‹ De l'art en allemagneChapitre 20 sur 31 · ET DE LA SAXE · texte numérisé non relu

ET DE LA SAXE

Ito l'AFcliltecture eurnillgne.

n ne suffit pas d'avoir décrit les œuvres du nouvel art allemand et les exemples sur lesquels elles ont été modelées. Il faut examiner une opinion d'où dépend , en grande partie , le jugement qu'on doit porter sur la révolution entreprise par les novateurs. L'Allemagne prétend qu'elle a reçu de la nature le principe d'un art particulier , qu^elle en a poursuivi

3i4 i>B l'abt en allemagub.

le développemait à trayers les grandes phases de son histoire, et qu'elle n'accordera la durée qu'aux ouvrages où brillera le signe de cette donnée primordiale. Si en effet nous retrouvions l'empreinte continue d'un semblable principe , dans les monuments dont l'architecture a enrichi cette contrée , ne devrions-nous pas décider que tout ce qui s'y écartera de la tradition nationale , capable de surprendre la curiosité pendant quelque temps , ne saurait rien fonder pour l'avenir?

On entend répéter partout, au-delà du Rhin, que chaque race d'hommes a un principe d'art qui lui est propre , et que la race allemande peut revendiquer le principe ogival , comme la création et le patrimoine de son génie. Ces idées , devenues vulgaires, ont été répandues dans le moment où l'on s'efiorçait de réveiller la nationalité teutonique, menacée par nos armes , en lui composant , un peu à la hâte, des traditions susceptibles de nourrir l'enthousiasme. Comme l'architecture, dont l'ogive est l'élément essentiel , paraissait non seulement la plus mystérieuse , mais encore la plus différente de celle qui réglait , en cet instant» le développement de l'art français , on la jugea la plus propre à flatter l'imagination des Allemands et à opposer leurs souvenirs à notre goût. C'est alors en effet que M. Sulpice Boisserée , s'étant proposé de présenter à sa nation un exemple solennel et le type même

DE I^'aBGHITEÇTURE CURVILIGNE. 3l5

4e Tart gerinftnicjHe , consacra à la cathédrale de Cqlpgqq cç magnifique ouvrage qui a si puissammejit contribué à faire estimer l'architecture du Moyep-Age | et tput ensemble à donner une idée ii)§](£ictç de sqx\ origine e\ de sa valeur.

Pepqiiï ç^ttç épocjue , en Allemagne , en Angleterre y ^n France même , on a peut-être beaucoup trop loué l'art ogival. Le désir légitiqie de relever du mépris une foripeà lacjuelle les générations humaines ont associé pendant des siècles leur vie et leur» espérances , a peu à peu dégénéré en une vaf^i\i^ ridicule, Qu va jwcju'à prétendre que l'architecture ogivale e^t^ ^eple^ l'expressiou naturelle et directe du çhristianispie} c'est borner l'influence de Ift religion sur }e§ arts à I4 durée qui sépare le XiiX" siècle. du xv!"", et déclarer que les hommes ont été incapables d'empreindre leurs croyauces dans leurs monuments , non seulement durant les trois aièclç^ qui ont suivi la Renaissance , mais encore pendant Jesi dix siècles qui ont précédé le ^qie. 3i Yous £iupputez les temps , vous verrez qu'au sein de r^rt chrétien le pleiq cintre a déjà duré mille a^^ de plus que l'ogive.

Quant au principe même de Fogive, qui consiste à substituer , dans l'architecture curviligne , à la ligwe ropde la ligne ascendante , et par conséquent à ^e rapprocher sans cesse de la verticale , on s'est biçn gardé d'en signaler les inconvénients. Les écri-

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vains qui n'admirent l'art qu'autant qu'il semble se heurter contre l'impossible , citent chaque jour comme les plus beaux d'entre tous les monuments gothiques ceux où les entablements horizontaux sont presque entièrement supprimés ; je voudrais voir ces poètes condamnés à élever un édifice dont on exigerait que toutes les lignes fussent perpendiculaires à la base. Je n'opposerai pas d'autres raisons à l'énorme dépense de fausse poésie qui a été faite à ce propos.

Faut-il blâmer cependant tout ce que les Allemands ont dit sur l'ogive? non. Il me paraît même qu'il existe un motif, d'un ordre supérieur et absolu y pour faire jouer un rôle important à leur race dans la constitution du système ogival. Supposez que les grandes invasions n'aient pas apporté l'élément tudesque au sein des populations de l'Occident» et que les races antiques aient poursuivi leur développement naturel sous l'influence du christianisme et sous la protection de Rome; ne vous semble- t-il pas que vous fermez toute issue à l'avènement de l'ogive ? Vous avez beau invoquer d'une part les puissances mélancoliques du christianisme y de l'autre les nécessités des constructions toujours grandissantes; si vous admettez que le goût latin persiste, n'êtes- vous pas forcé de reconnaître qu'il témoignera son empire en subordonnant toutes ces conditions au maintien de son pleifi cintre, j

DE lVrchitegtube curviugite. 3i7

qu'il ne peut abdiquer? Mêlez au contraire le sang des Goths , des Vandales, des Alains, (les Francs , des Bourguignons , des Lombards , des Saxons , des Normands , au sang des nations romaines ; donnez au sentiment germanique une part dans le règlement de la vie moderne , et vous rendez l'ogive possible. Ainsi je j ustifierai le nom de tudesque que j'ai quelquefois appliqué à l'architecture ogivale, et même celui de gothique plus restreint et moins propre, que l'instinct populaire lui a conservé jusqu'à ce jour.

Mais les questions de races sont dominées par d'autres problèmes d'une nature plus élevée. Les peuples, comme les individus , sont des instruments qui servent à l'accomplissement du plan général de la création ; c'est ce plan qu'un esprit sérieux doit se proposer d'étudier ; il faut qu'il s'en fasse une idée , quand même il n'aurait d'autre but que de connaître les libres accidents de l'histoire des hommes. Pour être demetirc clans les horizons inférieurs de la réalité historique , ou' a émis sur la formation de l'art ogival d'autres opinions que les Allemands ont eu raison de repousser, mais dont ils n'ont pas su éviter l'erreur. Qui ne rit aujourd'hui de ces fables commodes , au moyen desquelles on nous fait emprunter l'architecture gothique tantôt aux Sarrasins de la Palestine, tantôt aux Maures d'Espagne? De ce qu'on trouve des ogi-

3l8 DE ifkM Sir AttEMA^KÉ.

ves dans lés monuments étrusques, et même, à ce qu'il parait, dans plusieurs édifices îndous, quelqu'un ne conclura-t-il pas aussi qu'elles en furent directe^ ment importées dans les constructions du Moyen- Age ? L'ogive, comme toutes les autres formes , se rencontre partout datis la nature; partout elle peut naître de la combinaison des lignes que l'homme conçoit et applique aux nécessités de son existence. Mais si elle est un des mille âccidetits possibles dek matière et de la pensée, on n'en saurait dire autant de l'architecture à laquelle elle a servi de base dans l'Europe moderne , et que sans doute on n'aurait point adoptée si on n'y avait été poussé par quelque besoin impérieux, par quelque motif considérable. Alors même que les croisés auraient apporté d'Orient cette architecture tout ordonnée, il n'eti resterait pas moins à comprendre comment elle y avait été formée, en quoi elle convint aux races occidentales. Les grands systètnes auxquels l'homme confie lexpression de ses sentiments et où il empreint l'image de sa vie, ne sauraient se régler sur le hasard ou sur le caprice , non plus qtle ceux qui sortent de la main de Dieu et qui reflètent ses immortelles splendeurs.

Si on veut pénétrer dans le secret des diverses architectures qui ont témoigné jusqu'à ce jour des croyances de l'humaine espèce, on n'y distinguera que deut variétés essentielles et fondât

DE t.'AllCBlT£<7rUR£ CURVILIGNE. 3tg

metitalet». Dans le monde antique^ sotis l'empire des religions de la matière^ brilla rarchitecture rectiligne; dans le monde moderne^ sous Tinfluence des religions de l'esprit , s'est développée l'architectûre curviligne. Tant que l'homme est demeuré soumis à la nature , il semble qu'il ait emprunté à ses souterrains la forme des temples où il lui a offert ses adorations. Lorsque, par la contemplation directe del'inBni, il s'est affranchi de la nécessité des phénomènes terrestres , il a rendu ses hommages au ciel; sous des courbes qui en imitent les harmonies mystérieuses. Entre ces deut systèmes y Farchitecrure romaine a formé une transition qu'il est important d'expliquer*, et dont on ne peut se rendre compte qu'en remontant à la notion même des ordres 9 où toute la question de l'art est renfermée.

L'ordre est la mesure des rapports qui existent entre lès parties d'un tout. Comme les ouvrages de l'art se distinguent de tous les autres par une certaine distribution savante de rapports , on ne peut supposer un art quelconque qui ne repose pas sur un ordre particulier. Mais cet ordire peut être, pour ainsi parler, ou latent ou explicite; il peut exister , sans que l'esprit , qui le sent , en ait un indicateur certain ; îl peut , au contraire , être ttoté par un régulateur déterminé où il apparaît clairemeuf aux yeux.

3aO DE l'art en jLLLEMÂGKE.

Les Orientaux creusent les premiers sanctuaires dans les flancs des montagnes, et font reposer sur des points d'appui énergiques les plafonds que la terre elle-même leur fournit. De cette donnée naissent des rapports nécessaires qui constituent un ordre; cependant cet ordre ne s'abstrait point encore sous une apparence précise; il demeure enseveli dans le mystère des immenses proportions du monument, comme le dieu même qu'on y adore est enveloppé dans les vagues profondeurs de la nature.

Les Égyptiens fondent leurs édifices religieux sur le même principe. En les élevant en plein air, ils arrivent à en dégager la forme des nécessités qui l'ont créée; sans lui faire perdre entièrement son caractère primitif, ils la disposent selon les nouvelles convenances auxquelles ils l'ont assujettie; ils dessinent les profils de leurs temples avec un soin délicat sur des plans ordinairement inclinés ; et, pleins du néant des choses terrestres, qui passent comme le vent du désert sur leurs sables, ils font converger vers le ciel la cime de leurs gigantesques tombeaux. Ce sentiment nouveau de la forme, ce culte mélancolique de la mort auquel il est intimement associé , enËintent un ordre profondément distinct de l'ordre oriental, mais qui s'abstient aussi de toute mesure déterminée pour rester, comme lui, fidèle à la loi d'une

DE l'architecture CURVILICKE. 3îi l

société tohécratique où tout se produit sous la condition de l'infini.

Des plaines de l'Egypte, le temple monte au sommet des collines de la Grèce. En étendant ses ailes sur le faîte de l'édifice , l'aigle de Jupiter y dessine le fronton, et y joint ainsi à la forme rectangulaire des temples de Brama j la forme triangulaire des pyramides. Cène fut pas le seul progrès que les Grecs firent sur leurs devanciers; c'est à eux qu'appartient la gloire unique d'avoir dégagé , du sein de l'architecture rectiligne, des régulateurs qui en ont marqué avec évidence les modulations essentielles. Appliquant au principe développé par rOrient et par l'Egypte d'une manière infinie , le juste sentiment du fini qu'ils inaugurèrent dans l'histoire , ils obtinrent ce résultat qui nous semble aujourd'hui le plus naturel du monde. Quoi de plus simple en effet , que de prendre , dans un monument rectiligne, le rapport de l'élévation à la largeur, de récrire dans une colonne , et de régler ensuite sur ce mètre toutes les dispositions des autres parties? Là où il ne peut y avoir de lignes incommensurables entre elles , il semble qu'il soit facile de trouver une mesure commune. Rechercher comment le divin génie des Grecs la découvrit et en usa, est aujourd'hui hors de mon sujet.

C'est aux Étrusques que les Romains empruntèrent l'arcade, qui est le premier degré de l'arjr ai

3da D£ l'art EH AIXEMAGHC.

chitecture curviligne ; mais placés sous Tinfluence de la civilisation grecque, ils acceptèrent les ordres qu'elle avait enfantés et leur subordonnèrent entièrement le principe de Tart nouveau. Us conti* nuèrent en effet à régler leurs monuments sur les proportions et sur la figure même de ceux de la Grèce; ils y taisaient monter les colonnes et les pilastres sous des entablements qui leur étaient perpendiculaires et qu'on pouvait leur mesurer sans difficulté ; dans les rectangles ainsi formés selon les lois de Tarchitecture rectiligne , ils inscrivaient une arcade qui y demeurait à la fois captive et étrangère. Si c'était le rhythme rectiligne qui contenait le principe de ces constructions , à quoi bon l'arcade? Si l'arcade, au contraire, était leur partie essentielle, pourquoi simuler ce rhythme vain? Et, en supposant qu'un rhythme fut indispensable, pourquoi n'en point tirer un nouveau de la donnée même de l'arcade?

Le problème que Rome trancha par un mensonge n'a point cessé depuis lors d'agiter le monde moderne; de sa solution , encore attendue , dépend, à mon gré, l'avenir entier de l'art. L'esprit seul des époques où l'on vit, peut indiquer, selon qu'il incline au pôle infini ou au pôle fini de l'univers humain , s'il convient de laisser les ordres dans l'indéterminé, ou de les exprimer par un régulateur manifeste. Mais une fois cette grande difficulté dé*

DE l'aRCHIT£GTUR£ CURTl LIGNE. 3a3

cidée dans le sens où elle l'a été par les Romains , il reste à examiner si les ordres divers de Tarchitecture curviligne » peuvent être mesurés par les régulateurs de l'architecture rectiligne. Ainsi posée , œtte nouvelle question me parait susceptible d'être aisément résolue. Qui ne sait en effet que les lignes droites et les lignes courbes sont incommensurables entre elles ? Si l'architecture rectiligne a pour indicateur le diamètre des colonnes ^ le caractère de l'architecture curviligne ne peut se déterminer que par la valeur des angles que ses courbes mesurent. Ces deux architectures diffèrent donc entre elles, comme le diamètre diffère de la circonférence ; les rapporter à un mètre commun , c'est vouloir résoudre l'insoluble problème de la quadrature du cercle. La critique n'a peut-être pas le droit de pousser plus loin ses recherches; l'art seul, avec ses admirables instincts , peut sans doute dégager y du sein de l'architecture curviligne f un régulateur qui en rende les angles ^ pour ainsi dire , sensibles au regard, et qui permette de leur rapporter toute l'ordonnance des édifices. Il est vrai qu'impuissant jusqu'à ce jour à produire ce résultat, tantôt , comme chez les Romains et pendant la Renaissance, il a y par une pure fiction , assujetti le principe curviligne au rhythme rectiligne ; tantôt , comme pendant les époques intermédiaires du Moyen-Age, il a autorisé ce principe à s'affranchir sinon de la

3a4 ^^ l'aKT KX ALLEMAGNE.

règle , au moins de la cadence des nombres Mais doit-on limiter la puissance du génie humain aux efforts qu'il a accomplis dans le passé?

L'architecture curviligne ne fut réellement constituée que le jour où, se dérobant aux impostures romaines, les chrétiens élevèrent directement le plein cintre sur la colonne, qui cessa, en ce moment, d'être un régulateur, pour devenir le point d appui indéfini d'un nouveau système de construction. L'arcade ayant dès lors brisé le carré dans lequel elle était primitivement inscrite, acquit une valeur propre , quoique encore indéterminée. Car , liée d'abord au développement infini du Christianisme, comme la ligne droite avait été primitivement associée au développement infini du polythéisme, elle parcourut, à l'exemple de celle-ci, deux époques dont le caractère ne fut marqué par aucun indicateur apparent et régulier. Ce sont ces deux époques qui embrassent l'histoire de l'art du Moyen-Age, et qui ont produit , en Allemagne , les monuments que je me propose de vous faire connaître. Mais avant d'entrer dans les détails de cette dernière étude, il est indispensable de dessiner les traits caractéristiques auxquels il les faudra rapporter. Pour obéir à la loi de la nature qui veut qu'on passe du connu à l'inconnu, j'emprunterai à la France les exemples qui seront nécessaires pour fixer les signes généraux et les distinctions fonda-

DE l'architecture CURVILIGNE. 3q5

mentales des phases supérieures de rarchitecture curviligne.

On a nommé, non sans raison, architecture romane , celle où le plein cintre latin , dégagé des liens du rhylhme rectiligne , se montre assez ordinairement exempt des ornements du génie oriental. On continuera d'appeler, avec non moins de justesse , architecture byzantine, celle où, à la même époque, la courbe romaine se produisit avec les dispositions savantes et la riche parure que lui donnèrent les artistes de Constantinople. Ces deux architectures, qui offrent de si grands rapports de ressemblance, veulent être soigneusement distinguées. Toutes deux elles portent l'empreinte de la force; mais, tandis que la première demeure simple et naturelle, la seconde es! au contraire pompeuse et symbolique. Les chapiteaux des colonnes qu'elles emploient sont encore, sinon des régulateurs définis , au moins des indices authentiques de leurs différences décisives. Dans les églises romanes, ils présentent généralement le ressouvenir de l'acanthe corinthien, ou l'imitation grossière d'autres formes plus réelles encore, empruntées au règne végétal et au règne animal; dans les églises byzantines, ils sont au contraire presque toujours chargés de moulures ingénieusement variées, et nattées ensemble avec un goût qui trahit le luxe du symbolisme asiatique.

3^6 JXB l'art en ALLEHAGirB.

EnFrance, à de rares exceptions près, le principe roman remplit toute la durée de la première époque de l'architecture curviligne. J'admettrai sans doute que les vestiges, permanents de la civilisation romaine et l'esprit positif de notre peuple aient contribué à ce résultat; mais ou n'a point encore assez parlé de cet abbé Guillaume, Suédois d'origine à ce qu'il parait , né en Piémont , au diocèse d'Ivrée, qui, après avoir séjourné dans les diverses contrées de l'Italie , après y avoir fréquenté les esprits les plus éminents et les plus actifs , notamment , à Venise , le doge Pietro Orseolo , fondateur de la basilique de Saint-Marc, fut amené en France, vers la fin du x^ siècle , par le célèbre abbé de Cluny , saint Maïeul , se fit suivre par un nombreux cortège d'Italiens habiles dans la science et dans l'art , reconstruisit à Dijon, en looi le fameux monastère de Saint-Bénigne , fut appelé, en loio, auprès de Richard II , duc de Normandie , restaura les couvents des États de ce prince, et bâtit, sur ses ordres, quarante cloîtres nouveaux. Ce moine fut , sans aucun doute , dans notre pays , le missionnaire de l'architecture romane , dont la tradition se peut ainsi rattacher directement aux premiers essais tentés, à Rome même, dans la basilique de Saint- Paul-hors-les-murs , pour accommoder à la religion chrétienne l'architecture des Latins,

Sans autre considération que celle de la nature

DE l'arghitxcturb curviugne. 3^7

même des choses , il est facile , ce me semble , de comprendre que cette architecture , fondée sur le plein cintre dont ]a mesure ne saurait varier , et destituée de tout autre principe fondamental de modulation j ne pouvait suffire qu'à ime Beule évolution du christianisme occidental. Pour atteindre cette seconde phase de développement, dont la nécessité se fait invinciblement sentir dans toutes les grandes séries de l'histoire j et jusque dans les subdivisions de ces séries elles-mêmes , pour passer de l'époque de la force à celle de la grâce ^ l'art chrétien , ne pouvant changer de régulateur , puisqu'il n'en avait point y n'avait d'autres moyens que d'altérer dans sa racine même l'ordre latent qu'il possédait, de modifier son plein-cintre, et de lui substituer une ligne au sein de laquelle des formes plus allongées pussent accomplir leur épanouissement nécessaire.

A cette cause toute métaphysique se joignirent des circonstances positives qui firent éclore l'ogive. Les arcs entre-croisés dont on décorait les murs extérieurs en présentèrent d'abord l'image ; puis on la vit apparaître , çà et là, dans des fenêtres et dans des portes isolées, dont on brisait l'arc pour le fortifier contre une pression extraordinaire; puis elle entra dans l'église et s'installa dans le sanctuaire même , lorsque, vers le commencement du xii' siècle , en substituant, à l'apside toute

3a8 DE l'art en allemagite.

close, un chœur entouré de chapelles, on fut forcé de prolonger dans cette partie le système des piliers qui n'y avait point encore pénétré, d'y rapprocher davantage les points d'appui , à cause de la courbure des murailles , et d'élever néanmoins les arcs plus étroits qu'ils y soutenaient à la hauteur des pleins cintres, qui reposaient à l'aise sur les supports de la nef. Comme on Ta déjà remarqué, deux églises de Paris , l'une qui date de l'époque romane , Saint-Germain , l'autre qui offre un curieux exemple de la Renaissance, Saint-Eustache , montrent l'ogive naissant et expirant dans le chœur pour obéir aux conditions mêmes de la construction. Si, en partant de ce point, elle envahit le temple entier , et imprima une forme nouvelle à chacune de ses parties et à sa configuration , c'est que les peuples chez lesquels elle s'érigea| ainsi en système , tout en satisfaisant un goût particulier à leur race, peut-être même en généralisant les habitudes des industries qui leur étaient familières , étaient chargés par la Providence d'ouvrir le seuil de la seconde époque aux créations du génie moderne. Il est à remarquer, en effet, que partout le développement des phases principales de l'art a été lié à Tavénement historique de quelque race considérable. Il est peut-être inutile de répéter que les ordres grecs durent leur origine, comme leur nom, à des peuplades diverses;

i>E l'architecture curviligne. 3^9

mais je veux signaler ^ au sein même des époques qui portent le caractère de l'infini dans leurs croyances et celui de l'indéterminé dans leurs arts , une concordance frappante et féconde en méditations : le plein cintre des populations romanes s'inscrit dans le rectangle des souterrains orientaux^ l'ogive des nations tudesques dans la pyramide des tombeaux de l'Egypte.

Les savantes recherches de la Société des antiquaires de Normandie ont suffisamment prouvé que j dans le nord de la France , le système ogival a pris une extension rapide dès le xii® siècle. Dans le mémoire, souvent cité, où M. de Caumont a caractérisé , d'après les monuments de notre pays, les transformations diverses de l'architecture du Moyen-Age, se trouve consignée une indication qui confirme les théories dont je poursuis l'exposition : l'arc ogival , à qui sa similitude avec le fer des lances de nos ancêtres a fait donner le nom de lancette, a varié lui<même dans des rapports qui expriment la différence constante des époques successives de l'art. I^ lancette commence par être courte et énergique, de manière à se rapprocher du plein cintre d où elle dérivo ; puis, sans transition , elle devient très longue et très effilée ; enfin , elle retourne à des proportions moyennes , et s'ordonne de telle façon que le triangle qu'on peut lui inscrire est nécessairement équilatéral.

33o DE l'art en ALLEMAGNE.

C'est le caractère général de la belle architecture gothique du xiii* siècle, et le plus haut degré où le principe ogival puisse atteindre par ses seules forces.

Quant à ces fleurs variées, trèfles, crucifères, ou roses , qui se sont épanouies , vers le même temps, sur la tige tudesque, M. A. Leprévost, qui a eu bien raison d y voir le produit d'un grand système de rayonnement^ aurait pu ajouter qu'elles tenaient , par cela même , de plus près au principe de l'architecture cintrée. Lorsque plus tard la lancette aiguisant sa pointe, tout en renflant sa base, prit la forme capricieuse A^Xdi flamme qui s'échappe du foyer, elle ne produisit au sein de l'art qu'une altération dangereuse, puisqu'elle substitua des ondulations absolument indéfiniesàdes figures qui pouvaient du moins encore.se mesurer par l'inscription des triangles. En sorte qu'à mon avis ilfaut se garder de chercher un développement du principe ogival dans ce qu'on a nommé le gothique rayonnant^ et qu'il n'en faut voir que la décadence et la corruption irrémédiable dans ce qu'on a nommé le gothique y^//^^o7'a/^^

Il me semble aussi que, pour n'avoir pas comparé les œuvres de l'architecture ogivale à celles qui ont été formées d'après d'autres principes, on n'a point aperçu un des signes qui indiquent le mieux non seulement son caractère, mais

DB ti' AACfliTKOTUllÈ CURVIUGWE, 33 1

peut-être son origine. I^e génie de l'imitation , particulièrement développé chez les races occidentales^et dont nous avons signalé la trace dans les chapiteaux de nos églises romanes , est marqué au plus haut degré dans ceux de nos cathédrales gotliiques; c'est lui qui ayant commencé k broder des plantes naïves, presque dépourvues de relief, sur les dés énormes des piliers de la transition , fait saillir des crosses végétales à l'extrémité des piliers du xii* siècle , et couronne enfin ceux duxui'par ces branches entières qu'on dirait coupées sur les arbres de nos forêts. Mais , non plus que dans l'époque précédente , ces indices ne. contiennent la formule du système, dont ils révèlent tout au plus l'accent.

Dans cette architecture curviligne, dont je viens d'esquisser rapidement les deux formes primordiales, la Renaissance introduisit, au nom de l'Antiquité, un principe nouveau , celui des ordres manifestes. Mais comme , dans les choses humaines, le bien est toujours atténué par des imperfections inévitables, ce légitime sentiment des ordres se reproduisit sous la forme antique du rhythme rectiligne. Pendant quelque temps on appliqua la mesureda diamètre aux modulations des arcs de la circonférence; pnis, par une conséquence forcée, le rétablissement des ordres de la ligne droite diminua progressivement l'usage des constructions fondéessnr les lignes

333 DE l'art E]f ALLEMAGme.

courbes; de nos jours enfin , sans égard ni pour les traditions de notre art, ni pour les besoins de notre état social^ ni pour les exigences supérieures de nos idées , on a renouvelé, par des copies dont la servilité met assez le vice en lumière, le système entier de l'architecture rectiligne. A cette extrémité que reste-t-il à faire? Faut-il, à la suite de quelques esprits téméraires , se réfugier dans l'architecture ogivale ? ou , comme le conseillent de plus sages , retourner à l'architecture romane? Il me semble qu'il serait plus convenable de poursuivre le dégagement des indicateurs propres à l'architecture curviligne , et d'en régler, sur les proportions finies de notre nature , le développement qui n'a épuisé jusqu'à ce jour que ses termes infinis.

Cependant il faut savoir quelles raisons les Allemands ont de réclamer l'architecture ogivale comme un patrimoine héréditaire. Serait-il vrai que cette architecture et le style que les autres arts lui ont nécessairement emprunté, dussent aujourd'hui fournir une nouvelle carrière en Allemagne? Pour embrasser tous les éléments d'une question si importante, je ne me bornerai pas à interroger les monuments que le principe ogival a produits au-delà du Rhin ; j'examinerai avec soin les constructions principales qui y portent l'empreinte des deux hautes époques du Moyen-Age, décrivant non pas les vagues impressions que l'âme y reçoit , mais les

DE l'architecture CHRYILIGNE. 333

caractères essentiels que l'esprit y découvre, et tâchant toujours d'envisager dans les témoignages du passé les points qui peuvent jeter quelque lumière sur l'avenir.

Trêve*.

La nature y où votre souvenir, solitaires amis, m'apparait toujours plus vif et plus pur, offre en ce moment à mes yeux un spectacle enchanteur. Avant que les habitants de la vallée de Trêves eussent appris de leurs conquérants à orner et à défendre leur ville, ils avaient trouvé un rempart dans les sommets au pied desquels ils s'étaient assemblés, et qui miraient dans les eaux de la Meuse , les on-

336 B£ i/art kn allemaghe.

dula lions de leurs croupes virginales et les abris inviolés de leurs bois. Par des rampes qui ^e déroulent à travers ces forets séculaires, sous l'ombre des chênes teutoniqucs, on descend vers la cité romaine, assise aux bords du fleuve, au milieu des montagnes. Les admirables édifices que le génie de rhommey a élevés, n'ont pas de lignes ni dé couleurs plus belles que celles de la divine construction qui les enveloppe.

Avant d'arriver à la ville , on rencontre dans le village d'igel une pyramide tuniulaire, qu'érigea à sa propre gloire, la famille des Secundini , chaînée, sans doute, au temps des Antonins, des transports de la province, et enrichie parle commerce dont elle y exerçait le monopole. Ce monument, où l'architecture a prodigué son rhythme sacré et où la sculpture a fait intervenir tous les dieux de l'Olympe pour célébrer la fortune de quelques maîtres des postes de Bome, mérite l'attention des antiquaires. Mais les édifices que je veux étudier sont ceux où des idées plus élevées conduisirent l'art à des principes plus purs.

A l'extrémité orientale de Trêves se dresse une construction énorme , célèbre sous les noms de Porte de Mars et de Porte- Noire, et qui présente les traces mêlées de l'art antique et de l'art chrétien. La partie principale de ce bâtiment formait une porte dont les deux faces étaient séparées par un es*

TBÈVES. 337

pacc considérable , et dont les deux voies , surmontées de deux étages de galeries, couraient de part et d'autre entre deux tours saillantes, arrondies au dehors de la ville y carrées au dedans ^ et composées de trois étages. Le motif ordinaire des portes antiques^ où un passage couvert communiquait avec deux tours latérales, est ici développé avec un luxe qui trahit évidemment la décadence. Les cintres pesants, inscrits sous les énergiques entablements des galeries , et mesurés par des colonnes toscanes captives dans les murs, les assises énormes des pierres posées sans ciment les unes sur les autres, et liées autrefois par des crampons de fer dont on ne voit plus que les morsures, indiquent avec certitude une époque ou Tart romain retourne avec pompe à la rudesse de son origine. Effectivement , en dépit des fables de la tradition locale, des documents authentiques autorisent à'croire qiie cet édifice a été bâti par l'empereur Constantin , qui fit de fréquents séjours à Trêves, et qui en releva les lïiurailles.

Un évêque éminent par son savoir et par son caractère, Poppb, qui était né en 979, et qui, après avoir été prévôt de Bamberg , monta sur le siège de Trêves, en 1016, ayant entrepris, en 1028, le pèlerinage de la Terre sainte, y fut accompagné par un moine grec, nommé Siméon, qui revint avec lui dans son diocèse , et qui s'en-* II. dd

336 DE l'art BN AtliEMÀGNE.

ferma dans une des tours de la porté ds Mars. Le pieux reclus mourut en io35; l'évéque demanda aussitôt sa canonisation au pape Bénédict IX, qui l'accorda en io43- Poppo convertit la Porte-Noire en une église, qu'il dédia à la mémoire de son ami, et à laquelle il attacha des chanoines avec un9 riche dotation. Un amas de terre jeté devant le passage des portes conduisait insensiblement du soi extérieur au premier étage de la galerie où Téglise avait été disposée ; Tétage inférieur était consacré à la sépulture. Une apside fiit ajoutée à la tour où le saint avait vécu^ et où il était invoqué ; suffisamment avancée hors des anciennes construc^ tiooSf elle prend de légers contreforts à l'endroit où elle arrondit sa courbe ; à la hauteur du premier étage des tours, elle est percée de quelques pleinscintres modestes qui reposent sur une moulure en biseau j elle est couronnée, au second étage, par une charmante galerie tout ouverte , ornée de colonnettes qui supportent immédiatement le toit, et qui se condensent au-dessus des contre*forts. Cette ga-» lerie par où l'apside se termine , est un des caractères principaux des cathédrales du xi* siècle. Elle se produit ici , avec une naïveté précieuse , encore dé* gagée de la forme du plein-cintre qu'elle adopta presque partout ; le style des chapiteaux, qui sont difiCérents les uns des autres , où aucun ornement naturel n'intervient, où l'on admire les brode«

ne% l€s plus riches » les plus variées » les plus ex* quises du génie oriental» marque avec toute év»* deoce qu'il faut attribuer aux Byzantins , et désî«» gner de leur nom^ l'arcbitecture où ils se trouvent employés^ Un art tout nouveau se révèle ainsi dans l'apside entière ; le goût simple et sincère du principe qu'elle manifeste , contraste de la manière la plus tranchée avec la barbare opulence du monu'» ment romain auquel elle est adossée.

Je ne voudrais pas cependant vous faire croireque l'architecture byzantine fut complètement affran*^ chie de l'influence des Latins } ici sont encore debout des édifices qui montrent tout ce qu'emprunta aux formes consacrées par Rome» l'art érigé en système dans les écoles"" de Constantinople^ Trêves est la ré^ sidence la«plus importante que les Romains aient possédée au nord des Alpes; siège du préfet qu'ils avaieift préposé au gouvernement des Gaules, de la Germanie et de la Grande-Bretagne 9 elle a gardé des traces nombreuses et considérables de leur passage. Le ponjt jeté sur la Moselle , devant la porte septen* trionale de la vUle^ repose encore sur des piles qu'Us ont établies ; au midi, ass^ loin de ses murs actuels, on vient de déblayer l'arène d'un magnifique amphithéâtre, dont l'euripe est taillé dans le roc, et où un aqueduc, plus lointain encore, amenait de l'eau pour les naumachies. Les vignes^ q^ pendent des deux coteaux voisins, étendent leurs pampres pa-

cifiques sur les gradins où s'asseyait le peuple altéré du sang des béteset des hommes; un nid de fourmis remplit le vomitoire par où l'empereur disait son entrée au milieu de la multitude assemblée.

Dans la ville , et dans l'enceinte même derrière laquelle les habitants s'étaient retirés pendant le Moyen-Age, on voit, séparées par un grand intervalle que de beaux jardins remplissaient sans doute autrefois, deux ruines importantes qu'un vaste plan devait réunir pour satisfaire , en un seul lieu, tous les fastueux besoins de la vie antique. Au nord , c'est une immense et longue muraille de briques, partagée par des contre-forts serrés, qui en mesurent toute la hauteur et que des arcs cintrés couronnent et unissent; une rotonde colossale, construite dans le même système , s'élève à l'extré* mité septentrionale de ce mur, et était répétée sans contredit à l'autre extrémité. Etait-ce une' de ces parties du palais impérial, où l'on entassait nnnombrable population des esclaves? Etait-ce, comme l'indiqueraient les deux apsides opposées, une de ces mystérieuses basiliques , qui devaient être les salles de réception et d'audience des empereurs ? Les débris qu'on aperçoit au midi de ceux-là conservent un aspect plus grandiose encore et moins équivoque ; ce sont les restes des thermes qui , selon l'usage général , tenaient aux demeures du prince, recevant ainsi chez lui, par une fiction

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