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CHAPITRE VI

DAiNSF. 0(J MOUVEMENT RHYTIIMTOLE.

De l'état le plus sauvage au plus haut degré de civilisation, chez tous les peuples, on trouve, avec un commencement de plastique, la danse et le chant; et, dans la génération de l'Art, la danse ou le mouvement rhythmique, qui manifeste l'ordre à la fois dans le temps et l'espace, lie la sculpture et la peinture, expression de l'ordre dans l'espace, à la musique, expression directe, immédiate de l'ordre dans le temps. Les lignes du mouvement, sa forme, sa figure , se rattachent aux arts du dessin ; par l'élément rhythmique ou par son harmonie, il rentre dans les arts dérivés du son.

En ce sens élevé et général, la danse offre encore une réelle connexion avec l'art dramatique et l'art oratoire, par la pose, l'attitude, le geste, la mimique tout entière; et alors même à l'élément relatif à la vue se joint l'élément musical, l'intonation, l'accent, la voix articulée soumise à des règles harmoniques.

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L'homme se meut en vertu d'une force primitive interne, inhérente à son être, et il se meut d'abord pour des fins de pure utilité, ou pour accomplir des actes instinctifs. Jusque-là, entre lui et les êtres inférieurs doués aussi de mouvement spontané, nulle différence que celles qui résultent de la diversité des natures et des organismes correspondants. Point d'art possible pour l'animal privé de la vision du Vj*ai, et conséquemment de la perception du Beau. On pourra, dans ses œuvres, admirer quelquefois une symétrie , une régularité , une beauté analogue à celle que présentent certaines productions de la nature inanimée; mais cette beauté qui reluit en des œuvres invariablement déterminées par des lois fatales, l'animal l'ignore, il ne la sent pas, et c'est nous qui la découvrons, qui remontons par elle à la source invisible, infinie, éternelle du Beau. Que l'oiseau dans son vol, la gazelle dans ses jeux, décrive des courbes plus ou moins élégantes, déploie plus ou moins de grâce , rien en cela qui ressemble à l'Art, et l'Art ne commence non plus à exister pour l'homme qu'après que l'intelligence a éveillé en lui avec des sentiments nouveaux de nouveaux besoins.

Sitôt, en effet, que l'homme a conçu quelque chose au delà de ce qu'atteignent les sens, qu'il a franchi les bornes de leur étroit domaine, attiré

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par une secrète puissance, par un mystérieux attrait en des régions illimitées où sans cesse il poursuit je ne sais quelle vague image qu'il entrevoit obscurément, comme une forme indécise à travers les vapeurs clu matin ; de ce moment, il s'efforce de la reproduire dans ses œuvres, de la revêtir d'un corps, d'exprimer de toutes les manières et par toutes les voies, ridée qui l'obsède. De là les arts divers qui, procédant les uns des autres ainsi que les êtres et les ordres d'êtres qu'ils manifestent au point de vue du Beau, se dilatent, s'élèvent avec eux, et forment dans leur unité, semblable à celle de la Création, comme le grand clavier de l'harmonie universelle.

Le pas, voilà l'élément initial de la danse, parce qu'il est pour l'homme le mode naturel du déplacement spontané. En vertu même des lois physiques, chaque pas nécessitant une impulsion nouvelle et partant du repos pour aboutir au repos, se divise dès lors en deux périodes, une période croissante et une période décroissante d'.action, ou en deux temps, l'un fort, et l'autre foible : ce qui lui est commun avec le son musical et avec tout mouvement progressif fini. Cette loi générale et nécessaire constitue le rhythme, qui conséquemment a sa racine dans la nature absolue des choses. Nous reviendrons ailleurs sur cette importante loi, en

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traitant de la musique dont elle est le principal fondement.

De la durée égale des deux périodes du rhythme résulte le sentiment de la symétrie ou de l'ordre, et cet ordre symétrique devenant plus sensible encore dans une suite de mouvements ou de sons régulièrement enchaînés, la mesure naît du rhythme, elle en fait ressortir un des éléments essentiels, en même temps qu'elle ordonne et combine, suivant une loi d'unité, les rhythmes diveis.

Les pas se succédant à des intervalles de temps égaux, c'est la marche rhythmée et mesurée. Elle appelle, en quelque manière, le son musical qui s'y marie naturellement. Point de danse muette ; et alors même qu'elle est privée de son complément nécessaire, c'est encore le sens interne de l'ouïe qui dirige et règle le mouvement, apprécie le rhythme et la mesure, et en produit le sentiment.

A partir de la simple marche , la danse se développe suivant les lois universelles de l'Art et suivant ses lois propres. Son développement se divise en deux branches : l'une relative à la direction indéfiniment variable du mouvement, soit rectiligne, soit courbe, se compose de toutes les combinaisons de toutes les lignes harmonieuses ; l'autre comprend les combinaisons également harmoniques des mou-

vements divers du corps entier, du tronc, des membres, du cou, de la tête et du jeu du visage.

Ce n'en sont là cependant que les éléments matériels. Comme tous les arts, la danse doit parler, elle doit être expressive, elle est im mode spécial de manifestation. La sculpture, la peinture représentent les formes extérieures ; la danse représente, non les formes, mais le mouvement, le mouvement spontané surtout, et conséquemment l'instinct, la passion qui le provoque, la pensée qui le dirige. Par les évolutions des chœurs, elle peut, symboliquement au moins, exprimer les révolutions des mondes dans leurs orbites ', ou l'ordre apparent de l'univers. Elle exprime aussi la nature vivante, en imitant les divers genres de progression des êtres animés-; elle glisse, saute, bondit, et se rapproche du vol même. Toutefois, elle n'a qu'une relation indirecte, éloignée avec la création inférieure à l'homme, qui seul est l'objet de ses manifestations immédiates.

Tous les peuples on eu des danses religieuses analogues à leur culte dont elles formoient une partie essentielle; et c'est pourquoi partout aussi elles furent réglées, soit par des lois, soit par des

1. Dès la plus haute aiitiquiti'-, les tiirologiens, les philosophes, les poètes, se rcpréseiitoient coiiiinc une danse céleste les mouvements périodiques des astres dans l'espace.

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coutumes ayant force de loi. Quelques-uns même des mots qui, dans les langues anciennes, correspondent à celui de danse, impliquent une vive émotion interne, une sorte d'enthousiasme religieux. Les danses des bayadères étoient à l'origine et sont encore des danses sacrées, étroitement liées aux antiques idées théologiques et cosmogoniques de l'Inde. Elles expriment d'une certaine façon la nature intime de ses dogmes, l'esprit de ses croyances. Chez les Grecs, point de fêtes religieuses où la danse n'intervînt, quelquefois solennellement grave, restreinte à la marche rhythmée, quelquefois passionnée jusqu'au délire, haletante, échevelée, enivrée , comme dans les dionysiaques. Les unes se rapportoient aux conceptions élevées de la Cause suprême, de l'ordre intellectuel et moral ; les autres au sentiment des puissances aveugles, énergiques, indomptables de la Nature. La strophe et l' antistrophe des chœurs de la tragédie grecque correspondoient probablement à certaines danses déterminées. Des collèges de prêtres, les Saliens, exécutoient à Rome des danses accompagnées d'hymnes consacrés au dieu de la gueire. La Bible nous peint le Roi-prophète dansant, une harpe en main , devant l'arche du Seigneur. De véritables danses ont été anciennement introduites dans le culte chrétien, et s'y conservent encore en quelques

pays^ Les rites accomplis autour de l'autel ne sont eux-mêmes au fond que des danses symboliques, non plus que les processions parmi lesquelles il en est de si touchantes. Celles qui ont lien dans la campagne, au retour du printemps, pour appeler sur les travaux de l'homme la bénédiction de celui qui fait croître et mûrir les fruits^ rappellent les Arvalia des Romains. Quoi de plus poétique, de plus grand et de plus doux, que celle où le Christ, sortant de son sanctuaire, vient mystiquement voilé, sous les feux du soleil versant des flots de vie et de lumière, recueillir au milieu des fleurs, des feuillages, des parfums, des chants d'amour et de joie, les hommages de ses frères délivrés et sauvés par lui?

Plus ils sont rapprochés de la nature primitive, plus les hommes ont de penchant à manifester les idées qui les préoccupent, les sentiments qui les émeuvent, par des moyens propres à frapper les sens ; et, chose remarquable, aux époques de décadence et de corruption, ils se montrent également

1. « L'usage dans lequel étoient les anciens peuples de ne jamais séparer la danse de la musique se conserve encore dans les chants religieux des chrétiens d'Ahyssinio, suivant ce que m'ont assuré les prêtres et le patriarche de cotte Eglise, que j'ai eu occasion de consulter à ce sujet, dans les fréquentes visites qu(i je leur ai faites au vieux Caire, où ils ont un hospice. » Villoteau, Ikclierclws sur Panaloyie de la musique avec les arts qui ont pour objet l' imitai iorh du langage, t. I, p. 57.

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enclins à ramener l'Art à la pure sensation, jusqu'à ce qu'enfin, privé de l'esprit qui l'animoit, il s'ensevelisse dans la matière inerte et ténébreuse. Les croyances, les mœurs des peuples enfants, leurs passions, quelles qu'elles soient, s'expriment par des mouvements rhythmés. Ils ont des danses guerrières, des danses funéraires, des danses qui représentent toutes les scènes de la vie, et où se révèle distinctement le caractère de chacun d'eu?v. Autres sont celles des nègres sous leur ciel brûlant, des races ardentes et molles des contrées voluptueuses, des régions embrasées ; autres celles des rudes habitants des zones septentrionales.

A mesure que, la civilisation se perfectionnant, le sentiment du Beau se développe, la danse, comme tous les arts, se développe également. Instinctive d'abord, spontanément inspirée par la nature, la symétrie, la mesure, le rhythme, s'y marquent de plus en plus : elle croît à la fois en variété, en unité; elle aspire à réaliser un type idéal ou le Beau dans ses rapports avec les poses, les attitudes, les mouvements de l'homme; et, de cette beauté purement extérieure, elle s'élève par le geste, par l'expression des traits, jusqu'à la beauté que l'esprit seul contemple, unissant ainsi aux arts qui ont pour objet immédiat la manifestation des formes sensibles, ceux dont l'objet direct est de manifester les

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sentiments, les passions et les idées mêmes. Et comme, en outre, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, elle se lie d'une manière intime à la musique, et aussi aux arts dramatique et oratoire, on voit qu'aucun art n'offre une si grande complexité que la danse. Elle a pourtant ses limites propres, au delà desquelles , passant dans un domaine qui n'est pas le sien, elle tendroit à confondre, au détriment de l'art véritable, ce qui naturellement est distinct. Les exemples n'en sont pas rares dans les siècles de matérialisme. La mimique et la pantomime , pour lesquelles quelques anciens peuples se passionnèrent si vivement, étoient une sorte de danse. Les Grecs l'appeloient orchdse , les Latins sultatio. Renfermée dans ses justes bornes, cette danse expressive, qui forme encore un des éléments de la nôtre, est un des anneaux de la chaîne magnifique dont se compose l'Art entier, mais elle ne sauroit suppléer aucun des autres anneaux entre lesquels elle établit une liaison harmonique. On l'a néanmoins essayé en certains âges où la vraie notion et le sentiment délicat de l'Art s'étoient perdus presque totalement. Lors du déclin de l'empire, les Romains, dépravés par les jouissances des sens, réduisirent à une pure pantomime l'ai t dramatique, dénaturé dès lors complètement. Au quatrième siècle, on ne jouoit plus la tragédie, on la dansoit.

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Ainsi, pour exprimer la repi'ésentation sur la scène des aventures de Mobé, de ce drame touchant et terrible, on disoit : Sali are Nioben.

Considérée en général, la danse a ses lois, analogues à celles de la sculpture et de la musique. Par ce qu'elle renferme de plus intime, elle doit correspondre à un ordre de pensées et de sentiments qu'elle manifeste h sa manière , en même temps qu'elle s'efforce de reproduire, sous des conditions extérieures, un modèle idéal de beauté, sans lequel aucun art n'existe. Cette beauté idéale se compose de deux éléments, la majesté, l'élégance, la grâce, l'harmonie enfin des lignes du corps, que recherche la statuaire, et l'harmonie des lignes du mouvement, correspondante au rhythme musical. Toute danse doit, comme le chant, procéder d'un motif principal, qui toujours reparoisse, que l'on sente toujours, dans la variété de ses développements, et qui les ramène à l'unité. Il forme, en un sens très-exact, la mélodie de la danse : tout le reste y doit être subordonné. Les mouvements secondaires, ceux des chœurs, l'accompagnent et le complètent en se liant à lui harmoniquement : ils en sont, pour ainsi parler, les accords. La vraie puissance de l'Art réside avant tout dans la mélodie fondamentale , et ensuite dans la perfection des rapports qui l'unissent k son complément harmo-

nique. Ce qui ne fait ressortir que la souplesse et l'agilité musculaire doit être ménagé avec une sobriété extrême. Les tom's de force, les simples ornements, plaisent un moment, étonnent, comme dans la musique , à cause de la difficulté vaincue ; mais, étrangers à l'art réel, il est au moins trèsrare qu'ils n'en aiïoiblissent pas l'impression.

Observons, à l'égard du rhythme, que les animaux mêmes le sentent, tant il a dans la nature de profondes racines. 11 excite, comme on le sait, et soutient la marche du chameau, sans doute en stimulant la force productrice du mouvement. Il exerce sur l'homme même une action analogue. Le tambour, le cornet , le clairon , ne règlent pas seulement le pas du soldat, ils l'animent encore, et diminuent la sensation de lassitude. Déjà presque épuisé par les travaux du jour, le nègre fera souvent une longue route pour passer la nuit en des danses qui semblent réparer ses forces. Les faits de ce genre et , en général , la passion de la danse si vive chez les peuples de mœurs simples, spécialement en ceitains climats et dans certaines races, pourroient donner lieu à des recherches physiologiques curieuses. Le plaisir exalté, l'espèce d'enivrement qu'elle procure, n'est pas uniquement dû au sentiment de l'Art, puisque l'Art quelquefois y appa'roît à peine. Il est présumable qu'il s'établit

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entre les danseurs, surtout de sexe différent, une secrète communication, une sorte de coui'ant magnétique, qui agit puissamment sur l'appareil nerveux. Et quant à l'influence du rhythme sur la marche soit de l'homme, soit de quelques animaux, dont l'organisation devroit être , sous ce point de •vue, attentivement examinée, leur mouvement progressif étant par sa nature essentiellement rhythmé, tout ce qui provoque en eux la sensation du rhythme doit aussi provoquei- le mouvement qui y correspond, et en diminuer la fatigue proportionnellement à l'excitation.

Avant de quitter le sujet traité dans ce chapitre, il est bon de faire remarquer de nouveau l'intime liaison des diverses branches de l'Art, varié dans ses manifestations comme nos facultés, radicalement un comme l'homme même. D'où il résulte que l'objet de l'Ait, c'est-à-dire le Beau, est aussi essentiellement un , absolu dès lors , infini en soi, bien que ses reflets dans la Création soient finis ainsi qu'elle; et c'est pourquoi, à quelque hauteur que l'Art ait pu s'élever, il tend toujours au dehà, par un éternel mouvement d'ascension vers son dernier terme. Et le terme où il tend est aussi le principe d'où il sort, car il cesseroit soudain d'exister, si ce terme cessoit d'être, ou si, continuant d'être, l'homme cessoit d'en avoir le sentiment et

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la vision. Ainsi l'Art prouve Dieu, et la grandeur de l'homme uni à Dieu et possédant la conscience de cette union ; il est le culte instinctif et naturel que rend à l'Être souverain la créature intelligente, puisqu'elle exprime par lui sa conception des choses et de leur suprême Auteur, l'admiration, l'amour, tout ce qu'elle ressent en soi à la vue du mystérieuxmodèle, de la beauté inénarrable qu'elle contemple avec ravissement.

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