CHAPITRE I
Historique
L'histoire de l’artérite grippale proprement dite, de date relativement récente, ne peut être séparée de celle de l’artérite aiguë en général, aussi, nous croyons devoir, en quelques lignes, esquisser Phistoire de cette affection.
Jusqu'à la fin du siécle dernier, lartérite avait toujours été reléguée sur un plan secondaire, et, à part les travaux de Morgagni, Monro, Haller, la littérature médicale n’en fait guère mention. Il est vrai qu’aussitôt qu’elle fait sou apparition dans la pathologie, elle y prend une place énorme.
Franck, Pinel, Broussais et Bouillaud font « de la phlogose des artères la cause même de la fièvre ». Bientôt, Bichat, Laënnec et surtout Trousseau démontrént, par leurs expériences, que linflammation qu’on croit trouver sur les artères du cadavre n'existe pas, que la congestion est due tout simplement à un phénomène chimique : l’inhibition cadavérique.
C’est depuis cette époque que l'artérite prend place
dans la pathologie et commence à jouir d'une certaine autonomie.
Mais, si les auteurs admettent tous son existence comme affection nettement différenciée, nettement localisée et à caractères précis, leurs théories sur sa pathogénie sont loin d’être d'accord. Pendant longtemps on bésita, ne sachant si c'était au thrombus ou à la lésion vasculaire qu’il fallait assigner la première place dans la succession des phénomènes morbides, dont l'artère est le siège.
Dès 1828, Cruveilher, dans son anatomie pathologique, admettait que l’endartérite était le point de départ, le phénomène initial des coagulations sanguines et secondairement de la gangrène. Roche, éléve de Broussais, examinant des cas d'artérite avec altération des parois, envisage cette maladie, dans ses rapports avec les oblitérations vasculaires et la présente comme la cause la plus constante de la gangrène, et cette opinion fut étayée à cette époque de la grande autorité de Dupuytren qui, lui aussi, avait signalé l’artérite comme cause de la gangrène sénile. En 1829, Delpech et Pubreil insistent sur l'importance de la phlegmasie des capillaires artériels dans la gangrène spontanée, phlegmasie qui, d’abord limitée aux parois des capillaires, se propage peu à peu à celles des gros troncs et occasionne la formation de caillots.
Nous voyons donc, à cette époque, la notion de l’artérite, comme altération primitive, jouir d’une certaine vogue; mais cette théorie devait avoir bientôt ses adver-
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säires. Trousseau (1), Hayem et surtout Wirchow qui, dans ses leçons sur la thrombose et l’embolie, porte le dernier coup à l’artérite, en montrant la fréquence des coagulations intra-vasculaires et le retentissement qu'elles déterminent sur les parois des vaisseaux : une embolie est cause d'oblitération, ou bien l’état du sang favorise la thrombose (thrombose marastique, Wirchow) et la paroi du vaisseau en contact avec le caillot obturateur s’altère secondairement, que ce soit l’altération du sang qui soit cause de thromboses, que ce soit le ralentissement de la circulation, peu importe, l’artérite n’est pas la lésion primitive.
Trousseau avait dit, dans ses cliniques de l’'Hôtel- Dieu : « Reste à savoir si loblitération artérielle est la conséquence ou bien, au contraire, le point de départ de l’artérite. Pour nous, nous pensons que la cause première des accidents a été la formation du ceaillot obturateur. »
La réaction devait se faire, cependant, contre ces théories du caillot lésion primitive, par trop exclusives, et les recherches cliniques et l’étude expérimentale semblent devoir rendre à l’artérite le premier rang dans la succession des phénomènes morbides.
Il est bien entendu que la présence à l'intérieur de l’artère d’un corps étranger, que ce corps soit une embolie ou un corps quelconque (débris de valvules, par exemple), il est bien entendu que cet embolus pourra donner naissance à une inflammation de parois,
(1) Trousseau. Clinique de l’Hôtel-Dieu. Tome I, p. 886,
à une artérite mécanique consécutive; mais il est non moins certain que l’artérite aiguë proprement dite doit avoir une place très nette dans la pathologie, c'est l’artérite, alors, de la fièvre typhoïde, de la diphtérie, du rhumatisme articulaire et de la grippe.
L’artérite grippale que nous nous proposons d’étudier spécialement est une artérite secondaire ; elle commande, il est vrai, à tout une série d’accidents dont elle devient la cause, mais elle peut être appelée secondaire en ce qu’elle dépend d’une cause plus générale, que nous étudierons tout à l'heure : l'infection.
Nous verrons, d’ailleurs, que si l'anatomie patholologique ne nous donne pas encore à son sujet des données bien précises, la clinique, elle, nous les fournit assez complètes pour nous permettre non seulement d'en affirmer l'existence, mais d'en faire une affection autonome.
Mais, avant de nous occuper spécialement de l’artérite grippale, 1l nous semble intéressant de dire quelques mots des artérites infectieuses.
C'est Bourgeois, d’Etampes, qui, en 1853, signala pour la première fois au monde médical deux cas de gangrène des extréinités à la suite de la fièvre typhoïde, et bientôt les observations se multiplièrent, de sorte que, malgré les vives discussions du début, « la gangrène sèche consécutive à la fièvre typhoïde devint une vérité scientifique » (1). Mais, à cette époque, il était très difficile d'en expliquer le mécanisme et les ciffé-
(1) Mornet, Thèse Lyon 1892,
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rentes théories que nous avons exposées plus haut se donuérent libre cours.
La découverte des microbes dans les maladies infectieuses devait faire naître des théories nouvelles. « Chaque école, dit Mornet, voulut profiter de ces progrès pour faire triompher sa théo"ie; les partisa::s de lartérite crurent l'emporter en plaçant les lésions de l'endartère sous la dépendance de la localisation microbienne, les partisans de la thrombose expliquérent la formation du caillot par une modification de l'état du sang favorisant les coagulations et sous la dépendance de linfection.»
La découverte du bacille d’'Eberth et de son action pathogène sur l’endocarde et le système artériel, qui se traduit en terme ultime par des oblitérations vasculaires, vint mettre un peu d'union dans les divers camps ennemis en même temps qu’elle mettait en relief la véritable étiologie. »
C'était une phase nouvelle qui s'ouvrait pour l’artérite, puisque la plupart des maladies générales allaient devenir des infections microbiennes ; dés lors, les observations abondent.
Brouardel, en 18:4, publie un article sur la gangrène dans la variole, Simpson trouve l’artérite parmi les accidents de la fièvre puerpérale, Guéneau de Mussy dans la malaria et le rhumatisme, H. Marün dans la ‘diphtérie, Wirchow dans la tuberculose. Elle fait son apparition comme complication de la pneumonie, de la scarlatine, de l’érysipèle, de la dyssenterite; 1l semblait, dés lors, tout naturel qu’on la retrouvât à la suite de Ia
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grippe; aussi, l'apparition de l’artérite grippale ne surprit-elle personne et à plus forte raison, à notre époque, depuis la découverte de Pfeiffer qui nous permet de ranger la grippe dans la classe des maladies microbiennes, contagieuses, épidémiques, dont agent infectieux, tout en étant généralisé, peut cependant se localiser spécialement sur tel ou tel appareil et en déterminer des lésions.
En 1890, une observation paraît dans la Saint-Petersbourg Medical Wochenschrift, observation reproduite en France dans la revue de Hayem, sous le nom de : Gangræna pedis post influenzam, par Johannsen.
Le 23 janvier 1890, une discussion eut lieu sur l’artérite au cours de la grippe, à la société des médecins de la Charité, à Berlin, une autre à la société nationale des Médecins de Lyon (le 23 avril 1890), discussions qui furent reprises à la société médicale des Hôpitaux de Paris, en juin 1892, après la lecture d’une observation fort intéressante de M. Rendu, observation que nous reproduisons plus loin.
Duchesneau, en 1890, reproduisait une observation personnelle et faisait paraître dans la « Gazette hebdomadaire » du 10 mars 1890, un article fort intéressantsur un cas de gangrène des membres, consécutive à l'influenza; l’autopsie avait montré en effet une oblitération de la fémorale par un caillot. Pour Duchesneau (1), partisan convaincu de l’endartérite, l’étiologie était nette, mais la discussion fut vive, et Gayet, laissant de côté
(1) « Gazette hebdomadaire » juin 1890.
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l’action du microbe grippal, ne voulut voir dans cette oblitération que l'effet d’une simple artérite antérieure prédisposante.
Duchesneau reproduisait aussi plusieurs observations récentes à cette époque, et dues à Gerhard, Eichorst, Sydenham, Poncet, Loison, Levden.
En 1892, paraît un travail fort intéressant de Mornet sur la gangrène des extrémités dans la grippe, travail qui nous donne plusieurs observations personnelles, recueillies par l’auteur dans les Hôpitaux de Lyon, au cours des deux épidémies de grippe de 1889-1890 et 1891-1892.
Plus récemment, nous trouvons les observations de Cathomus (1895), Frankel (1895), Spillmann et Etienne (1897). |
Enfin en mars 1899, Boisramé observe dans le service du Professeur Proust, un malade, qui, dans le cours d’une broncho-pneumonie grippale, présente une oblitération de la pédieuse du côté droit, qui fit cramdre la gangrène et en fait l'objet de sa thèse inaugurale.
Nous même, comme nous le disions plus haut, avons eu la bonne fortune d'observer dans le service du doc: teur Thoinot, un cas d’artérite à la suite d’une grippe, l'observation communiquée par M. Ladevèze, externe du service, et complétée par nous, nous à paru intéfessante à publier.
Nous serons heureux si notre modeste travail peut contribuer, dans une petite mesure, à mettre en rehef cétte complication de la grippe, et à expliquer ainsi certains cas de gangrènes dites spontanées parce que les causes n’en ont pas été suffisamment recherchées.