Minos
avec le drame des âges précédents, quoique le sien tienne de plus près par le caractère historique, par la peinture des événements et des passions réelles, à l'épopée d'Homère. Il y a sa racine principale, et ce qui l'en distingue, c'est que l'épopée, comme nous l'avons dit, représente, dans une narration étendue et complexe, une race entière, un peuple, et l'ensemble des choses dont se compose sa vie commune : sa religion , ses lois , ses opinions , ses mœurs; tandis que, dans un fait unique, reproduit avec l'illusion de la réalité, la voix, l'accent, le geste, le drame représente l'homme individuel, sa vie distincte et propre. Dans l'évolution de la poésie, pareille de tout point à l'évolution de l'humanité même, il est une des expressions du changement qui s'opéra en elle et se refléta dans l'Art, lorsque l'hymne devint l'ode, lorsqu'aux poètes théologiques, interprètes du dogme et de la loi morale, Orphée, Musée, et tout ce cycle primitif des chanteurs divins, succédèrent les poètes interprètes de l'homme et de sa nature intime, Tyrtée, Alcée, Simonide, Pindare, Sapho, Anacréon, et la foule des lyriques, échos de ce monde qui soupire, gémit, gronde, s'irrite au dedans de nous, vibre et tressaille à tous les souffles comme une harpe éolienne.
Le drame, étant l'introduction de la liberté mo-
raie dans l'Art, implique à la fois les deux éléments de la poésie antérieure, l'élément divin et l'élément humain, combinés en lui comme ils se combinent dans l'homme. Point de drame, en effet, sans coml at, et point de combat interne qui ne soit le conllit de deux impulsions opposées. La passion pousse l'individu en une direction déterminée par l'amour de soi : le sentiment du devoir lui imprime une direction contraire, déterminée par l'amour supérieur, d'où naît, avec le sacrifice, l'ordre conservateur du tout. Le drame est, dans le développement d'une action particulière, la vive peinture de la guerre toujours subsistante de ces deux principes qui se disputent l'homme, le déchirent, l'ensanglantent; et l'intérêt du drame, qui, à travers les incidents variés, les alternatives de la lutte, doit entraîner haletant , éperdu, le spectateur jusqu'au dénoûment, résulte tout ensemble et de la vérité de cette peinture même, qui est celle de la vie humaine, et du désir invincible, ardent, plein d'une anxiété douloureuse, de connoître auquel des deux principes ennemis la victoire restera ; c'est-à-dire, de la solution, en un point du temps et de l'espace, du grand problème qui préoccupe incessamment l'humanité depuis son origine, du problème fondamental de la Création. D'où il suit que l'élément divin, condition nécessaire de la liberté, du combat
moral, est une condition également nécessaire du drame, et que, dès lors, quand cet élément s'afïoiblit chez un peuple, et tend à s'éteindre, le drame aussi languit et s'éteint, ou dégénère en quelque chose d'informe et de monstrueux, en cette autre espèce de combat qu'engendre l'opposition des purs instincts brutaux, ou en celai plus infime encore des molécules aveugles et sourdes d'un cadavre en dissolution.
Le drame se divise en deux genres distincts, la tragédie et la comédie. La tragédie peint une action sérieuse, solennelle, pathétique, les passions profondes et violentes, des personnages à qui le prestige de l'imagination prête une plus imposante majesté, un caractère plus poétique. La comédie peint l'homme et les ressorts qui le meuvent dans une sphère moins haute, les scènes ordinaires de la vie, les mœurs privées, les ridicules, les vices, le mouvement des passions vulgaires. La tragédie, en nous transportant dans un monde idéal , nous élève audessus de nous-mêmes; elle émeut ce que notre nature renferme de plus noble et déplus grand, les instincts sympathiques. La comédie nous montre, au contraire, le monde tel qu'il est, dans sa vérité mesquine et triviale, et flatte secrètement le priiîcipe mauvais de l'individualité égoïste. En un mol, selon les anciens, la tragédie produit la terreur et la pitié, la comédie excite le rire.
Ici se présente une question importante pour la science de l'homme, et sur laquelle la philosophie n'a jusqu'à présent répandu que peu de lumière : Qu'est-ce que le rire? On a bien observé qu'aucun animal ne rit, que le rire appartient exclusivement à l'homme, qu'il est par conséquent un attribut de rintelligence. Mais quel en est le caractère primitif, radical? A quel principe constitutif de la nature humaine correspond-il originairement?
Par son essence, il nous paroît être l'instinctive manifestation du sentiment de l'individualité : d'où l'innombrable multitude des modifications qu'il présente, suivant les modifications également innombrables que peut éprouver l'individuaUté ellemême, soumise à des impressions si variées. Le rire apparoît chez l'enfant avec la claire conscience de lui-même, lorsqu'il commence à se sentir distinct d'autrui: il est l'expression de ce sentiment et de la jouissance intime qui naturellement y est attachée, de la joie d'être et d'être à soi; et, dans le développement ultérieur de l'individu, il continue d'être l'expression de ce même sentiment diversifié à rinfini par les sentiments secondaires qui s'y joignent. Mais toujours il implique un mouvement vers soi et qui se termine k soi, depuis le rire terrible de l'amère ironie, le rire effrayant du désespoir, le rire de Satan vaincu et résistant encore, et
s'affermissant dans son inflexible orgueil, jusqu'au rire dégradé de l'idiot et du fou, et jusqu'à celui qu'excite une naïveté inattendue, une niaise balourdise, une bizarre disparate.
Toute violation de l'ordre, des lois naturelles et même conventionnelles qui règlent les choses, choque l'intelligence, et, selon la gravité de cette violation et de ses conséquences par rapport à nous ou à la société, nous nous indignons ou nous rions, et le ridicule n'est que le désordre réduit aux proportions de la sottise. Entre le ridicule et l'odieux, il y a la distance du mépris à la haine ; et le ridicule, en effet, enfante toujours à quelque degré le mépris, lié lui-même, en .ce cas, à la conscience d'une infirmité dont on est exempt. Une disconvenance aperçue, un contraste en ce qui est et ce qui devroit être, une opposition ou un rapprochement singulier, étrange, font naître le rire. Mais quelle que soit la cause qui le provoque, allez au fond, vous le trouverez constamment accompagné, qu'on se l'avoue ou non, d'une secrète satisfaction d'amour-propre, de je ne sais quel plaisir malin. Quiconque rit d'un autre se croit en ce moment supérieur à lui par le côté où il l'envisage et qui excite son rire, et le rire est surtout l'expression du contentement qu'inspire cette supériorité réelle ou imaginaire. On rit de soi-même, il est vrai, c'est
qu'alors le moi qui découvre le ridicule en quelqu'une des régions inférieures de l'être se sépare de ce dont il rit, s'en distingue, et jouit intérieurement d'une sagacité qui l'élève dans sa propre estime. Ainsi l'orgueil se nourrit de la vue même de certaines foiblesses cachées dans les replis du cœur, et qu'il a su y discerner. On n'est pas dupe de soi, comme on le dit, et on s'admire en cela même.
Jamais le rire ne donne à la physionomie une expression de sympathie et de bienveillance : tout au contraire, il fait grimacer les visages les plus harmonieux, il efface la beauté S il est une des images du mal, non qu'il l'exprime directement, mais il en indique le siège. Aussi est-il incompa^ tible avec l'idée qu'on se fait des personnages qui ont offert les types les plus parfaits de la grandeur morale, de l'amour pur, universel. Qui pourroit se figurer le Christ riant? Le sourire même ne commence à poindre qu'à une moins haute élévation, car il se lie également, dans son origine, au sentiment de l'individualité. Cependant, s'il n'est
1. La perfection de la beauté physique se proportionne toujours dans l'Art à celle de la beauté morale. Plus les sentiments qu'exprime le visage sont généreux, élevés, sympathiques, éloignés de l'amour de soi, plus est grande l'harmonie des traits, plus l'idéale beauté y resplendit avec tout ce qui ravit en elle ; et la beauté suprême n'est que le suprême sacrifice manifesté dans l'expression de l'amour qui le produit.
quelquefois qu'un rire naissant, un rire contenu, quelquefois aussi il exprime une tendance opposée au mouvement vers soi qui caractérise le rire, une tendance vers autrui. C'est pourquoi il y a un sourire de bonté, un sourire de tendresse, et ceux-ci, au lieu d'enlaidir, prêtent au visage une expression attirante et douce, une grâce singulière, un charmecéleste, comme dans la Vierge-Mère souriant à l'enfant divin.
Entre la tragédie et la comédie il y a donc cette différence fondamentale, que l'une a sa racine dans les instincts, les puissances sympathiques qui portent l'homme vers les autres hommes, et tendent à l'unir à eux par l'universel lien de l'amour supérieur; et que l'autre, au contraire, directement relative au sentiment de l'individualité, a son principe dans l'amour de soi, et tend à développer les instincts égoïstes. La tragédie émeut, attache en donnant à l'homme la conscience de ce qu'il a de plus élevé, de plus grand, et la conscience de l'ordre par lequel tout subsiste dans l'immense unité dont l'Être infini est la source et le centre éternel. La comédie attache et plaît, en donnant à l'homme la conscience de sa supériorité personnelle, en mettant sous ses yeux le vivant tableau d'infirmités morales dont il se croit exempt; elle flatte l'amourpropre, elle nourrit la satisfaction intime de soi-
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même. Peint-elle la raison, la droiture, la bonté, l'innocence, elle aura soin d'y joindre quelque contraste bizarre, une certaine exagération, une certaine naïveté risible, qui les montre sous un point de vue tel que chacun y puisse encore trouver un motif de secret contentement et une sorte de jouissance maligne. Elle correspond au penchant natif en vertu duquel l'homme se concentre et se complaît en soi. Sous ce rapport, sa tendance est opposée à celle d'où résulte le perfectionnement de l'homme moral. Elle peut néanmoins y servir d'une manière indirecte, en tournant vers le devoir, par un calcul fondé sur ses intérêts mêmes S l'amour individuel. Toutefois elle a pour effet beaucoup plus de mettre en garde contre certaines suites fâcheuses du vice que de détourner du vice même; elle corrige moins les mœurs qu'elle n'enseigne à se préserver des ridicules. Nous ne parlons, au reste, que de son caractère distinctif et général ; car on peut aussi quelquefois y introduire un élément d'une autre nature, l'élément sympathique; mais
1. Il est quelquefois utile et toujours curieux de rechercher les rapports des doctrines philosophiques avec l'Art. Ainsi, dans le système d'Helvétius et de Bentham, la comédie correspondroit parfaitement à la seule morale que ce système admette, à la morale identifiée avec l'intérêt personnel. La tragédie, qui repose sur le devoir conçu comme le sacrifice de cet intérêt même, y seroit absurde et impossible.
alors il y a momentanément un mélange des deux genres du drame; et si l'élément sympathique domine, plus encore s'il existe seul, il en résulte cette espèce de tragédie bâtarde, sans grandeur idéale et sans vraie poésie, qu'on a nommée le drame larmoyant.
La comédie grecque eut deux phases. Libre d'abord jusqu'à la licence, elle reproduisoit sur la scène les querelles intestines de la cité, les discussions de l'agora, les passions des partis, et celles du poëte. Prodiguant le sarcasme, la moquerie, la dérision amère, elle n'épargnoit, ne respectoit rien. Pour tout se permettre impunément, il lui suffisoit d'envelopper d'une allégorie transparente ses satires et ses haines effrénées. C'est dans cette vieille comédie surtout qu'apparoît clairement la vérité de ce que nous avons dit du caractère de ce genre de drame. Toute grandeur y étoit rabaissée, insultée, toute vertu livrée honteusement à la risée publique, pour flatter les instincts mauvais, les secrètes animosités, les basses envies de la multitude. Ces excès devinrent tels que la loi dut enfin les réprimer. Au drame d'Aristophane succéda celui de Ménandre. Plus décente, mais plus froide, la nouvelle comédie peignit, dans des actions et des personnages fictifs, la nature humaine philosophiquement observée, les mœurs générales, celles des
diverses classes de la société et des âges divers, l'éternel combat des passions, la lutte éternelle des intérêts, en un mot, l'homme avec ses foiblesses perpétuellement les mêmes, et ses ridicules qui ne meurent point.
Plus tard, quand l'esprit sophistique, le doute, la corruption, eurent détruit les croyances et, pour ainsi dire, épaissi la matérielle enveloppe à travers laquelle rayonnoit le Beau idéal, il se fit comme un retour de la poésie vers la Nature, non pas la Nature animée du souffle créateur des puissantes énergies formatrices des êtres, mais la simple nature telle qu'elle frappe nos regards, telle qu'elle se lie, par des rapports harmonieux et doux, à la vie de l'homme plus rapproché d'elle, à la vie naïve des pasteurs, chantant leurs amours, leurs peines, leurs joies, dans une grotte mousseuse, ou près de la fontaine qu'ombragent un chêne creux et des lierres pendants ; à celle des pêcheurs, réunis autour du foyer de leur pauvre cabane, lorsque les vents bruissent au dehors, ou assis à l'abri d'un rocher, non loin de leurs filets étendus sur la grève, et contemplant la vaste mer dans une rêverie profonde.
Ainsi la 'poésie, chez les Grecs, revint à son berceau, à ce qui du moins en offroit l'image, pour y soupirer ses derniers accents. Après cette époque,
l'Art épuisé décline rapidement et sans retour. Il se matérialise avec la société, il dégénère en une poésie de convention et d'imitation, en un stérile travail qui ne produit que des formes vides et des combinaisons sonores. Nous ne le suivrons pas dans cette voie, où, s' obscurcissant toujours plus, il disparoit enfui, comme les lueurs mourantes d'un crépuscule d'hiver s'éteignent dans la nuit.
Partout son développement s'opère selon les mêmes lois et présente les mêmes phases. Des hymnes nées dans les temples et religieusement conservées par les corporations sacerdotales* furent la première poésie des Romains. Ils eurent aussi leur épopée dans des chants nationaux, espèce de légendes traditionnelles, destinées surtout à perpétuer le souvenir des temps héroïques et les principaux événements de l'histoire. Ennius les recueillit, il en fit un corps, à peu près comme Homère; mais il n'avoit pas le même génie, et il écrivoit dans une langue rude encore et barbare. Ses poëmes informes manquoient de ce qui fait vivre
1. Elles continuèrent, jusqu'aux empereurs, d'être en usage dans les fêtes publiques et les cérémonies du culte. Mais, à cette époque, le respect religieux qu'elles inspiroient s'étant affoibli, et le langage en étant devenu à peu près inintelligible, on leur donna une forme nouvelle appropriée au temps. Le Carmen Seculare d'Horace offre un exemple de ce changement, qui constatoit le déclin de la foi antique.
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les œuvres de l'Art. Après la légende épique vint le drame, qui, chez ce peuple sans culture, de mœurs âpres, dépourvu des idées et des sentiments qu'une civilisation plus avancée engendre, ne put s'élever jusqu'à la tragédie. Les atellanes, d'origine osque, n'étoient qu'une sorte de comédie grossière, mais tellement conforme à l'esprit national, qu'avec de simples modifications qui n'en altèrent point le caractère, elle a survécu aux nombreuses révolutions de l'Italie. Voilà toute la poésie romaine. Rome ensuite, subissant l'influence de la Grèce, conquise par son génie, tandis qu'elle la conquéroit par les armes, ne sut que marcher à sa suite et bien loin derrière elle, dans les routes qu'elle avoit ouvertes et si glorieusement parcourues.
Peu de noms résument l'histoire de cette période de l'Art chez les maîtres du monde, à qui la Sagesse qui préside aux destins de l'humanité avoit préparé une autre grandeur.
Parménide, Empédocle et d'autres philosophes anciens, exposèrent leurs doctrines en des poëmes à jamais perdus, mais que l'on peut classer parmi les monuments de la poésie théogonique et cosmogonique, dans les âges postérieurs aux poètes orphiques et même à l'âge d'Hésiode, alors que la pensée, se développant hors du sanctuaire, essayoit de découvrir, par le libre emploi de ses forces, la
solution du grand problème de l'univers et de son Auteur. Lucrèce ne tenta rien de semblable, car le génie philosophique n'étoit pas moins étranger aux Romains que le génie des arts. Mais, en un temps où le sensualisme avoit envahi Rome, il se fit le poëte de cette doctrine, l'interprète hardi du système d'Épicure; et, il faut le dire, son poème De la nature des choses, où règne une philosopliie si fausse, si sèche, si dégradante, offre des parties d'une singulière beauté, et quelquefois une hauteur d'inspiration à laquelle n'atteignit aucun des poètes qui lui succédèrent. La langue y a conservé une certaine vigueur, une certaine majesté antique d'un puissant effet. Mais ce qu'on admke, ce n'est pas le travail péniblement stérile de la raison pour tout expliquer par l'aveugle jeu des atomes, ce ne sont pas ses tristes efforts pour exclure Dieu de son œuvre : c'est le poëte lui-même, lorsque, oubliant ses obscures théories, il se plonge au sein de la Nature, l'embrasse de ses ardentes étreintes, enivré du souffle inconnu par qui tout respire, tout sent, tout aime, tout puise à la mamelle commune la vie universelle, intarissable, immense.
Plante et Térence imitèrent les Grecs : seulement à cette imitation le premier mêla quelque chose de la verve italique, de la vieille comédie d'xVccius. Il suffit de nommer Ovide, Catulle, 'Tibulle, Properce,
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écrivains faciles, élégants, mais dépourvus de la puissance qui crée. Rome, après Lucrèce, n'a produit que deux poètes vraiment dignes de ce nom, Virgile et Horace. Au temps où ils vécurent, presque toutes les sources de la poésie primitive étoient desséchées. Ils ne purent donc enfanter de ces œuvres qui apparoissent à l'origine comme des révélations du Beau infini et comme les types éternels de l'Art ; mais tous deux trouvèrent en eux-mêmes assez de richesses pour se faire un rang voisin du premier. Ils furent poètes de la seule manière dont on puisse l'être lorsque la foi s'est éteinte et que les mœurs ont perdu leur simplicité naïve, par le sentiment de la nature et de l'humanité, joint dans l'un à la tendresse du cœur, dans l'autre à la finesse pénétrante et à l'exquise délicatesse de la pensée. Le tumulte des cités , leur bruit vide les importunoit également. Alors il s'élevoit en eux des regrets d'une tristesse singulière, d'impétueux désirs pareils V. ceux que l'instinct éveille dans l'oiseau de passage, quand vient la saison du départ. Rêvant la paix et les loisirs de sa petite maison de Sabine, le poète de Tibur demandoit la campagne et ses ombrages et son silence pour y boire l'oubli d'une vie agitée ^
1i O rus, quaudo ego te adspiciam! quaadoque licebit, Nunc vett-runi libris, nunc somno et inertibus horis, Ducere soUicitîe jucunda oblivia vitse!
Sermon., lib. ii, sat. vi.
Le cygne de Mantoue, fatigué de son vol, aspiroit à se reposer dans les fraîches vallées arrosées par des fleuves limpides, sur les pentes de l'Hémus et du Taygète, cher aux jeunes filles de la Laconie, aux bords du Sperchius, sous l'épais feuillage des forêts ^ Et ce n'est pas seulement dans ses poëmes champêtres que ce chantre harmonieux de la nature révèle l'amour qu'elle lui inspiroit : à chaque instant il se manifeste dans son épopée même, et avec la peinture si vraie des passions les plus vives, des plus purs sentiments, des plus douces sympathies qui puissent unir les hommes, il en fait le charme principal.
Quoique la lyre d'Horace rende aussi des sons mélancoliques et tendres, il intéresse le plus sou* vent et sait plaire par d'autres moyens. La raison, l'expérience des choses, un esprit détrompé des illusions vulgaires, sans humeur chagrine et sans amertume, voilà ce qui domine en lui. Il a jeté sur la vie humaine un regard profond ; il l'a vue passer comme le rêve d'une ombre, et se riant de ceux qui croient au lendemain, il invite le sage à