‹ De l'art chrétién (volume 3)Chapitre 8 sur 46 · Morelli, Notizia d'opéré di disegno · texte numérisé non relu

Morelli, Notizia d'opéré di disegno

d'un tableau d’autel dans la chapelle du palais ducal, où il peignit le doge Léonard Lorédan agenouillé devant la sainte Vierge, prouve qu’ou reconnaissait sa supériorité dans ce genre de représentations, et que le glorieux patronage de la république ne manqua paB à son talent. Par une inconcevable fa- talité, presque tous ses travaux ont disparu des lieux où on les admirait autrefois; le grand nombre de portraits qu’il fit dans le style debellini son maître, sont dispersés, le plus souvent sous d’autres noms, dans les galeries étrangères, et ce qui reste de lui dans sa patrie, bien qu’excellent pour la qualité, semble ne plus suffire pour lui faire assigner la place qui lui est due parmi les premiers artistes de sou siècle. Et cependant il avait pris des précautions de plus d’un genre pour vivre éternellement dans la mémoire de ses concitoyens, et pour procurer à son * âme le soulagement de leurs prières après sa mort qui eut lieu en 153ü; car il laissa divers legs pour des fondations pieuses, pour la dot d’un certain nombre de pauvres filles, et surtout pour la construction d’un édifice à l’usage des peintres nationaux, sous l’invocation de sainte Sophie.

Lazzaro Sebastiani, collaborateur de sou maître Carpaccio dans la confrérie de saint Jean l’évangéliste, y peignit un grand tableau commémoratif du don qu’ou avait fait à cette confrérie, en 1369, d’un fragment de la vraie croix. C était une belle occasion pour déployer les pompes de l’architecture et surtout celles des costumes dont les teintes, habilement

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raccordées, produisent encore aujourd’hui un effet très-pittoresque. Pour les contemporains, cette composition, à la fois légendaire et historique, et non moins imposante par son ordonnance que par ses dimensions, avait un grand charme de plus, à cause de la quantité de portraits contemporains que l’artiste y avait introduits.

Dans cette école si riche dont le chef aurait bien pu s’appeler légion , il y eut deux peintres qui, non contents de se renfermer scrupuleusement dans le cercle tracé par Bellini, poussèrent le zèle de l'identification jusqu’à vouloir opérer la fusion de leur nom avec le sien ; c’étaient Bellin Bellino et Vettor Beiliniano. Le premier borna son ambition à peindre des madones qui ressemblaient tellement à celles de son maître qu’il était impossible de les distinguer les unes des autres. Le second exécuta des travaux plus variés et plus importants, entre autres une grande composition pour la confrérie de Saint-Marc, où l’on voyait le saint traîné par des cordes devant une foule de spectateurs qui faisaient saillie sur des édifices très-pittoresques.

Si maintenant nous passons de Venise dans les États de terre -ferme, nous trouverons presque partout, sinon des disciples de Bellini, du moins des artistes héritiers de ses traditions, qui travaillèrent dans le même but que lui, sur la même matière que lui et avec les mêmes inspirations exclusives.

Qui ne reconnaît immédiatement sou influence dans les ouvrages si fortement accentués de Barto-

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lommeo Montagna, de Vicence, dans ses trois tableaux de la Pinacothèque de cette ville, dans ceux de l’Académie de Venise et de la galerie de Milan, et dans les fresques dont il décora l’église des saints Nazaire et Celse à Vérone? S'il n'en fut pas de même dans la ville de Padoue, cela tint au prestige qui était attaché au nom de Mantegna, prestige naturellement renforcé par l’enthousiasme classique qui régnait alors dans les universités italiennes.

Mais à Trévise, l’éclosion des germes déposés par Bellini fut tellement heureuse, qu elle produisit une espèce d’école qui, après avoir été remuée par Giorgione, devait bientôt se confondre avec celle de Venise. Bissolo, Pennachi et Marco Rocconi, tous trois disciples de Bellini, appliquèrent très-diversement les leçons de leur maître. On peut se faire une idée du style et de la tendance de Bissolo par le tableau qu’on voit à l’Académie de Venise et dans lequel il a représenté, avec une onction toute mystique,

Jésus-Christ donnant le choix à sainte Catherine

entre la couronne d’or et la couronne d’épines. Quant à Pennacchi, tout en s’inspirant de l’esprit de Bellini, il a traité des sujets d’un tout autre genre. Laissant à ses condisciples la veine si riche des tableaux de dévotion, il aima mieux rivaliser avec Michel -Ange, en peignant, au plafond des églises de Santa Maria dei miracoli et de Santa Maria dcgli ançe/i, les majestueux bustes d’apôtres et de prophètes qu’on y admire encore aujourd’hui ; et, si l’on veut se faire une idée de la puissance de

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son pinceau pour la décoration des autels, on peut voir, dans la cathédrale de Trévise, un grand tableau de X Assomption où il y a des figures d’apôtres qui ont été jugées dignes, non pas de Titien, mais de Giorgione lui-même. Quant à Uocco Marconi, il fut sujet à des fluctuations périodiques ou même à des mouvements rétrogrades qui semblent avoir empêche l’évolution normale de son talent. Son tableau de la Femme adultère, imitation malheureuse de Giorgione, est un amas de figures entassées sans goût. Mais sa Descente de croix qui est aussi à l’Académie des Beaux-Arts, nous montre en lui un artiste qui louche de très-près à son modèle tant sous le rapport du coloris que sous celui des caractères. Dans son tableau de l’église des saints Jean et Paul, il. a été encore mieux inspiré, particulièrement en traçant la tête du Christ, laquelle est, sinon une imitation, du moins une réminiscence du type créé par Belliui.

Celui-ci eut un disciple plus intéressant encore dans un moine dominicain de Trévise, nommé Marco Pensaben, dont la destinée mystérieuse, jointe à l’extrême rareté de ses productions, a donné lieu aux conjectures les plus romanesques. Sa vocation d’artiste, que la beauté de ses œuvres met hors de doute, fut-elle contrariée par une volonté supérieure à la sienne, ou suspendue temporairement par une expiation volontaire? Ce qu'il v a de certain, c’est qu’il y eut une voix qui lui parla plus fort que celle

de sa conscience, et qui lui fit rompre sa clôture et

son vœu d’obéissance ; mais ce ne fut qu’après l’exécution du magnifique tableau qu’on voit encore aujourd’hui dans l’égiise de Saint-Nicolas de Trévise, et qui serait son seul titre à l'attention de la postérité, s’il n’y en avait pas un autre non moins authentique et presque aussi remarquable dans une collection particulière des environs de Bergame.

On ne saurait nier que l’influence exercée par

• Bellini sur ses disciples ou imitateurs trévisans, n’ait été plus ou moins modifiée par Giorgione ; mais il n’en fut fias de même dans le Frioul. Ce fut là que Martini, l’un de ses disciples les plus chéris , plus connu sous le nom de Pellegrino da San Daniele, fonda une école aussi intéressante par la pureté que par la multiplicité de ses produits trop rarement visités par les voyageurs. Il eut été facile à Pellegrino 4

• de participer aux brillants avantages dont jouissaient les artistes établis dans la métropole , et la protection spéciale dont l’ honorait le duc de Ferrare < lui aplanissait bien des difficultés dans sa carrière;

mais cette tentation ne put jamais l’arracher du voi- , , sinage de ses belles montagnes, et l’amour de sa k patrie se trouvant aussi fort dans son cœur que l’amour de l’art , il s’efforça de les concilier en décov rant presque tous les lieux d’alentour d’ouvrages qui fussent en harmonie avec les imaginations naïves et pieuses de ses compatriotes. La Passion du Christ qu’il peignit dans l’église de Saint-Daniel, son village natal, semble avoir été traitée avec une prédilection ■* toute particulière, comme si les inspirations du pa-

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triolisme y avaient été combinées avec celles de la piété. Les nombreux disciples qu’il forma marchèrent tous très-fidèlement sur ses traces et les monuments laissés par eux dans les églises d’Udine, leur patrie commune, prouvent assez qu’ils se montrèrent les dignes continuateurs des traditions transmises par leur maître’.

A l’autre extrémité des États de terre-ferme, la ville de Bergame que le voisinage de Milan semblait devoir fixer dans la sphère d’attraction d’une autre , école, fournissait aussi son contingent à celle de Bellini. Sans parler de Cariauo et Previtali partagés entre les deux influences, elle y envoya deux peintres

du nom de Santa-Croce, d’une célébrité et d’une

fécondité très-inégales, et qui eurent le courage de rester fidèles au drapeau de leur maître, jusqu’à l’époque où ses traditions n’avaient plus qu’un très- * faible écho dans l’école vénitienne. La carrière authentique de Francesco Santa-Croce commence à l’année 1 507, date de son charmant tableau de Murano, sur lequel il s’intitule disciple de Bellini , et il

t. On trouvera tous les détails désirables sur Pellegrino da San Daniele et son école, dans l’excellent ouvrage de Maniago sur les beaux-arts du Frioul.

ï. Il y en a au moins quatre qui méritent d'être nommés : Martini qui fit un beau tableau de saint Marc pour le dôme, et celui de sainte Ursule pour l’église de Saint-Pierre martyr; FI«v rigorio qui fit le tableau du maître-autel pour l’église paroissiale de Saint-Georges; Floriani et Liberale qui travaillèrent longtemps à Vienne au service de l’archiduc Ferdinand et de Maximilien II.

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reproduit en effet presque scrupuleusement son style, son ordonnance et ses types dans la figure de la Vierge et dans celles de saint Jérome et du prophète Jérémie placés de chaque côté du trône; il u’y a de différence frappante que pour le coloris qui est moins vigoureux dans l’élève que dans le maître. Cette infériorité se remarque dans ses travaux postérieurs; le bleu pâle y domine presque toujours, et quoique les couleurs soient en général assez bien harmonisées, l’œil n’est pas entièrement satisfait. 11 y a aussi plus de lourdeur dans son style et quelque chose de plus vulgaire dans ses types, à l’exception de celui du Christ qui a non-seulement de la noblesse, mais eucore une certaine teinte de mélancolie douce qu’on rencontre trop rarement dans les produits de l’école vénitienne. Toutes ces observations s’appliquent au tableau de la Cène qui est dans l'église des Franciscains (San Francesco dalla vigna), et malheureusement c’est à peu près le seul auquel .♦ on puisse les appliquer, du moins à Venise, où cependant les ouvrages de Francesco Sauta-Croce ne devraient pas être si rares, s’il est vrai qu’il ait travaillé jusqu’en l’année 1 541 Girolamo Santa -Croce, son parent, on ne sait à quel degré, et peut-être aussi son disciple, alla plus * * loiu que lui dans la voie ouverte par la nouvelle «

f école, sans mériter le reproche d’avoir désavoué les

1 . La chose semble être mise hors de doute par un tableau portant cette date avec son nom, et cité dans les Lettres sur les beaux -arts dans la Marche Trévisane par Crico, p. 69,

l’art chrétien.

pures traditions de la sienne. 11 cherchait surtout à s’approprier le progrès du coloris. C’était lui (pi, en 1 525, avait peint, pour l’église de la Madonna deltorto, le tableau qui avait pour sujet la glorification de saint Laurent Giustiniani, tableau qui fut supprimé, dix ans plus tard, pour faire place à celui de Pordenone. D’autres ouvrages de lui, qu’on voyait jadis à Venise, sont aujourd’hui perdus ou dispersés: les dix tableaux dans lesquels il avait représenté la vie de saint François (sujet trop rarement traité par * l’école vénitienne), avaient déjà disparu du temps de Zanetti; l’image du Christ avec un doge agenouillé devant elle, ne décore plus le porche de l’église dç, Saint-Jean-et-Paul; celle de San-Gimignano, où il avait représenté la Cène, et celle de la Trinité, où il avait peint d’un côté Y Adoration des Mages et de l’autre une Madone entre deux saints, furent supprimées l’une et l’autre à la fin du dernier siècle ; et dans celle des Franciscains, où l’on admirait autrefois le Martyre de saint Laurent, et une autre composition plus grande avec cinq belles figures de saints, on ne voit plus aujourd’hui qu’uu seul ouvrage de sa main, c’est la figure majestueuse du Christ avec cette même expression de mélancolie qu’offre le type analogue dans les œuvres de Francesco Sanla-Croce.

Trois autres églises possèdent encore des productions remarquables du pinceau de Girolamo. Dans celle de Saint-Sylvestre, il y a son tableau de Saint Thomas de Cantorberjr, ouvrage de sa première jeu-

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nesse', qui annonce une grande fraîcheur et une grande pureté d’imagination, et qui suffirait au besoin pour justifier l’éloge que Lan/.i a fait de l’auteur comme paysagiste distingué. Dans l’église paroissiale de Burano il y a son saint Marc assis sur un trône entre quatre saints tous aussi parfaitement caractérisés que la première figure ; le style en est plus sévère et la date postérieure de onze ans, ce qui suffit pour expliquer cette différence. La Cène qui est dans l’église de Saint-Martin, exécutée près de trente ans après le tableau de saint Sylvestre *, n’en est pas moins une œuvre pleine de vigueur et de poésie, et Zanetti ne craint pas de dire qu’elle ne le cède en rien aux plus belles compositions de celte époque, et que, dans cet ouvrage, Girolamo Santa- Croce paraît plutôt comme l’élève de Titien ou de Giorgione que comme un artiste né et élevé dans la vieille école*.

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