LES CHATEA.UX DU RHIN
changea en un manoir assujetti à une forme humble et allongée, et autour duquel il fallut aussi fortifier une autre enceinte , couronnée de créneaux , et souvent flanquée de tourelles. Ainsi le donjon qui domine tout , le manoir qui se tient abaissé à ses pieds, le rempart qui les enveloppe tous deux et les garde , composent le plan nécessaire du château féodal. Dans ce plan , l'Allemagne a*t-elle introduit des formes qui nous montrent son génie en possession d'un principe original ?
Lorsque, parti de Cologne , on remonte le Rhin , c'est seulement après avoir dépassé la ville de Bonn qu'on commence à se trouver environné de montagnes. Sur la rive droite du fleuve ç'élève, parmi les sept têtes du Siebengebirge , celle du Drachenfels , montagne symbolique sur laquelle les dragons de la mythologie persane ont fait la dernière halte de leur longue migration; sur la rive gauche, le cratère éteint du Bolandseck emprunte son nom au neveu de Charlemagne, qui s'y fit, à ce qu'on raconte, bâtir un château pour avoir sans cesse sous ses yeux l'île de Nonnenwœrth , où sa fiancée avait pris le voile , trompée par la nouvelle de sa mort. Ces deux rochers, qui, aux bords du Rhin et sur le seuil de ses merveilles, rappellent, au levant, l'origine orientale des Germains, au couchant, leurs plus fameux exploits en Occident , offrent aussi , dans leurs ruines, les deux caractères principaux
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qiàon i^rouve dans toutes celles dont ils ouvrent )« cortège. Le donjon du Bolandseck y qui se dresse pn^ue intact au milieu des décombres amassés i ses pi^s« affecte la forme ronde ; celui du Dracbenfels , dont une paroi est tout entière écroulée , présente au contraire la figure carrée. Il est difficile d'établir laquelle de cas deuic configurations indique Tépoque la plus ancienne ; mais ni dans le château
du Qiolandsecky ni dans celui du Drachenfels, on ne trouve les traces de l'ogive.
Quand on a passé devant Coblentz, gardé, au n^iUisu des prairies de la Moselle y par la citadelle d'Ëbrenbreitstein t qui s'élève sur le bord opposé, lu Bhin commence à marquer, par les inflexions solennelles da son cours , la violence quHl a dû employer pour vaincre les obstacles d'une contrée montueuse. Là, sur la rive gauche, sur son roc inabordable , le Stolzenfels semble épier les richasfes que la Lahn apporta avec ses eaui des montagnes de la Hesse , et qu'elle prend plaisir à dérober sous les charmants ombrages de sa vallée mystérieuse. Le donjon, octogone, parait affecter, dans ce château, les proportions plus élégantes d'un lieu de plaisir; on devine que le manoir, construit k ses pieds , élevant sa haute forme carrée au-dessus des dépendances latérales et portant des tourelles attachées à ses angles , a servi de demeure à un maitra fastuapix qui songeait plus à sa commodité qu'à
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sa défense. Cétait en effet rhabitation de Werner de Falkenstein, qiii fut, depuis 1 388 jusqu'en i4i8y •. archevêque de Trêves , et qui fit dévorer son immense fortune par une bande d'alchimistes établis dans cette construction des derniers âges. Â la même époque , au même style , appartient un petit monument octogone , érigé sur la même rive et nommé Kœnigstuhl; sur sa terrasse, que suppor*tent de fortes arcades, en plein air, au milieu des vergers de Rhensé, à la face du ciel et du Rhin^ les sept électeurs s'assemblèrent quelquefois pour délibérer des affaires urgentes de l'Empire.
En face de Rhénsé , sur un mamelon escarpé , le château de Marcksbourg fut bâti au xiv* siècle par Jean, landgravç de Hesse ; il trahit les habitudes d'une société déjà complexe, cultivée, et ingénieuse à adapter à ses besoins les difficultés imprévues d'une situation abrupte. Divers de caractère autant que de destination , les édifices s'y multiplient et s'y tiennent étroitement serrés; à l'ombre du haut donjon s'abrite une chapelle; à l'un des angles nombreux que la construction semble faire comma pour se mieux modeler sur les aspérités de sa base, l'oratoire gracieux de la châtelaine pend sur l'abime.
Plus loin 9 sur deux cimes voisines et distinctes, Stemberg et Liebenstein portent au ciel leurs donjoni^ jumeaux , tous deux carrés , tous deux en*
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tourés de remparts crénelés ; la tradition en a fait deux frères. Elle raconte qu'une Grecque dont l'un des fils du seigneur ée Liebenstein préféra la n^ain à celle de sa fiancée d'Allemagne , faillit exciter entre eux une discorde mortelle. C'est un des mille témoignages de l'influence que l'Orient exerça sur la race tudesque ; mais à considérer les deux châteaux auxquels celui-ci se rapporte, et où on ne saurait découvrir une ogive , on peut se convaincre que les croisades ne firent que confirmer les Allemands dans leur ancienne prédilection pour le plein-cintre.
Bientôt le Rhin multiplie, au milieu des tt>ches qui s'amoncellent et se resserrent, ses replis plus vi6 et plus marqués. Dans les anfractuosités sauWges où il se précipite 9 la proie est plus facilç à saisir^ les châteaux deviennent plus nombreux et portent les traces plus manifestes des richesses qu'ils ont recelées. Au couchant, au dessus de la ville de Saint-Goar, sont accumulés les grands étages démantelés de Rheinfels , vaste réceptable de rapine, que le comte Diether de Katzenellenbogen fortifia en i^^by sur les ruines d'un monastère. Je ne sais quelle redondance orientale de terrasses , quel luxe mauresque de lignes et d'ornements prêtent l'air le plus magnifique du monde à cette caverne de voleurs ; soixante villes se réunirent pour lui donner l'assaut Après quinze mois d'un siège inu-
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tilé j elles furent forcées, d'agrandir leur ligue afin d'en venir à bout; sur les décombres du château elles proclamèrent enfin la confédération du Rhin. Le fondateur de cette citadelle tirait du pays des anciens Rattes son nom, que, par une vengeance innocente, le peuple a réduit à celui de Katz (chat). Sa demeure ruinée , c'est encore ; dans le langage des habitants, le chat qui guette les rats au passage. Â mesure que les souvenirs populaires se sont altéré , la légende a donné le nom de la souris [Maus) an château deThurnberg, qui érige, sur le rivage opl)>osé , sa grande tour ronde au milieu d'un manoir vaste, opulent , polygonal , d'où Kuno de Falkenstein , archevêque de Trêves ( 1 36a- 1 388) , faisait paître les brebis du Chrî^t.
Sur la rive gauche , deux villes voisines , Oberwe* sel etBaccharach,sont dominées par des constnigf tions féodales où nllernent les formes rondes et carrées. On dirait que Baccharach a été entraîné tout entier dans la ruine de son château ; ses murs , les tours dont ils sont chargés, les maisons qu'ils enVeleppent , les églises qui passent la tête au-dessus de leurs créneaux , portent les traces d'une dévastation qui semble n'avoir puêtre ni consommée ni réparée, pour que subsistât, au milieu de ces paysages romantiques, le mélancolique spectacle de quelque grand châtiment. Cependant, tandis que les ogives brisées de Saint-Werner pleurent au penchant du
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coteau sur cette désolation, riches et heureux, les habitants célèbrent, sous leurs pampres renommés, la fête de Bacchus , qui a donné sdn nom à leur ville. Quand on va d'Oberwesel à Baccharach , il faut affronter la triple menace que font, de la rive opposée, trois des plus vigoureuses conatruclions dont les débris parent les bords du Rhin. Sur la montagne s'élève un château qui porte dans sa haute tour carrée et dans les arcs géminés de ses fenêtres les traces de la grande époque des croisades. Ce formidable donjon emprunte son nom de Gudenfelds à la gracieuse comtesse de Ouda, qui y demeura captive et reine pendant lesdissensionsque termina Tavénement de la maison de Habsbourg. Au pied du château ,1a ville deCaub s'étend au bord du fleuve entre ses deux portes fortifiées. Enfin dans le fleuve même , sur un rocher que les eaux entourent de toutes parts , un piège a été tendu par les seigneurs ; des maçonneries basses et carrées, que flanquent des tourelles courtes, se pressent autour d'une sorte de donjon polygonal , coiffé d'un dôme écrasé. Ce pfalz^ dont le nom indique une résidence princière, était un péage établi par les comtes palatins. Les comtesses y venaient Êiire leurs couches pour donner à leurs héritiers l'investiture du droit qu'on y exerçait , ou celle de la souveraineté même.
Presque en face Tune de l'autre s'ouvrent , à tra-
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Ters les tnontagnes encore entassées y à droite la yallée de Wisperthal , à gauche celle de Furstenthal. Dans la première, ia nature a bâti un palais aux Tents au milieu desquels les voyageurs sont lutines par les esprits ; dans la seconde^ les princes ont établi sur un pic inaccessible, au centre d'un manoir crénelé, la haute et ronde tour de Furstenberg, où habitaient des lutins plus dangereux que les Elfes pour les marchands attardés.
Quand on a passé sous les deux aires démantelées du Sonneck et du Falkenburg , on atteint enfin j au milieu des derniers replis du fleuve, la base de Timmense château de Rheinstisin ; à l'ampleur de ses flancs , on sent que de toutes les cavernes féodales de ce beau pays, c'était celle qui prélevait la première et la plus riche contribution. De roc en roc s'élèvent les nombreux remparts de cette forteresse; sur la pointe la plus avancée^ une énorme tour ronde, pareille à une sentinelle , ' semble surveiller encore la proie; derrière l'antique manoir qu'elle garde, se dresse un autre manoir plus haut et plus vaste qui est flanqué de deux gigantesques tours octogones , et dont les larges murailles, couronnées de créneaux, sontper« cées de fenêtres ogives C'est le seul des châteaux du Rhin où l'on reconnaisse clairement l'emploi de la forme ogivale. Mais si cette forme était , comme disent les Allemands , une propriété de leur génie,
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ne se montrerait-elle pas dans tous les monaments féodaux que nous venons de parcourir rapidement^ et se rencontrçrait-elle seulement dans un édifice que les dimensions de son plan et le nombre de ses angles attribuent au temps où elle allait cesser d'être usitée dans le reste de l'Europe ?
Des montagnes escarpées, qui rétrécissent en cet endroit et font plier le cours du fleuve , cachent le Rbeinstein dans un derniw méandre ; aussitôt qu'on en. est sorti , on voit les hauteurs s'abaisser, les plaines s'élargir, les villes s'épandre au loin parmi les arbres des campagnes ou sur le penchant des petits coteaux, et le fleuve étaler ses flots à l'aise sous des horizons qui s'agrandissent sans cesse. Le riche bourg de Bingen marque, sur la rive gauche , le commencement de ces paysages plus doux ; et sur la rive droite se développe cet interminable vignoble que le Johannisberg domine, et à travers lequel les villages ne s'interrompent plus. On va ainsi pendant des heures jusqu'à Mayence, qui rouvre la série des grandes villes. Il faut dire adieu aux châteaux des montagnes et aux tours menaçantes des seigneurs. Nous allons retrouver au milieu des plaines les monuments religieux qui ont un instant disparu pour faire place aux édifices de la féodalité.
Les forêts de la Germanie jetèrent sur l'Europe ce système du-vasselage qu'elles avaient couvé, et