CHAPITRE VIII
En un sens général et rigoureusement vrai, la poésie est l'Art même, ou le Beau incarné, revêtu d'une forme sensible. Ainsi l'univers est une grande poésie, la poésie de Dieu, que nous nous eiïorçons de reproduire dans la nôtre. Et parce que nous ne saurions embrasser l'œuvre du Créateur dans sa variété sans limites, ni le comprendre dans son unité, nous morcelons cette divine poésie, suivant la diversité de ses relations avec nos facultés divei-ses, et avec les divers ordres de moyens dont nous disposons pour manifester nos idées et les imp/essions qui nous affectent. De là les arts divers, simples fragments de la poésie universelle. L'architecture est une poésie, la poésie du monde des corps, des formes inanimées; la sculpture, la peinture, sont une poésie, la poésie du monde organique, des formes vivantes et des couleurs; la musique aussi est une poésie, la poésie des «ons, qui expri-
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ment la forme intime, invisible des êtres, leur nature, en im mot, et, dans les plus élevés, les sentiments qu'excitent en eux les types éternels que l'esprit contemple, et les choses extérieures que perçoivent les sens. Toutefois, bien qu'il y ait dans tous les arts une poésie véritable, qu'elle en soit le fonds réel, qu'on n'en puisse apprécier les productions que par la mesure, pour ainsi parler, de poésie qu'elles renferment, on a partout donné plus spécialement ce nom à l'art dont le langage articulé est le moyen. Et c'est qu'en effet le langage où l'idée étroitement unie à sa forme sensible et moins voilée par elle apparoît dans sa pleine splendeur; le langage qui agit sur toutes les puissances de l'homme, pour produire simultanément et la vision interne du modèle idéal et le sentiment qui en constitue la possession, la jouissance intime, est la plus haute expression du Beau.
Cependant le langage, moyen de la poésie, n'est pas la poésie même. En vertu de lois fondées sur l'essence absolue des choses, il manifeste les pures idées et leurs rapports logiques. Or les idées et leurs rapports purement intellectuels ne sont point du domaine de l'Art. L'Art implique l'idée, il est vrai, mais l'idée rendue saisissable aux sens. Il a pour symbole et pour type l'univers, où Dieu se révèle dans l'innombrable multitude des êtres qui le re-
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flètent partiellement et, sous les conditions matérielles de toute existence finie, en offrent l'imparfaite et obscure image. La poésie, ce n'es't donc pas Dieu abstraitement conçu par l'esprit, mais la manifestation extérieure de Dieu, l'univers qu'il pénètre et anime de sa vie, qui, dans l'espace illimité, en est comme l'ombre immense et magnifique ; la poésie, c'est tout ce que ce grand et ravissant spectacle, contemplé par l'homme, fait naître en lui de pensées, de sentiments, d'aspirations inénarrables, d'admiration, d'amour; c'est enfin l'homme même se reproduisant au dehors, manifestant sa propre nature dans ses rapport^ avec les choses et l'Auteur des choses : c'est l'incaj-nation du Verbe invisible, irradiation interne de son intelligence, de sa forme, par lequel, comme l'Être infini, Use dit à lui-même tout ce qu'il est.
Ainsi la poésie n'est pas l'expression immédiate du Vrai, m^^is l'expression du Beau; elle joint à l'idée pure l'image qui lui donne un corps, et les sentiments qu'elle excite naturellement en nous. Pour réveiller ces sentiments, pour peindre cette image, il faut dès lors qu'elle cherche s?s moyens dans les éléments physiques et physiologiques du langage, dans le son expressif, dans le rhythme, le mouvement, la cadence, la mesure. Par là elle se lie à la musique; et, en effet, issue de la même
racine, elle en est le développement, un développe ment correspondant àcelui qui s'opère dansThomme, lorsque, sans cesser de sentir, il commence àpenser. Voilà pourquoi originairement la poésie et la musique étoient inséparables. Elles se complétoient l'une l'autre ; unies intimement, elles formoient comme une indivisible manifestation de l'homme tout entier ; et, en se séparant plus tard, elles ont conservé une mutuelle attraction, une affinité réciproque qui rappelle encore leur primitive unions La poésie a pareillement de nombreuses relations, quoique moins directes, avec les autres arts. Elle reproduit les formes corporelles, animées et inanimées, elle les rend présentes, elle pétrit la matière inerte, elle cisèle des reliefs, elle grave, dessine, colore, elle déploie devant l'œil interne toutes les richesses de la Création.
On ne doit pas confondre la poésie avec le vêtement de la poésie, ses formes matérielles. Le vers est une de ces formes, et la plus générale, mais il n'est pas la seule, il n'appartient pas rigoureusement à l'essence de l'art. 11 peut y avoir de la poésie sans vers, c'est-à-dire sans un certain mètre symétrique, comme il y a des vers sans poésie. Rien de plus variable, d'ailleurs, que la forme poétique
1,. Le poëtc no paile pas, il chante : cette expression est de toutes les langues.
du langage chez les peuples divers. Dépendante du génie de chaque langue, de sa constitution logique et prosodique, de son accent propre, elle offre des diff'érences telles que l'on ignore même ce qui la caractérisoit dans quelques langues anciennes, dans l'hébreu, par exemple, quoique la sublime poésie de la Bible nous ravisse encore d'une admiration que tant de siècles n'ont point affoiblie. Quelles que soient, au reste, ses innombrables modifications, elle implique toujours un élément harmonique plus ou moins apparent, plus ou moins voilé, un choix, une combinaison, un enchaînement de sons expressifs, avec un rhythme ou une suite de rhythmes analogues à la pensée, au sentiment que la parole exprime, et qui concourent à le produire par leur impression sur les sens. Mais ces rhythmes peuvent être ou ne pas être réguliers, symétriques. Symétriques, ils constituent le vers ; dépourvus de symétrie, ils deviennent ce qu'on appelle la prose.
Ces deux ordres de rhythmes ont une liaison également intime avec l'art musical, mais avec des systèmes de musique différents. La prose correspond à la musique fondée sur la tonalité grégorienne ou ecclésiastique. Privée comme elle de mesure rigoureuse, comme elle aussi elle varie les rhythmes et les enchaîne à son gré, plus près, sous
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ce rapport, de la nature dont elle suit librement les inspirations. Le vers correspond à la musique assujettie aux règles sévères de notre tonalité moderne. Il est restreint à des conditions déterminées de rhythme et de mesure : d'où résulte, à raison des retours périodiques, de la cadence obligée, du mètre uniforme, une impression plus vive d'harmonie, mais d'une harmonie matérielle qui, seule, n'exprime rien, quoiqu'elle se prête à tout exprimer par des combinaisons, je dirois presque des altérations chromatiques^ dont un des effets est de voiler la symétrie même qui distingue le vers de la prose, d'en atténuer la monotonie.
Ainsi l'harmonie exclusivement propre au vers a un rapport direct aux sens. L'harmonie du langage affranchi des entraves d'une mesure symétrique, s'identifiant avec le son et l'accent expressifs, a un rapport direct au sentiment ou à l'esprit. Il est clair qu'ici nous ne parlons que des caractères distinctifs de ces deux ordres d'harmonie, qui ont, en outre, de nombreux caractères communs. A l'origine, ils se confondoient, ainsi que nous l'avons plusieurs fois remarqué. Lorsque ensuite ils se divisèrent, lorsqu'il exista deux sortes de discours, le discours libre et le discours mesuré, la prose et le vers, le vers, par ce qu'il a d'artificiel, d'éloigné en ce sens du langage ordinaire, dut mieux convenir dans la
bouche des dieux, des monarques, des héros, des grands, de tous les personnages supposés, d'une manière quelconque, au-dessus de l'humanité, ou seulement en dehors d'elle. A une nature de convention il falloit une langue aussi de convention : de là dépendoit, enpartie, la vérité del'Art.Mettezenprose ï Iliade, V Enéide, Athalie, Rodogune, et, dans un genre bien différent, lesAnimouxmidadesdelajjeste, le langage sera, sans aucun doute, matériellement plus naturel, mais en même temps il sera moins vrai. On ne sauroit trop rappeler cette belle loi d'unité, en vertu de laquelle le développement de l'Art représente, dans ses phases progressives, le développement de l'homme qui représente lui-même le développement de la Création. Nous l'avons montré pour l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique. On a vu que, comme la structure physique de l'univers étoit tout ensemble le lieu primitif, la matrice où se forment les êtres de plus en plus parfaits, et le temple que Dieu remplit de soi, le temple étoit aussi la première production de l'Art humain, le lieu primitif, la matrice de tous les autres arts, qu'il engendre successivement par une sorte d'évolution organique et spontanée. Ainsi la poésie, expression directe de l'homme intelligent et moral, fut d'abord un élan vers le Créateur, une voix d'adoration , de reconnoissance et d'amour.
Les anciens Védas ne sont qu'un recueil d'hymnes, et les chants conservés dans les sanctuaires de l'antique Grèce, répétés de siècle en siècle dans les cérémonies des mystères, n'étoient que cela non plus. Le mouvement instinctif vers le principe infini de l'être est, dans la sphère de ce qui sent et pense, la manifestation de la loi nécessaire, selon laquelle les êtres de tous ordres gravitent vers le Centre éternel, vers la cause suprême, raison de leur origine et terme de leur tendance. La puissante attraction qui lie les mondes aux mondes jusqu'aux dernières limites de l'espace n'est qu'une branche de cette loi souveraine et universelle. Radicalement toujours identique, elle se diversifie dans ses apparences, mais ses apparences seules, à mesure que les êtres s'élèvent. Au moment où elle naît à l'intelligence, une impulsion interne, naturelle, indélibérée, porte la créature à chercher la vie à sa source même, à l'aspirer en soi, à se désaltérer à la mamelle divine, comme l'enfant à celle de sa mère. Ses désirs, son amour montent d'euxmêmes, montent perpétuellement ; elle voudroit se plonger, se perdre dans cet immense océan du Vrai, du Bien, du Beau, dont elle découvre à peine une ombre, s'y dilater sans fin, s'y abreuver de la lumière vivante, pur aliment de l'esprit, s'absorber en elle, devenir un avec ce qui est tout. Ces désirs.
cet amour, incarnés dans la voix, s'exhalent en accents mélodiques ; telle est la première poésie.
Bientôt après, le besoin de savoir développant la pensée, l'homme essaya de s'expliquer les phénomènes qui frappoient ses regards, de s'expliquer lui-même ; il se demanda ce qu'il étoit, comment il étoit, pourquoi il étoit, il interrogea sa raison sur la cause nécessaire et siu* les effets contingents, sur Dieu et sur l'univers. Il commençoit là une tâche laborieuse et grande, la tâche incessante de l'humanité, continuée toujours, jamais accomplie. Ses premières vues, toutes instinctives, toutes d'intuition immédiate et d'illumination soudaine, marquèrent à la fois la naissance de la religion en tant que dogmatique, car elle avoit comme sentiment, nous venons de le montrer, une origine antérieure, et celle de la philosophie qui a sa racine dans la religion. Alors parurent les poëmes théologiques et cosmogoniques , qui coïncident chez tous les peuples avec l'époque sacerdotale, et dont se composent principalement leurs livres appelés sacrés, ou simplement le Livre, parce qu'il contenoit, selon la croyance reçue, la parole par excellence, la parole inspirée, divine. De l'idée sous laquelle on concevoit Dieu, dérivoit celle qu'on se formoit de son œuvre; car on ne pouvoit qu'appliquer à l'être contingent l'idée antérieure de l'Être néces-
saire, et la cosmologie n'étoit en réalité que l'incarnation da la théologie. Essentiellement liées Tune à l'autre, elles se produisirent partout simultanément. Ainsi la Genèse s'ouvre par le récit de la création, récit empreint du génie antique, où la pensée, d'une profondeur qui étonne notre science même, se produit sous des formes sublimes de simplicité, et d'une majesté plus qu'humaine.
Puisque nous avons nommé la Genèse, achevons ce qui nous reste à dire de la poésie des Hébreux, d'autant plus qu'elle n'offre presque aucun point de comparaison avec la poésie des autres nations contemporaines.
Ce qui la caractérise d'abord, c'est l'idée traditionnelle parmi les Juifs, et sur laquelle repose toute leur législation, de l'unité de Dieu, et du choix fait par lui de la race d'Abraham, pour être son peuple de prédilection; race sainte, race bénie, que ses croyances, ses lois, ses mœurs, séparoient des races profanes avec lesquelles il lui étoit défendu de se mêler, et sur qui, conduite par un chef mystérieux annoncé dès les premiers temps et perpétuel objet de son attente, elle devoit un jour étendre sa domination. De là, dans les poëmes hébraïques, quel qu'en soit d'ailleurs le sujet, un fonds unique alors de spiritualisme sévère quant à la pensée, bien que l'expression abonde en images, et une
aspiration véhémente vers l'avenir, où, sous un voile mystique, germoient les grandes destinées du peuple de Dieu et ses magnifiques espérances. Impatiente du présent, baletinte de désir, toute sa poésie est prophétique : elle est prophétique dans les hymnes, les prières, dans les chants passionnés, les avertissements, les imprécations, les menaces de ces hommes étranges, qui, tout à coup saisis de l'esprit au fond des solitudes où d'ordinaire ils vivoient retirés, lançoient leur parole ardente contre les hommes d'iniquité, contre la multitude rebelle au Dieu de ses pères, contre les grands, les rois dont l'exemple la détachoit de son culte, contre les prêtres corrompus et prévaricateurs ; elle est prophétique, soit qu'elle rappelle en de graves sentences les préceptes de la sagesse, soit qu'elle soupire les chastes amours de l'époux et de l'épouse, soit qu'en des récits d'une grâce ravissante elle peigne les mœurs des âges primitifs, la suave innocence de cette vie antique qui s'écouloit sous un ciel pur, calme et limpide comme l'eau du rocher, au milieu des champs et des pâturages.
tu poëme d'origine peut-être arabe, peut-être chaldéenne, mais d'une grande ancienneté chez les Hébreux même, présente un caractère à part. Nous voulons parler du livre de Job. L'immense question du bien et du mal, dans ses rapports avec la jus-
tice de Dieu et l'état terresti'e de l'homme, y est traitée selon la large manière des premiers temps, où l'image poétique, l'expression pittoresque, la parole qui émeut, remplaçoient les procédés logiques du discours, sans que la pensée principale ressortît moins claire et moins vive. Cette pensée principale, dans Job, est que Dieu ici-bas distribue les biens et les maux, suivant des décrets toujour,^ justes et des desseins providentiels auxquels nous devons croire fortement, bien que nous ne les puissions ni connoître, ni comprendre. Il est à remarquer qu'on ne trouve dans ce livre aucune allusion à la chute originelle de l'homme, dont le péché se seroit transmis par la génération à ses "descendants, et qu'aucune des idées de l'auteur n'a de relation à ce fait, qui lui auroit fourni une solution directe du problème qui le préoccupoit. Jamais, du reste, il ne s'éleva des entrailles humaines une plus sombre lamentation; jamais la misère radicale de notre condition présente, lorsqu'on la compare aux aspirations intimes de notre être, n'éclata en plaintes plus douloureuses et plue amères, en cris plus déchirants. Ce sont les déses poirs d'un désir infmi, que calme et transforme enfin dans la paix d'une tranquille attente une foi également infinie.
Les vastes épopées indiennes, postérieures à l'é-
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poqiie purement théologique, révèlent un progrès avancé déjà. Des conceptions philosophiques nées du besoin nouveau de remonter des effets aux causes, des phénomènes fugitifs, variables, à l'invariable, à l'éternelle raison des phénomènes, manifestent la croissante activité de l'esprit. L'homme se dégage du sein de la Nature ; il apparoît comme être personnel, ayant conscience de soi, réagissant par sa force libre contre les forces fatales qui le pressent de toute part. Ce n'est cependant pas l'homme pleinement affranchi, l'homme réel, mais une sorte de symbole historique et mythique de l'humanité commençant à se délivrer de ses liens, à briser son enveloppe, etplongée encore en partie dans la substance absolue dont elle émane, selon l'idée indienne, et dans l'univers primordial, l'œuf divin, matrice commune des êtres.
Cette poésie de l'antique Orient se distingue à la fois par une étonnante grandeur de pensée, et par une puissante vertu plastique. Abondante en formes, en couleurs, inondée d'une lumière ardente, elle se déploie avec l'éclat et la magnificence de la nature dans ces riches contrées, et, comme leurs fleuves profonds, immenses, roule ses larges ondes qui vont se perdre dans un océan insondable et sans bornes.
En des temps postérieurs, l'Inde eut aussi son
drame, dérivé de son épopée. Qui, dans Sacounlala, où règne un sentiment si vif de la création extérieure, d'où s'exhale un parfum si délicat et si suave de simplicité antique, qui ne croiroit lire un épisode du Maha-Barata, ou du Ramayana?
Aucuns monuments poétiques de ces âges antérieurs à l'histoire certaine ne se sont conservés chez les autres peuples asiatiques, excepté peut-être quelques chants recueillis dans le Chi-King, froides productions où on retrouve seulement le caractère grave et moral d'une nation qui semble avoir été , dès son origine, totalement privée du génie des arts. L'Egypte ne nous a non plus rien laissé. Il est même douteux qu'elle ait eu, avant l'invasion des Perses, d'autre poésie que les hymnes religieuses ^ Cette poésie sacerdotale, expression du dogme et des sentiments instinctifs qui élèvent l'homme vers la Divinité, fut également l'unique poésie des Grecs, jusqu'au temps où, la race dorienne ayant définitivement prévalu, tous les arts affranchis prirent une direction nouvelle. Avec Homère l'épopée naquit, une épopée, à plusieurs égards, très-différente de celle que nous avons vue se produire dans l'Inde avec le développement de la raison philosophique et
1 . Les Égyptiens àvoient des chants consacrés aux divers travaux; mais ces chants destinés à régler le mouvement par le rhythme, étrangers dès lors à la poésie, ne sauroient être rangés parmi les productions de ce dernier art.
de l'activité humaine. Chose singuhère en apparence, elle offre à la fois un spiritualisme moins prononcé et une moins vive préoccupation de la Nature et de ses puissances fatales. Et c'est que l'épopée indienne, liée à des idées selon lesquelles le Créateur et la Création n'étoient que deux faces d'une même unité, spiritualisoit la matière et matérialisoit l'esprit dans cette unité indivisible, prêtant ainsi à la Nature et à ses énergies le caractère d'infini propre à la Cause suprême, à l'Être nécessaire, absolu; et qu'en outre, par une conséquence de ces primitives conceptions, ne voyant qu'une fiction, une illusion de la pensée dans Findividualisation des êtres au sein du grand Tout, elle représentoit bien plutôt l'homme cosmique que l'homme véritable, circonscrit en soi, doué d'une existence individuellement complète.
Homère nous transporte en un monde correspondant à des conceptions directement contraires. L'unité panthéistique a été brisée. En possession de lui-même, de la plénitude de sa vie, de sa personnalité, l'homme n'est plus cette espèce d'ombre flottante comme un type idéal dans l'immensité de l'Etre infini. L'Être infini lui-même, cessant d'être l'objet de la contemplation pure de l'esprit, est rentré dans ses mystérieuses profondeurs. Il n'en reste qu'une image décomposée selon ses aspects
divers, et revêtue de la forme humaine. L'homme étoit absorbé en Dieu et dans la Nature une avec Dieu, Dieu est maintenant absorbé dans l'homme. Multiplié individuellement, il agit comme lui, se passionne comme lui, et ces Dieux humains qui se divisent, s'injurient, se combattent, s'irritent, s'apaisent, s'affligent et se réjouissent, ne se distinguent de lui que par le privilège de l'immortalité et par une puissance plus grande.
Ainsi l'épopée homérique marque l'époque où l'homme, ayant acquis une pleine conscience de soi, se sentit libre au sein de l'univers; et en même temps elle représente ses modes d'activité, la religion, les lois, les coutumes, les mœurs, la civilisation enfm, telle qu'elle se développa chez les Grecs sous l'influence dorienne. Récemment descendus de leurs âpres montagnes, tout près encore de l'état grossier, à moitié sauvage, de leurs rudes ancêtres, ils offrent un mélange singulièrement poétique de barbarie et d'héroïsme, de passions farouches et de tendresse naïve, d'idées morales, imparfaites, confuses, et des sentiments les plus délicats, des instincts les plus généreux. Leurs yeux, où tout à l'heure étinceloit la colère, se mouillent des saintes larmes de la pitié. Les liens de la famille et ceux de la sympathie ont formé parmi eux la trame première, indestructible de la société.
Le père, la mère, l'époux, l'épouse, l'enfant, le frère, l'ami, tout a son modèle d'une vérité, d'une beauté presque inimitable, dans cette poésie simple et magnifique , qui tantôt vous émeut par la vive peinture des tristesses et des joies, des craintes et des espérances, des biens si fragiles, des maux si nombreux, des infortunes si amères de la vie et de ses soudaines catastrophes; tantôt vous égare au milieu des doux enchantements de la nature, dans les bois suspendus aux flancs des coteaux, le long d'un ruisseau qui serpente à travers de riantes plaines, ou d'un torrent qui tombe des rochers, en de frais vallons, en des champs couverts de jaunes épis qui plient et se relèvent sous les nuages mobiles chassés par les vents, et sur les rivages de la mer bruyante. Le charme de la langue sonore, accentuée, sa merveilleuse richesse, l'infmie variété de ses nuances, ajoute à ces prestiges un prestige nouveau. Tour à tour rapide, majestueuse, sombre, heurtée, gracieuse, suave, l'harmonie du vers peint à l'oreille ce qu'expriment les mots, soit que le Père des Dieux ébranle l'Olympe d'un mouvement de ses sourcils, soit que le souffle du temps détache de leur tige les générations humaines comme des feuilles d'automne.
L'épopée, on le voit, correspond à une phase très-remarquable du développement de l'homme,
dégagé de ses liens antérieurs et devenu un être personnel. Cependant le travail, pour ainsi parler, formateur de l'individu dans sa complète indépendance, n'est pas encore entièrement achevé. La vie, l'action individuelle se fond, s'absorbe dans l'action, la vie sociale, dans l'unité de race et de nation. L'épopée est l'histoire sous sa première forme, sa forme poétique, à l'époque des croyances naïves, alors que l'imagination ignorante des causes les personnifioit en des multitudes d'êtres dont la nature vague et la puissance indéfinie permettoient de créer un monde de merveilles, en harmonie avec le sentiment natif dans l'homme d'un pouvoir mys^ térieux, immense, avec ses désirs illimités, et ce je ne sais quoi d'intime et de caché qui l'attire au delà du cercle étroit que tracent autour de lui les réalités matérielles. C'est pourquoi l'épopée n'appartient qu'à la jeunesse des peuples, à l'âge qui précède celui de la science, de la pensée sévère, des procédés logiques, de l'activité renfermée dans la sphère naturelle du possible et que règlent ses seules lois. Elle contient le germe du drame, et n'est pas le drame; car le drame, c'est l'individu, non pas en dehors de la société, mais y vivant d'une vie qui part de lui et revient à lui, s'y manifestant par ce qui le caractérise et le constitue distinctivement. Toutefois, si le drame en ce sens dérive de l'épo-
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pée, en est le développement nécessaire, comme le développement de l'individu est une suite nécessaire de l'évolution progressive de la natui:e humaine, le drame, en un autre sens, dérive aussi de la poésie théologique et sacerdotale. Platon nous apprend^ que la tragédie avoit une origine trèsantérieure au temps de Thespis et de Phrynique, antérieure même à la fondation d'Athènes. Cette antique tragédie, expression des croyances religieuses, les mettoit en action; elle présentoit aux yeux les mystères invisibles de Dieu et de la Nature, les secrètes énergies de l'univers, les Puissances célestes, terrestres, infernales, personnifiées, revêtues d'un corps, parlant la langue de l'homme et gouvernant ses destinées. Elle le montroit en lutte avec ces Puissances terribles, inexorables, dont il de\ oit enfm triompher, de celles du moins qui le courboient sous la main de fer d'une nécessité fatale. Le Prométhée d'Eschyle est pour nous le type de ce drame sombre, d'une grandeur gigantesque, d'une poésie semblable à ces mouvements profonds qui remuent l'océan jusqu'en ses plus ténébreux abîmes. On aperçoit dans Sophocle même de frappants vestiges de cette poésie primordiale. Sa trilogie d'OEdipe ollre une parenté manifeste