ÉTUDE CLINIQUE
C’est par des caractères symptomatiques vraiment spéciaux que l’arthrite aiguë blennorrhagique se distingue des autres formes du rhumatisme de la chaude-pisse, et ces caractères symptomatiques se présentent dans tous les cas avec une telle régularité et une telle constance, que nous croyons devoir faire de chacun d’eux dans ce chapitre une étude aussi complète et aussi détaillée que possible. Il ne faudrait pas croire cependant qu’ils s’établissent d’emblée avec toute l’intensité qu’ils présenteront plus tard et, comme cela ressort nettement de la lecture attentive de nos observations, leur production se trouve, dans la plupart des cas, précédée par l’apparition d’un certain nombre de phénomènes plus ou moins fugaces, généralement d’un ou de deux jours de durée et assez accentués pour constituer par leur réunion une véritable période d’invasion.
Ces phénomènes rappellent à s’y méprendre ceux que tous les auteurs classiques considèrent comme caractérisant la forme dite arthralgique du rhumatisme blennorrhagique. Dans les deux cas, ils consistent en effet en douleurs vagues, généralement insuffisantes pour empè-
cher la marche ou le fonctionnement du membre qui en est atteint. Ces douleurs offrent en outre ceci de particulier, qu’elles ne se fixent sur aucune jointure, que leur mobilité est excessive. C’est ainsi qu’en deux ou trois jours toutes les articulations des membres peuvent être successivement atteintes. Aucune altération appréciable n’accompagne du reste ces manifestations douloureuses ; aucun changement dans la coloration de la peau, aucun gonflement, pas de modification appréciable à la main dans la température locale. Mais tandis que ces phénomènes , dans l’arthralgie blennorrbagique, disparaissent sans laisser aucune trace, dans les cas où ils ne constituent que les prodromes de l’arthrite on ne les voit prendre fin que pour faire place à des accidents d’une intensité bien différente qui vont éclater brusquement sur l’une quelconque des jointures et s’y localiser d’une manière définitive pendant toute la durée de la période d’état de la maladie.
Période d'état. — Le début de cette période est nettement caractérisé dans tous les cas par l’apparition brusque de phénomènes articulaires localisés. C’est souvent au milieu de la nuit que ces phénomènes apparaissent. Les malades qui se sont endormis bien portants ou à peine tourmentés par la persistance de quelques douleurs erratiques, sont brusquement réveillés par une douleur soudaine, d’une intensité exceptionnelle, et cette douleur ne tarde pas à s’accompagner d’un gonflement notable do la jointure atteinte, ces deux symptômes entraînant rapidement à leur suite la déformation et l’impotence fonctionnelle du membre.
Douleur. — Lorsqu’on vient à parcourir les descriptions symptomatiques que les auteurs classiques les plus
récents font des arthropalhies blennorrhagiques en général, il est un fait qui ne manque pas d’attirer l’attention : c'est la façon dont ils insistent sur la différence qui existe le plus souvent entre l’intensité des manifestations douloureuses dans les cas de rhumatisme simple ou de rhumatisme secondaire. « Plus ou moins intenses au débuL, les douleurs de la forme arthritique du rhumatisme blennorrhagique, dit M. le professeur Fournier, se calment toujours par le repos et ne tardent pas à devenir modérées, bien plus modérées notamment que celles du rhumatisme vulgaire. » Cette même opinion se retrouve formulée, déjà, presque dans les mêmes termes et d’une façon peut-être encore plus catégorique, dans les mémoires de Picord, de Rollet, etc. Une différence capitale existe à ce point de vue spécial entre la forme arthritique du rhumatisme blennorrhagique décrite par les auteurs et l'arthrite aiguë que nous cherchons à spécialiser. Loin d’être modérée et de se calmer par le simple repos au bout de quelques jours, la douleur qui marque le début de l’arthrite est remarquable en effet par son intensité et par sa persistance. L’épithète d’atroce que Swediaur donnait à la douleur produite par les gonocèles ne nous paraît dans ces cas nullement exagérée. Il est du reste, au point de vue de l’étude approfondie de cet important symptôme, un certain nombre de divisions à établir. A côté de la douleur spontanée qui est généralement le premier phénomène appréciable, il convient d’étudier en effet avec soin les douleurs provoquées soit par les pressions exercées en divers points de la jointure atteinte, soit par les mouvements communiqués à cette jointure.
Indépendamment de son intensité, qui est pour ainsi
dire constante, il est encore un caractère qui appartient à la douleur spontanée de l’arthrite aiguë blennorrhagique : c’est sa persistance jusqu’à l’établissement d’un traitement approprié. Bien qu'elle existe du reste d’une façon continue, cette intensité n’est pas sans présenter, suivant les moments, un certain nombre de modifications appréciables. C’est un fait qui ressort de l’étude des observations mêmes que toujours la douleur se montre la nuit plus aiguë, plus intolérable que pendant la journée. Elle est même alors généralement si accentuée, qu’elle empêche complètement tout sommeil : c'est là un point sur lequel nous ne pourrions, croyons-nous, trop nous appesantir; la disparition de la douleur et le retour du sommeil constituant les deux premiers phénomènes que l’on observe à la suite de la mise en œuvre d’un traitement approprié. L’exacerbation nocturne de la douleur nous paraît devoir être attribuée surtout à l'impossibilité dans laquelle se trouvent les malades, dès qu’ils ferment les yeux, de maintenir leur articulation atteinte dans un état d’immobilité absolue.
Les moindres mouvements communiqués à une jointure, affectée d’arthrite aiguë blennorrhagique sont le plus souvent en effet la cause de violentes douleurs; aussi les muscles voisins, constamment en état de contracture vigilante, les limitent-ils dans une notable étendue lorsqu’on cherche à les produire, et placent-ils le segment malade du membre dans une position fixe, qui ne peut être spontanément modifiée.
La production du phénomène douleur, en des points bien déterminés, constitue un symptôme également important. Dans la majorité des cas, il suffit, pour le mettre
en évidence, d’exercer du bout du doigt une pression légère sur le trajet connu de l’interligne articulaire. Mais il est aussi pour chacune des articulations les plus fréquemment alfectées de véritables lieux d’élection pour le constater facilement. Dans les cas où l’articulation du poignet est atteinte, c’est sur les parties latérales de la jointure, immédiatement au-dessous des apophyses styloïdes du cubitus et du radius qu’il faut aller exercer des pressions, c’est encore sur les parties latérales de l’article que ces pressions devront être pratiquées si l’arthrite a son siège à l'articulation du coude. Les articulations qui, comme l’épaule, sont profondément situées, recouvertes par des muscles épais, présentent pour l’exploration un peu plus de difficultés. C’est alors au niveau de la coulisse bicipitale, au sommet de la cavité du creux axillaire, qu’il faudra chercher à produire la douleur. Que cette douleur, du reste, soit spontanée ou provoquée, ce qui la caractérise surtout, nous le répétons, c’est son acuité et sa 'persistance. Nous allons retrouver l’un de ces deux phénomènes également accentué en faisant l’étude du symptôme qui, dans l’arthrite blennorrhagique, suit de bien près 1 apparition de la douleur : nous voulons parler de la tuméfaction.
Tuméfaction. — C’est généralement quelques heures, rarement un ou deux jours après l’apparition de la douleur, que se manifeste la tuméfaction, qui rapidement atteint un très haut degré d’acuité et se caractérise de la façon suivante : Elle débute, à peu-près dans tous les cas, en un point qui correspond à. l’interligne articulaire, mais elle ne s y limite en aucune façon. Elle présente au contraire une tendance très marquée et, pour ainsi dire, ca-
ractéristique, à la dilTasion. Son développement varie du reste, bien qu’il soit toujours très accentué, suivant le siège de l’arthrite. D’une manière générale elle est marquée surtout du côté de la face dorsale des membres, et le coude, le poignet, le genou, sont les articulations où elle s’observe avec le plus de facilité et do précision. Dans les arthrites blennorrhagiques du poignet, la face dorsale de l’interligne radio-carpienest envahie par une tuméfaction qui remonte au moins jusqu’à la partie moyenne de l’avantbras et qui descend sur le clos de la main jusqu’au niveau des articulations métacarpo-phalangiennes. Étendue aux faces latérales et palmaire de la région, mais moins accentuée en ces derniers points, la tuméfaction altère la forme de la jointure et, au lieu de la disposition aplatie qu’elle présente normalement, elle lui communique une apparence cylindrique tout à fait particulière. Lorsque l’articulation du coude est frappée par celte complication de la chaude-pisse, c’est à la partie postérieure de la région que la tuméfaction doit être recherchée. Ayant dans ce cas son maximum au niveau do l'olécrane, elle s’étend en haut jusqu’à la partie moyenne ou jusqu’au tiers supérieur du bras et en bas jusqu’au tiers inférieur de l’avant-bras. Elle est toujours à ce niveau extrêmement accentuée et se présente à l’observateur avec toute l’acuité et tout le développement que l’on est habitué à voir aux tuméfactions qui résultent de l’inflammation aiguë de la bourse séreuse rétro-olécranienne. Même étendue, même développement rapide de la tuméfaction lorsqu’elle se montre au niveau du genou, ou de toute autre articulation. Mais par quel mécanisme se trouve-t-elle constituée? C’est là un point qu'il importe maintenant de bien préci-
soi*. Nous avons vu, on résumant rapidement l’étude de l'hydarthroseblennorrhagique, que la production soudaine et rapide d'un abondant épanchement articulaire caractérisait cette forme du rhumatisme de la chaude-pisse. En est-il de même dans ïes cas d’arthrite aiguë? En aucune façon, nos observations nous permettent de l’affirmer. Il suffit de pratiquer les explorations simples, que l’on met journellement en usage, de rechercher le « choc rotulien » , d'explorer attentivement les culs-de-sac de la synoviale huméro-radio-cubitale, etc., etc., pour se convaincre rapidement que s’il existe du liquide dans lajointure malade, il n'en existe qu’une quantité relativement insignifiante, et dans tous les cas absolument insuffisante pour rendre compte du développement d’une tuméfaction si étendue et si rapidement produite, dont la cause doit être recherchée au contraire dans Y état des tissus périarticulaires. Que l’on vienne, en effet, du bout du doigt, et cela aussi bien au niveau des points où la tuméfaction est très accentuée que sur ses limites, à exercer des pressions légères, et l’on déterminera avec une facilité plus ou moins grande ces dépressions en godet qui caractérisent l'œdème. C’est donc en majeure partie à l’infiltration du tissu cellulaire par la sérosité que doit être attribuée la tuméfaction, et l’on s’en rend encore parfaitement compte par l’impossibilité absolue où l’on se trouve de former un pli à la peau qui entoure une articulation envahie par 1 arthrite, ou par l’épaisseur considérable que présente ce pli. Mais là n’est pas la cause du gonflement que l’on observe dans tous les cas, et dans plusieurs observations, en particulier dans celles qui nous ont été communiquées par MM. Bouilly etMathieu, la palpation profonde exercée
au niveau des extrémités articulaires, en même temps qu’elle déterminait une douleur plus ou moins vive., permettait de percevoir nettement une augmentation do volume de l’os. En dehors de ce gonflement osseux des extrémités articulaires, qui présente ceci de remarquable qu’il persiste longtemps après la guérison complète, la tuméfaction et la déformation locales sont principalement sous la dépendance de l’infiltration œdémateuse des tissus périarticulaires, fait important et sur lequel nous insistons d’autant plus qu’il n’a été jusqu’ici signalé que par quelques auteurs. C’est ainsi que dans une thèse intéressante Voelker signale, mais seulement dans un certain nombre de cas, que les tissus voisins de l’articulation peuvent être intéressés au mouvement fluxionnaire qui se produit. « Les parties fibreuses périphériques, dit-il, les os même, concourent quelquefois à mettre en évidence cette tuméfaction, et il est des cas non douteux où la déformation était prononcée, la tuméfaction considérable et où il n’y avait pas ou presque pas d’épanchement. » Les mêmes faits se trouvent encore très brièvement signalés dans la thèse de Diday, élève de M.le professeur Lasègue, qui à ce propos s’exprime ainsi : « Le gonflement articulaire tient en grande partie à l’épanchement qui se fait dans la jointure; il tient aussi en partie à l’inflammation et à l’œdèine péri articulaire. Cet œdème est quelquefois considérable et peut s’étendre à une grande distance. »
La douleur et la tuméfaction peuvent être quelquefois les deux seuls phénomènes objectifs qui caractérisent l’arthrite aiguë blennorrhagique, mais le plus souvent leur production ne tarde pas à être accompagnée de mo-
difications spéciales dans la coloration de la peau. Elle prend généralement une coloration rosée, quelquefois rouge vif, plus accentuée au voisinage de l’interligne articulaire, s’atténuant au contraire sur les limites de la tuméfaction œdémateuse, et la région, dans ces cas, présente à s'y méprendre tous les caractères extérieurs d’un état phlegmoneux intense, d’une angioleucite grave.
Comme il était bien naturel de le prévoir, les symptômes que nous avons jusqu’à présent passés en revue ne se montrent pas avec une telle acuité sans déterminer une élévation notable de la température locale. C’est là un phénomène facile à percevoir par la simple application de la main sur la jointure atteinte, par la palpation qui révèle aussi au clinicien l’existence d’un autre symptôme non moins important. Dans les cas où l’œdème est très développé et dans les points où l’infiltration s’est faite avec le plus d'abondance, il est assez souvent possible de percevoir une sensation plus ou moins nette de fausse fluctuation. Ce n’est dans bien des cas qu’une mollesse particulière qu'il est facile de rapporter à sa véritable cause, mais c’est quelquefois aussi une sensation de flot si net tement perceptible, que des praticiens habiles ont pu y être trompés, et être amenés par la constatation de ce symptôme à pratiquer des incisions en des points où ils croyaient trouver de vraies collections purulentes, et où ils ne rencontrèrent qu’une infiltration œdémateuse considérable. Dans l'un des cas que nous avons eu l’occasion d’observer dans le service de M. le professeur Duplay et qui se trouve rapporté déjà dans le mémoire des Archives ç/énérales de médecine , la tuméfaction œdémateuse, qui se trouvait sous la dépendance d’une arthrite blennor-
rhagique de l’articulation sterno-claviculaire, donnait une sensation si nette de fluctuation, que plusieurs avaient pu penser tout d’abord à une collection purulente, consécutive à une périostite de l’extrémité interne de la clavicule. Etpourtant, parle fait seul de l’immobilisation, la fluctuation devint de moins en moins perceptible et finit par disparaître en mémo temps que la tuméfaction.
Si nous ajoutons maintenant que la douleur et la tuméfaction œdémateuse ne peuvent exister sans déterminer des troubles fonctionnels notables et sans immobiliser dans une position fixe la jointure atteinte, le poignet dans la rectitude, le coude dans la demi-flexion et dans une position intermédiaire à la pronation et à la supination, nous en aurons terminé avec l’étude clinique d’un certain nombre d’arthrites aiguës blennorrhagiques, soit qu’elles tendent d’ elles-mêmes, à dater de cette période, à la guérison, ce qui est rare, soit qu’une intervention rationnelle vienne enrayer leur tendance envahissante.
Mais dans un grand nombre de cas, si aucune intervention ne vient troubler son évolution normale, l’arthrite blennorrhagique continue à se développer avec ses caractères d’acuité les plus accentués, et la constatation de nouveaux symptômes vient aussitôt rendre compte au chirurgien do la marche destructive de la maladie.
C’est ainsi que, dans plusieurs de nos observations, lorsque surtout le début de l’arthrite remontait à une date un peu éloignée, il nous a été donné, en faisant exécuter des mouvements môme peu étendus à l’articulation malade, de percevoir des frottements très nets, qu’il n’était permis de rapporter qu’à des altérations des cartilages articulaires. C’est ainsi qu’il est possible aussi par-
fois, et cola s’observe surtout avec facilité au niveau du coude, du genou, du poignet, des articulations des phalanges, de déterminer des mouvements anormaux, des mouvements de latéralité par exemple, symptôme sur le mode de production duquel il importe de nous arrêter un instant.
Dans un cas très intéressant d’arthrite plastique blennorrkagique de Uarticulation fémoro-tibiale, qu’il rapporte dans ses cliniques, M. le professeur Gosselin crut pouvoir attribuer les mouvements de latéralité qu’il avait perçus très facilement, à la destruction des cartilages semi-lunaires. Il lui sembla plus rationnel d’admettre cette pathogénie spéciale en raison de la tendance que tous les éléments de la jointure, synoviale et ligaments, présentaient à la fois à subir la transformation fibreuse, et de laisser de côté, dans ce fait particulier, le relâchement on le défaut de résistance des ligaments latéraux qui sont incriminés dans la majorité des cas. Cette opinion nous paraît en effet devoir être admise, à l’exclusion de toute autre, lorsqu’on se trouve en présence d’une de ces inflammations qui, comme nous aurons à le faire remarquer tout à l'heure, tendent depuis le premier jour de leur apparition à se terminer par ankylosé. Mais dans tous les cas, et ils sont peut-être les plus fréquents, où l’arthrite se caractérise par des symptômes inflammatoires d’apparence véritablement phlegmonouse et marche manifestement à une désorganisation des éléments de la jointure, sinon à la suppuration, rien n’est plus naturel que d’attribuer la mobilité latérale à une destruction de l’appareil ligamenteux, que de la rapprocher par conséquent, au point de vue de son mode do production, do
colle que l’on observe si souvent chez les sujets atteints de tumeur blanche.
Développement rapide de phénomènes symptomatiques d’une acuité extrême, tel est en deux mots le fait qui communique à la période d’étal de l’arthrite blennorrhagique son cachet tout spécial, mais ces phénomènes, par suite de leur évolution ultérieure, sont susceptibles de faire subir à la maladie une marche différente suivant les cas, et de la faire aboutir par conséquent à une terminaison variable.
Marche et Terminaison. — • Nous avons dit ailleurs comment, à l’exemple de M. le professeur Gosselin, il était possible, au point de vue anatomique, de considérer l’arthrite aiguë blennorrhagique comme caractérisée par des lésions qui consistaient surtout en une hypérémie de la synoviale et en exsudats inflammatoires, déposés les uns dans l’épaisseur de la membrane, les autres formés en dehors d'elle ou à sa surface interne sous forme de flocons fibrineux ou néo-membraneux. C’est de l’évolution ultérieure de cos productions inflammatoires que va, dans chaque cas particulier, dépendre la marche de l’arthrite, et suivant qu’elles présenteront une tendance à la disparition immédiate, à l’organisation ou à la prolifération, l’arthrite aiguë blennorrhagique méritera les dénominations de résolutive , de plastique ankylosante , de destructive.
Si l’on fait abstraction des cas où le traitement vient modifier la marche des lésions, l’arthrite blennorrhagique résolutive est pour ainsi dire exceptionnelle. Cliniquement, elle se caractérise de la façon suivante : Au bout d’un temps variable, en général de quatre ou cinq semaines, spontanément ou sous l’influence d’un traitement
anodin, on voit s’amender un à un les symptômes qui communiquaient à l’arthrite son apparence aiguë si marquée. La douleur spontanée disparaît en partie, la tuméfaction diminue et les mouvements reparaissent dans la jointure, sans cependant acquérir d’emblée toute leur étendue. Mais si le chirurgien fait exécuter ces mouvements, il constate aisément qu’ils ne sont limités que par l’atrophie musculaire qui toujours est considérable, par des adhérences légères, celluleuses, faciles à rompre sans déterminer de douleurs persistantes, et il ne tarde pas, après un petit nombre de séances de mobilisation, à voir la jointure reprendre à la fois sa souplesse et ses fonctions.
Toute différente est la marche de l’arthrite, lorsqu’elle revêt, ce qui n’est pas rare, la forme plastique ankylosante. Ces faits, qui méritent à tous égards d’attirer l’attention des praticiens, mentionnés il y a longtemps déjà par Brandes, de Copenhague, pour un certain nombre de jointures, ont été surtout heureusement étudiés par M. le professeur Gosselin. Brandes avait signalé l’ankylose comme la terminaison fréquente de l’arthrite blennorrhagique des articulations phalangiennes ; il ne faudrait pas croire que cette terminaison fut spéciale à ces jointures; le coude, le genou, le poignet ont pu être frappés d une façon absolument identique. Dans ces cas, soit que les phénomènes inflammatoires cessent d’eux-mêmes, soit qu ils s’amendent à la suite de la mise en œuvre d’un traitement approprié, ce qui est absolument caractéristique, c’est la résistance toute spéciale et toujours croissante que 1 articulation atteinte présente à la mobilisation.
En quelques semaines les extrémités articulaires semblent reliées l’une à l’autre par des tractus fibreux qui peuvent céder un jour à des manipulations violentes, mais qui quarante-huit heures après présentent une solidité plus énergique, et qui par leur organisation définitive aboutissent, quoi qu’on fasse, à la production d’une ankylosé complète. La constatation de cette marche et de celte terminaison spéciale, dans les cas où l'on avait au début perçu des mouvements anormaux et des frottements articulaires, nous engage à penser que les lésions cartilagineuses sont peut-être nécessaires à leur production. C’est une opinion qui trouve, croyons-nous, sa confirmation dans l’étude des phénomènes qui se passent dans bien des cas au niveau des extrémités osseuses qui entrent dans la constitution d’une articulation affectée d’arthrite hlennorrhagique.
Nous avons eu soin, en faisant l’étude de la symptomatologie, d’insister sur ce fait que dans certains cas la douleur existait non seulement sur le trajet des ligaments articulaires, mais aussi au niveau des extrémités osseuses elles-mêmes, et qu’on pouvait alors le plus souvent constater par la palpation une augmentation manifeste du volume des os. C’est un point que nous trouvons signalé également par M. le professeur Gosselin, qui est tout porté à admettre, pour expliquer la production de ces lésions particulières, l’existence simultanée d’une périostite ou d’une ostéite condensante. Quelle que soit du reste la cause que l’on invoque pour expliquer pendant la période d’état de l’arthrite blennorrhagique cette augmentation de volume des extrémités osseuses, ce qu’il importe avant tout de retenir, c’est que cette hyperosloso, dans bon nom-
bre de cas, persiste très longtemps, quelquefois même indéfiniment, et qu’ello s’accompagne généralement alors d’une ankylosé complète.
Quelle est l’évolution spéciale que subissent les symptômes dans les cas où l’arthrite revêt la forme destructive? C'est ce qu’il nous reste maintenant à signaler. Lorsque la résolution devait être spontanément obtenue ou lorsqu’une ankylosé primitive devait s’établir, nous avons vu les phénomènes inflammatoires (douleur, tuméfaction, œdème, etc.) disparaître avec une rapidité plus ou moins grande et faire place à des manifestations de nature absolument différente. Lorsque l’arthrite aiguë revêt la forme destructive, ces mêmes phénomènes inflammatoires, loin de disparaître ou de s’amender, s’exagèrent, et c’est alors qu’apparaissent à un degré très prononcé les mouvements anormaux, les craquements articulaires, indices certains du travail de désorganisation qui se passe dans l'intérieur de la jointure. Ce travail de désorganisation, s’il est abandonné à lui-même ou sous l’influence d’une cause spéciale, peut-il aboutir à la suppuration de l’article? C’est un point que nous devons examiner en raison des opinions contradictoires qui ont été émises à ce sujet. « Le rhumatisme vulgaire suppure quelquefois, dit Rollet, le rhumatisme blennorrhagique jamais. » « Il n’existe pas dans la science un seul fait authentique de cette terminaison 'Voelker) ». Enfin, dit Fournier, « ce mode de terminaison paraît être des plus rares, et on s’accorde à reconnaître qu’il n’en existe pas dans la science un seul exemple bien authentique ». Une affirmation aussi catégorique aurait aujourd’hui tort de se produire, il suffirait pour s’en convaincre absolument de relire avec attention les pages du
mémoire de Talamon, où se trouvent analysés les exemples douteux et les exemples incontestables de suppurations articulaires survenues dans le cours d’une blennorrhagie. Il est deux observations surtout qui nous paraissent établir d’une manière incontestable la possibilité de ce mode de terminaison : l’une d’elles appar tient fcM. le professeur Fournier; l’autre a été rapportée par M. Prichard et se trouve dans le System of Surgery de Holmes.
Le malade de M. Fournier, homme de trente ans, atteint d’une arthrite blennorrhagique très aiguë du coude, mourut après quinze jours d’une fièvre typhoïde, et à son autopsie on trouva l’articulation pleine de pus, les cartilages altérés et détruits en plusieurs points. Dans l’observation de M. Prichard, il est question d’un homme qui, affecté de chaude-pisse avec orchite, fut pris de symptômes fébriles suivis d’une grande douleur avec gonflement du genou droit. En quelques jours la partie inférieure de la cuisse fut infiltrée de pus échappé de la synoviale rompue. On amputa le malade et la jointure fut trouvée complètement désorganisée. En présence de pareils faits on no peut donc plus nier, avec Ilollet, la suppuration de l’arthrite blennorrhagique, et la rareté de cette terminaison doit être, croyons-nous, recherchée dans la facilite avec laquelle, dans la majorité des cas, ainsi que nous aurons l’occasion de le dire tout à l’heure, un traitement bien appliqué enraye la marche destructive de la maladie.
Dans cette histoire clinique de l’arthrite blennorrhagique, nous avons jusqu’ici complètement laissé de côté et avec intention l’étude des symptômes généraux; c’est que rien, en effet, n’est aussi variable que leur intensité. Dans bon nombre des observations que nous avons eu
l'occasion île recueillir, ces symptômes généraux n’existaient pour ainsi dire pas, et les malades se présentaient avec une arthrite, maladie locale, mais sans mouvement fébrile assez accentué pour mériter d’attirer l’attention. Dans quelques cas, au contraire, les moins nombreux de beaucoup, les manifestations articulaires s’accompagnaient de fièvre, d’inappétence, d’élévation notable de la température. mais toujours ces troubles de la santé générale disparaissaient rapidement par le simple repos. L’arthrite aiguë blennorrhagique ne présente donc à ce point de vue rien de spécial; elle se rapproche seulement des autres formes du rhumatisme de la chaude-pisse qui, comme le dit M. le professeur Fournier, est remarquable surtout par la disproportion évidente qui existe entre l’intensité des phénomènes articulaires et le peu de développement des symptômes généraux.