d averlo sentito dire che d altro non si do leva, se non che i/uando tandis a vedere ne/ passar di rjuesla vita, non cosi le brada la fronte o la faccia corne bacio la mano. Ibid.

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MICHEL-ANGE

esthétique commençait à être chancelante. Heureusement , par delà ces diverses formes de l’idéal, il y avait un idéal suprême qui pouvait lui tenir lieu de tous les autres, et auquel il avait le bonheur de croire plus fermement que jamais.

Mais il ne faut pas croire que les sentiments qui le portèrent plus tard à demander pardon à Dieu d’avoir fait de l’art son idole , vinssent du remords de l’avoir cultivé en matérialiste; non, sous ce rapport , aussi bien que sous tous les autres , Michel- Ange fut essentiellement idéaliste, et il le fut dans l’acception la plus rigoureuse du mot, c’est-à-dire qne les formes matérielles, même les plus exagérées, ne furent, sous sa main de peintre ou de sculpteur, que les exposants , soit de quelque sentiment élevé, soit de quelque vérité religieuse ou morale. Cela est même vrai de ses compositions mythologiques, toutes les fois qu’il fut maître de leur donner la signification qu’il voulut ; et , quand il ne le fut pas , il sut toujours éluder, de quelque manière, les fantaisies lubriques de ceux qui cherchaient à souiller son imagination et son pinceau. On sait ce qui lui arriva avec le duc Alfonse de Fer rare, pendant le siège de Florence , quand il alla chercher un asile dans ses États. Ce prince , dont les goûts étaient en parfaite harmonie avec ses mœurs , et qui n’était fait pour admirer Michel-Ange que sur sa réputation , lui offrit un logement dans son palais , et lui demanda de peindre pour lui une Léda , sans doute dans l’espoir de lui voir traiter ce thème favori de l’école

'i!C> l’aht cniiKirrv.

Lombarde, à la manière du (’orrége ou de Titien. Son attente fut bien trompée. L’artiste, cpiesa qualité de fugitif et son peu d’estime pour cette autre dynastie , rendaient doublement fier, rejeta l’hospitalité et accepta la tâche ; mais la manière dont il s’en acquitta donna lieu à une scène tellement vive entre lui et le mandataire de sa Seigneurie, que le républicain finit par ordonner au courtisan de sortir de sa présence ’, et la I.éda , devenue , pour cette fois , l’occasion d’une bonne inspiration, servit à marier deux pauvres filles qui avaient un titre spécial à la générosité de Michel-Ange , comme sœurs de son disciple Antonio Mini , auquel il donna en même temps la plus grande partie de ses dessins et de ses cartons ; trésor inappréciable que son nouveau possesseur porta en France avec la peinture dotale, qui devint la propriété de François I", et orna, pendant longtemps , la résidence royale de Fontainebleau1 2.

Michel-Ange peignit encore quelques nudités mythologiques; mais on ne saurait les appeler des nudités, pas même sa Fenus, bien que Ponlormo, pour la rendre plus attrayante, l’ait revêtue de tout le charme de son coloris.

1 . En voyant le tableau, le courtisan s’écria : Oh ! qucsia è una pora cosa. Après un court et vif dialogue, Michel-Ange lui dit : levutcvimi tiinanzi.

2. La Léda avait disparu dès le temps de Louis XIII. On dit que Desnoyers, alors surintendant des bâtiments, la brûla ou la barbouilla, par scrupule de conscience. Le carton revint à Klo-

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La fatalité qui avait poursuivi Michel -Ange dans ses œuvres de sculpture, sembla encore le poursuivre

dans ses œuvres d’architecture: il n’eut la satisfaction

d’en voir terminer aucune, et ceux qui furent chargés de les terminer après sa mort, le firent sans respect pour sa mémoire, comme sans égard pour son génie. Le premier à commettre cette espèce de profanation fut Vasari, le plus outré de ses admirateurs; mais il faut reconnaître que cette dérogation ne fut pas tout à fait volontaire de sa part. C’était pour la fameuse bibliothèque de San-Lorenzo, construite auprès de l’église de ce nom, sur les dessins fournis par Michel-Ange, mais qui ne se retrouvèrent plus, quand la tâche fut reprise, en 1560, par ordre de Côme de Médicis, devenu souverain de Florence; il en est résulté des disparates quelquefois choquantes dans certaines parties qui sont les premières à frappe;: les yeux, ej, bien que Vasari ne fût pas un mauvais architecte, on est naturellement tenté de lui imputer tout ce qu’il y a de peu satisfaisant, soit dans l’ensemble, soit dans les détails de cet édifice, trop tourmenté par tant de remaniements successifs.

Le contraire de ce qui était arrivé pour la bibliothèque Laurentienne, arriva pour le palais Farnèse, à Rome. Ici, ce fut Michel-Ange, qui fut chargé de mettre la dernière main, ou plutôt le dernier couronnement à un ouvrage qu’Antonio da San-Gallo,

rcnce et a passé depuis en Angleterre. Quant aux dessins originaux, ils ont été dispersés dans les diverses collections de l’Europe. •

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son rival, mort en 1547, n’avait pas eu le temps de terminer. Pour réussir dans cette entreprise, l’artiste avait, outre le stimulant de l’émulation , les inspirations plus nobles de la reconnaissance envers une famille qui l’avait dédommagé amplement et des rigueurs du sort et du patronage humiliant d’une autre dynastie , et qui l’avait placé si liant dans l’estime publique, qu’ou traitait maintenant avec lui comme de puissance à puissance. Aussi ce ne furent ni la verve ni l’ambition debienfaire, qui lui manquèrent dans l’accomplissement de cette nouvelle tâche , comme le prouve assez la riche et imposante corniche qui donne à ce palais une physionomie si monumentale, et qui contribue, bien plus que ses dimensions et ses colonnades, à en faire, même de loin, une des merveilles de Rome. Mais il était itupossible à ce génie non moins original que puissant, de marcher servilement sur les traces de qui que ce fût, ancien ou moderne, et ce besoin de voler de ses propres ailes, produisit ici, comme dans la chapelle des tombeaux , comme dans les abords de la bibliothèque Laurentienne, quelques résultats réprouvés par le bon goût aussi bien que par les règles techniques de l’art. Ce fut ainsi qu'après s’être conformé au plan primitif dans l'achèvement du second étage, du côté de la cour, il en dévia tellement dans le dessin du troisième, que la symétrie de l’édifice en fut notablement altérée.

Un autre problème, plus difficile à résoudre, fut le changement de la grande salle des bains de Dio-

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clétien en un temple chrétien. La solution proposée par Michel-Ange, avait l’avantage de concilier, mieux qu’aucune autre, la majesté du culte avec le respect dû au monument qu’il s’agissait de transformer. L’église devait faire partie d’un vaste système de constructions, ouplutôtd’appropriatioli, dont la première idée, conçue par deux, membres de la famille Orsini, remontait à la fin du quatorzième siècle. On avait songé dès lors à y établir des religieux de l’ordre de Saint-Bruno. .Mais ce projet fut abandonné à cause des difficultés que présentait l’exécution, et ne fut repris que deux siècles plus tard, sous le pontificat de Pie IV, qui, entre tous les dessins qui lui furent soumis, donna la préférence à celui de Michel-Ange, Or, pour lui, la croix grecque, mise en vogue par Bramante, était la plus belle de toutes les formes, parce qu’elle était à la fois la plus gracieuse par ses lignes et la plus grandiose par ses proportions. L’édifice fut donc construit, ou plutôt remanié sur ce plan, et le Pape en fit la dédicace solennelle, en 1501, sous l’jnvocation de Sainte-Marie des Anges. Mais, vers le milieu du dix-huitième siècle, il se trouva un architecte, de sinistre mémoire, nommé Vanvitelli, qui bouleversa, de fond eu comble, l’ouvrage de Michel- Ange, et qui commit, sur l’ensemble et sur les détails, des actes de vandalisme dont il serait injuste de le rendre seul responsable. Non-seulement la croix grecque fut supprimée et la nef changée en transept, mais on abattit la belle façade qui décorait l’entrée principale, et l’on ne daigna pas même en faire une

L A1U CUKtliKN.

porte latérale, de peur de violer les saintes lois de la symétrie; car ce Vanvitelli avait une espèce de culte pour la symétrie. Il ne lui suffisait pas que les colonnes fussent toutes de même couleur, il voulait encore qu’elles fussent de même nuance, et, pour se donner celte jouissance esthétique, il eut recours à un expédient dont nul autre ne se serait avisé; ce fut d’enduire d’un certain vernis rougeâtre les huit superbes colonnes de granit rouge orieijtalqui restaientde l’ancienne salle des Thermes, afin de les rendre exactement semblables aux colonnes de briques peintes qui leur servaieut de pendant ou de complément.

Le plan primitif de Michel-Ange pour la construction des édifices qui entourent la place du Capitole, ne fut pas plus respecté. C’était le pape Paul III qui lui avait imposé cette tâche, pour laquelle il semblait que les inspirations ne dussent pas lni manquer. C’était comme le Vatican de la Rome païenne. Mais les successeurs de ce pontife, aussi entreprenant que magnifique, ne mirent pas ce projet au nombre de ceux dont l’exécution pressait, et l’on arriva ainsj, de délai en délai , jusqu’au dix-septième siècle , de sorte que ce fut seulement sous le pontificat d’innocent A et sous celui d’Alexandre VII, que l’architecte Giovanni del Duca, digne représentant de son époque en matière de goût, bâtit le palais des Conservateurs et l’édifice qui sert aujourd’hui de musée, en faisant croire à ses patrons et au public, qu'il se conformait au dessin de Michel-Ange. Il y a des voyageurs crédules pour lesquels cette imposture semble s’étre

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perpétuée jusqu’à nos jours, *et qui ne peuvent comprendre que ce grand artiste ait fait le double escalier qui conduit au haut de la plate-forme et ait placé la statue de Marc-Aurèle sur son piédestal, sans avoir été, en même temps, l’ordonnatenr des constructions environnantes. Mais le monument qui honore le plus sa mémoire et qui lui causa le plus de tribulations dans ses vieux jours, fut la basilique de Saint-Pierre, sur laquelle on le vit concentrer toute son ambition, non-seulement comme artiste qui voulait bien finir, mais comme chrétien qui voulait travailler, sans rétribution, à la gloire de Dieu et à celle de son grand apôtre. Si cette dernière période de sa carrière ne fut pas la plus féconde ni la plus glorieuse, humaine- * ment parlant, elle fut certainement la plus édifiante, et l’on peut dire que l’histoire de l’art et peut-être même l’histoire de l’humanité n'offre pas un autre exemple d’une vieillesse à la fois si pleine, si sainteetsi honorée. A dater de la mort de Jules 11 (1 51 3), la nouvelle église, destinée à remplacer l’ancienne, avait fait peu de progrès, et ce ralentissement avait duré pendant tout le règne de Léon X et continué sous celui de Clément Vil, ces deux pontifes ayant épuisé, chacun à sa manière, le trésor pontifical, pour des intérêts purement dynastiques. Dans cet intervalle, plusieurs architectes éminents avaient été chargés , l’un après l’autre, de la direction des travaux, et l’idée primitive de Bramante, modifiée, dénaturée, ou même répudiée par ses successeurs, avait passé par toutes les vicissitudes imaginables. Après Giuliano da San

l’art cfrétikn.

Gallo et Fra Giocondo, de Vérone, qui eurent à peine le temps de rien changer aux plans de leurs devanciers, vint Raphaël qui avait pour lui, outre la recommandation de Bramante, son enthousiasme pour l'architecture antique, qui était alors dans toute sa ferveur. Son modèle, exécuté d’après les études incomplètes qu’il avait faites sur Vitruve, sacrifiait la croix grecque et conservaitla coupole, ce qui était une combinaison contradictoire; mais sa mort, survenue deux ans après, ne lui laissa le temps de rien achever, ni même de rien commencer. Balthasar Peruzzi, «pii lui succéda en 1520, et dont les fonctions durèrent jusqu’à sa mort, en 1530, aurait pu avancer * l'ouvrage et mettre la grande idée de Bramante à l’abri de tous les caprices, si ces seize années si pré- . cieuses n’avaient pas coïncidé précisément avec le triste pontificat de Clément Vil, absorbé par d’autres soucis. Le plan île Peruzzi admettait la croix grecque, comme conséquence de la coupole; seulement, il y joignait quatre coupoles de plus petites dimensions, avec quatre clochers qui devaient surmonter un nombre égal de sacristies , aux quatre angles de l’édifice, et cette combinaison de lignes et de formes, dont on peut se faire une idée par le dessin qu’en a conservé Serbe ’, aurait été d’un effet à la fois grandiose et pittoresque, et le plus beau titre de son auteur à l’admiration de la postérité.

Sa mort fut d’autant plus regrettable, qu’elle eut

t . Voir les œuvres île Serlio, recueillies par Sraino/zi, pl. 65.

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lieu au moment même où Paul III faisait reprendre, avec un redoublement d’activité, les travaux que ses * prédécesseurs avaient laissé languir, et imprimait à < l’architecture, comme aux autres branches de l’art, cette puissante impulsion qui est une des gloires de son pontificat. De plus, on nomma, pour succéder à Peruzzi, un architecte dont les idées étaient, en bien des points, diamétralement opposées aux siennes, ainsi qu’à celles de Bramante; ce successeur était Antonio da San-Gallo qui resta dix années entières à la tête de l’œuvre (1 53G-1 546), et qui, non content de substituer, encore une fois, la croix latine à la croix grecque, voulut aggraver les inconvénients de cetle substitution par l’addition de deux cents palmes de plus à la longueur de la nef. Les défauts extérieurs n’étaient pas moins frappants et accusaient un goût bizarre dont les chances de succès augmentaient malheureusement tous les jours. C’étaient des rangées de colonnes entassées, sans motif, les unes audessus des autres, pour servir de revétissement à la grande coupole ; et, aux deux extrémités de la façade principale, il y avait deux clochers à plusieurs étages, dont la hauteur devait égaler celle de la lanterne. Ce n’était rien moins que l’inauguration, la plus solennelle possible, d’une ère de décadence et de mauvais goût, dans l’architecture religieuse*. Heureusement,

1. I ai grand modèle en bois que San-Gallo fit exécuter par son élève Labaco, et qui ne coûta pas moins de 4000 ecus, se voit encore aujourd’hui sur les lieux, dans ce qu on appelle l’O/lagono ili San-Gregorio.

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le pape Paul III n’était nullement entiché du génie * I d’Antonio da San-Gallo ; et, quand il lui donna Michel-Ange pour successeur, ce fut avec des pleins * pouvoirs tellement étendus, qu’il fut moins le surintendant que le dictateur de l’œuvre, non pas dictateur temporaire, mais dictateur à vie, et même, en quelque sorte, dictateur après sa mort; car son prévoyant patron prit toutes les précautions imaginables pour assurer, même sous les pontifes qui viendraient après lui, l’exécution du plan de son artiste favori. Michel-Ange, qui avait alors soixante-treize ans et qui \ savait combien la fortune fait payer cher ce genre de faveurs, fit tout ce qu’il put pour se soustraire au fardeau qu’on voulait lui imposer, et, quand il céda

enfin aux instances de son bienfaiteur, ce fut à con-

ditiou qu’il ne toucherait aucune rémunération pécuniaire et qu’on lui permettrait de travailler uniquement pour la gloire de Dieu et de l’apôtre saint Pierre. En vain Paul III essaya-t-il, à plusieurs reprises, d’éluder cet engagement ; il trouva le vieil athlète non moins inébranlable dans ses refus que dans sa foi, et cet héroïque désintéressement ne se démentit pas un seul jour pendant les dix-sept années qui s’écoulèrent entre son installation dans ses nouvelles fonctions, et sa mort.

Jamais il ne parut plus grand que dans cette dernière période de sa vie, — non pas comme peintre, ni comme sculpteur, ni même comme architecte, quoiqu’il n’aspirât à l ien moins qu’à élever le Panthéon dans les airs, mais comme homme qui a la

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conscience de sa dignité devant ses semblables et de ses misères devant Dieu. Autant il trouvait de grandeur à s’humilier sous la main divine, autant il se redressait fièrement contre ceux qui, n’ayant pas sur lui d’autre prise, l’accusaient effrontément d’être tombé en enfance. Pour toute réponse à une accusation du même genre, intentée par ses propres fils, le vieux Sophocle avait produit devant ses juges son OEdipeà Colonne. Michel-Ange, à un âge quis’ appelle plutôt décrépitude que vieillesse, produisit son modèle de la basilique de Saint-Pierre et ses dernières poésies qu’on prendrait, à leur âpre contexture et à leur accent brisé, pour la traduction libre des plus beaux psaumes de David. Dans son appel à la miséricorde de Dieu, il y a des élans de contrition qui rappellent ceux du roi-prophète, et l’on voit clairement que le repentir de l’un et de l’autre porte sur le même genre de faiblesses. Dans ces fragments de confessions abrégées, on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, de l’humilité ou de la foi de celui qui les fait. Peut-être sa foi est-elle plus méritoire, parce <ju’en lui cette vertu était une victoire, tandis qu’il lui coûtait peu d’être humble, vu que sa fierté ne fut pour lui qu’une arme défensive et ne dégénéra jamais en orgueil. A bien des égards, il devint plus enfant dans ses vieux jours, enfant dans le sens de la recommandation évangélique, et non pas dans le sens de ses détracteurs, pour qui le spectacle de tant de simplicité venant à la suite de tant de génie, était une énigme insoluble. Sans doute, ils étaient scandalisés

l’art chrétien.

de ce désintéressement fabuleux qui lui faisait rejeter opiniâtrement, non-seulement les profits très-légitimes attachés à ses fonctions d’architecte, mais encore les invitations pressantes qui lui venaient de sa patrie et de Côme de Médicis lui-même, jaloux, à ce qu’il parait, d’orner de ce fleuron sa couronne grand-ducale, flétrie par tant de crimes. Après la mort du pape Paul III, en 1 549, on crut que la perte d’un tel patron, jointe aux intrigues sans cesse renaissantes de la cabale de San-Gallo, dégoûterait enfin Michel- Ange du séjour de Rome ; mais il trouva dans Jules III un défenseur si zélé, ou plutôt un admirateur si fanatique’, qu’il fallut encore renoncer à cet espoir. Le pontificat de Paul IV, qui avait déclaré la guerre aux nudités anatomiques de la chapelle Sixtine, parut offrir de meilleures chances de succès, et les négociations poursuivies en vue de cette conquête, ne cessèrent plus qu’avec la vie du héros qu’on cherchait à conquérir. Le plus actif de ces négociateurs fut Vasari, qui revint plusieurs fois à la charge, et qui lit valoir les considérations les plus propres à ébranler la résistance qu’il rencontrait. Il y eut des moments où Michel-Ange fut touché jusqu’aux larmes; mais sa chère basilique lui tenait trop au cœur, et l’âge, au lieu d’affaiblir en lui cet attachement, ne faisait que l’augmenter. « Sachez, écrivait-il à Vasari, quand il « entrait dans sa quatre-vingt-cinquième année,

1 Jules III disait que, s’il survivait à Michel-Ange, il ferait embaumer son corps, alin de le gar lcr toujours auprès de lui.

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k sachez qu’il me serait doux de transporter mon « faible corps là où repose celui de mon père ; mais, % en partant d’ici, je serais la cause d’une grande a ruine pour la fabrique de Saint-Pierre, d’une « grande honte et d’un très-grand péché'. » Il faisait allusion aux projets sinistres de ceux qui attendaient avec impatience le moment de recueillir sa succession.

Cette précieuse lettre à Vasari était accompagnée d’un sonnet plus précieux encore, parce qu’il était comme le dernier chaut du cygne, et parce qu’il contenait une sorte d'adieu solennel à l’art, dont l’artiste se reprochait de s’ètre fait une idole’. Il se ressentait encore de la profonde mélancolie dans laquelle l’avait plongé la mort de son vieux serviteur Urbino’, et de l’impression qu’avaient produite sur son âme de pieux ermites établis dans les montagnes de Spolète, et d’un commerce tellement attrayant pour lui, qu’à son retour, il disait leur avoir laissé plus de la moitié de lui-mème*. Toutcela, joint à ses quatre-vingt-dix ans et aux avertissements de sa santé chancelante, était fait pour" renforcer le sentiment qui lui faisait dire et

1 . Partendn di quà , sarei causa d una gran rwina délia fabrica di San-Pictro, <t una gran vergogna et d'un grandissime) percale. Vasari.

2. Onde f affettuosa fantasia — che f acte mi fece idoto e monarca , — cognosco or ben quant' era d error c.arca.

3. Voir la lettre si touchante qu’il écrivit sur cette mort. Vasari.

U. In modo che io son tornato inen che mezza a Roma. Va-

écrire que tout était vanité; tout, y compris la sculpture et la peinture, qui ne contentaient pas l’âme une fois éprise de l’amour divin'; tout, excepté le bonheur d’aimer Dieu et la gloire de le servir. Or, c’était à ce service que Michel-Ange consacrait alors le dernier souffle et la plus belle inspiration de son génie; l’année suivante, parut enfin le modèle de la coupole de Saint-Pierre! Sa mission touchait à son terme.

Pie IV occupait alors le trône pontifical. Non-seulement il continua l’œuvre de ses prédécesseurs, mais il imprima aux travaux de construction une nouvelle activité, ce qui permit à l’architecte, alors presque nonagénaire, d'achever les deux tribunes du transept et d’élever le lambour de la coupole jusqu’à l'origine de la voûte, c’est-à-dire jusqu’au point où il n’était •. plus possible à ses successeurs de rien changer à la courbe déterminée par lui. Cette garantie semblait épanouir le cœur du vieillard, qui en témoignait sa reconnaissance pour le nouveau Pontife en traçant, d’une main encore ferme, divers dessins, sur sa demande, entr’autres celui de la Porta Pia,’ et celui d’un monument sépulcral pour son frère, le marquis de Mariguan1, Parfois, il s’occupait aussi de son propre monument, et, malgré l’adieu solennel qu’il avait dit à la sculpture, il travaillait, en guise de

i . Nè pinger, né scolpir fia più clic ijueti — l'anima vol la a i/uelln amor divino — ch'aperse,a prendcr noi , in croce le braccia.

i. Ce monument fut ensuite sculpté par Lione Lioni et placé dans la cathédrale de Milan.

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pieuse récréation, à un groupe qui se rapportait à la pensée dominante de ses dernières poésies, la Rédemption de l’Iiomme par la passion du Christ. Ce groupe, qui se voit aujourd’hui derrière le grand autel du dôme de Florence, et qui représente le corps mort du Sauveur, soutenu par Nicodème, est resté, comme tant d’autres ouvrages du même artiste, à l’état d’ébauche, non point par caprice, ou par désespoir de bien rendre son idée, ou par impatience* contre son bloc1 * 3, mais parla défaillance et l’engourdissement de son bras qui, pour me servir de sa propre expression, n’obéissait plus à son intelligence'. C’était une raison de plus pour placer sur sa sépulture, conformément à ses intentions bien connues, ce dernier produit sinon de son génie, au moins de sa patience et de sa piété, au lieu de le laisser enfoui, jusqu’au dix-huitième siècfe, dans un magasin de marbres attenant à l’église de San-Lorenzo*. Ses compatriotes, ou plutôt la dynastie qui les gouvernait, se figurait, sans doute, avoir pleinement acquitté la dette de reconnaissance nationale, par l’érection du tombeau si mesquin qu'on voit à Santa-Croee. Cela pouvait suffire à Florence ou à ses maîtres ; mais il fallait autre chose pour satisfaire la chrétienté toute

i. Ce bloc était un chapiteau de colonne antique. Le groupe se ressent des difficultés que la matière présentait au sculpteur.

». 2. Solo a quello arriva la man ché obbedisce ail' intelletto .

3. Ce groupe ne fut placé derrière le grand autel du dème, qu’en 1722.

i.’àrt chrétien.

entière, qui semble s’être entendue pour regarder la basilique de Saint-Pierre et surtout sa coupole, comme le véritable monument de Michel-Ange, comme celui qui assure le mieux son immortalité.

Ses biographes nous disent que, dans sa jeunesse, il admirait tellement l’église de Santa-Maria-Novella, qu’il avait coutume de l’appeler sa fiancée. En traduisant de la même manière les affections artistiques de sa vieillesse, on pourrait dire que l’église de Saint- Pierre fut son épouse et qu’il débuta, dans ses relationsavec elle, comme Moïse avec les filles de Jéthro, en la délivrant des brigands qui la pillaient. Quand il l’épousa dans un âge avancé, il y mit la condition expresse qu’il l’épouserait sans dot, et il l’aima plus que si elle l'avait enrichi. Une fois ce lien formé, rien ne put le rompre, ni même l’affaiblir. Au contraire, son amour crut avec les tribulations et les épreuves. En vain les puissances de la terre eurent-elles recours à tous les genres de séduction pour le tenter de faire divorce ; tout échoua contre son héroïque fidélité à

cette épouse qu’il voulait rendre aussi belle qu’elle avait été pauvre. Pendant dix-sept ans, il ne cessa pas de travailler à sa parure, et ce fut la plus douce occupation de ses vieux jours. Enfin, avant de fermer les yeux, et comme dernier témoignage de tendresse, il posa sur sa tête la plus belle couronne de l’univers, couronne glorieuse devant laquelle le voyageur s’est incliné plus respectueusement que devant le capitole, couronne radieuse qui parait quelquefois toute étiucelante de rubis, et ce surcroît de parure, réservé

MICHEL- ANGE

jusqu’ici pour les jours ou plutôt pour les nuits de grande fête, était encore l’ouvrage de la main caressante et hardie qui éleva cette coupole si haut dans les airs, et qui lui traça pour la gloire de Dieu et du prince des apôtres, de si majestueuses proportions. i

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