CHAPITRE IX
Ce que nous appelons l'éloquence ne se distinguoit pas orignairement de la poésie. L'enseignement religieux et moral, les lois même en prenoient la forme, à cause de son intime union avec le chant, qui se confondoit avec la parole expressive ; et même après que l'éloquence se fut, à quelques égards, séparée de la poésie, elle conserva comme elle le rhythme, la mesure, l'harmonie, et conséquemment un certain caractère musical auquel, sans aucun doute, elle doit une partie de ses eOets. Par où l'on voit de nouveau combien sont étroits les rapports entre les arts divers, et combien l'Art même, sous ses spécifications relatives à nos diflerents modes de percevoir et de sentir, est radicalement lié à ce qu'il y a de plus sérieux dans la vie humaine : ce qui, d'ailleurs, apparoît clairement lorsqu'on le considère en soi, au point de vue le plus général, puisque le Beau, objet de l'Art, n'est que le vrai rendu sen-
sible, et que dès lors la fonction de l'Art consiste à attirer, par le charme du Beau, les hommes vers le Vrai qui est aussi le Bien, à le leur faire aimer, et à concourir ainsi au but final de la Création, en l'unissant toujours plus à Dieu.
L'art oratoire comprend le discours et l'action, le discours qui parle à l'esprit, l'action qui parle aux sens. Dans sa complexité, il a, sous d'autres conditions, quelque chose de tous les autres arts; quelque chose de l'architecture, par la disposition, la structure de l'édifice entier du discours ; de la sculpture et de la peinture, par la pose, le geste de l'orateur, l'expression de ses traits; de la danse, par l'harmonie des mouvements ; de la musique, par l'accent de la voix et le rhythme de la déclamation.
Quelque intimement unis que soient ces deux éléments de l'art, le discours et l'action, chacun d'eux peut et doit être considéré séparément, parce que chacun a sa sphère distincte et subsiste à part, bien que l'un et l'autre s'appellent , s'attirent, pour user de ce mot, en vertu d'une réciproque affinité, et ne développent complètement leur puissance qu'en se combinant.
Le discours oratoire se distingue de la poésie en ce que la pensée pure et les procédés logiques y tiennent une plus grande place. Il cherche à con-
vaincre par le raisonnement, il expose, prouve, démontre, selon les méthodes de la science : voilà ce qu'il a de propre. Mais il doit encore persuader, émouvoir, entraîner; c'est sa partie poétique, et la poésie est un des éléments de l'éloquence. Sans cela, l'éloquence n'appartiendroit pas à l'art, elle ne seroit pas l'expression du Beau, le Vrai n'y reluiroit pas sous la forme sensible qui en reproduit la splendide image. Ce que nous avons dit de la poésie s'applique donc également à elle : c'est pourquoi nous n'aurons que très-peu de chose à y ajouter.
L'éloquence peut être divisée en deux branches principales, l'éloquence religieuse et l'éloquence politique et civile.
La première, dans l'antiquité, se confondoit avec la poésie. Les hymnes chantées dans les cérémonies du culte, quelques poëmes, tels que ceux d'Hésiode et des Gnomiques, tels étoient les moyens à l'aide desquels se perpétuoit la tradition des préceptes moraux et des croyances théologiques. Plus tard, les philosophes dogmatisèrent ou de vive voix dans leurs écoles, ou par écrit dans des ouvrages accessibles seulement aux classes lettrées. Ce fut là tout. Les prêtres n'étoient pas des ministres de la parole. Si, dans les sanctuaires mystérieux d'Eleusis de la Samothrace, l'hiérophante communiquoit aux initiés certaines doctrines dont la nature n'est pas
bien connue, il étoit sévèrement défendu de les révéler au vulgaire profane*. Point d'instructions destinées au peuple : un sacerdoce muet. L'éloquence religieuse n'existoit donc pas avant le christianisme. Elle naquit sur les bords du lac de Génésareth et dans les montagnes de Jxidée , avec la prédication de Jésus-Christ, laquelle en est le plus beau modèle. Cette grande prédication, qui devoit renouveler le monde, continuée par les disciples du Fils de l'homme, se propagea dans l'empire romain et au delà chez les barbares , avec une rapidité sans exemple : currit verbum, disoit saint Paul, étonné lui-même de ce merveilleux mouvement. L'enseignement du dogme et des devoirs n'a pas un moment cessé depuis ; étroitement lié au culte, il constitua dès l'origine l'une des plus hautes fonctions du sacerdoce, et c'est à l'influence de cet enseignement oral qu'est principalement dû le développement intellectuel et moral des peuples chrétiens et leur civilisation supérieure. Il leur est exclusivement propre; car, en imitant cette magnifique institution, le mahométisme n'en a conservé que l'ombre, et le vice de la doctrine, son incurable imperfection, l'y a rendue à peu près stérile.