‹ De l'asepsie et de l'antisepsie en obstétrique [electronic resource]Chapitre 11 sur 81 · MATERNITÉS · texte numérisé non relu

MATERNITÉS

Pour toutes les maladies de nature microbienne, parmi lesquelles, vous le savez, il faut ranger la fièvre puerpérale, l'ennemi, c'est le microbe, CDnemi d'autant plus redoutable, qu'invisible à l'œil nu, il existe cependant partout en légions innombrables, qu'il nous entoure et nous assiège de toutes

parts ; il est dans l'air que nous respirons, dans l'eau que nous buvons et que nous employons pour mille usages ; il s'insinue dans les vêtements, les linges, et envahit tous les objets dont nous nous servons. Laissez-moi, à ce propos, vous donner quelques explications dont la connaissance vous aidera à lutter victorieusement contre cet ennemi.

a) — De l'air et de la poussière.

L'air contient des quantités prodigieuses de microbes dont le nombre a été indiqué par M. Miquel.

Au moyen d'appareils dont je n'ai pas à vous donner ici la description, et qui variaient d'ailleurs suivant les circonstances, cet habile micrographe a recueilli les germes contenus dans un volume d'air déterminé. Puis, après avoir ensemencé ces germes dans des flacons renfermant du bouillon stérilisé qui leur servait de terrain de culture, il a compté les colonies qui se formaient. Connaissant alors, d'une part, le chiffre des bactériens développés, d'autre part, le volume de l'air employé pour l'expérience, il lui devenait aisé de calculer la richesse en microbes de l'atmosphère sur laquelle il avait opéré.

En procédant ainsi, M. Miquel a pu démontrer que l'air des hautes montagnes, loin de tout centre habité, à une altitude variant entre 2,000 et 4,000 mètres, ne contient pas un seul microbe, même pour un volume de 10 mètres cubes (1). A des altitudes moindres, l'air contient des microbes, mais en quantité infinitésimale. Ainsi, 10 mètres cubes d'air recueillis audessus d'un lac de la Suisse, à une altitude de 560 mètres, ne contiennent que 8 microbes, à peine un microbe par mètre cube ! Mais à côté d'une habitation située au bord du lac, le

(1) Miquel. De la pureté eu microbes de l'air des montagnes et de quelques districts de la Suisse. Semaine médicale, 1883, p. 274.

TARNIER.

même volume d'air renferme déjà 21 microbes, soit 2 microbes par mètre cube.

Il n'en est plus de même quand, de la montagne, on descend dans la plaine, et surtout quand on pénètre dans une grande ville, comme Paris, ainsi qu'il résulte des recherches de ce bactériologiste.

M. Miquel a expérimenté d'abord sur l'air du parc de Montsouris, où se trouve son laboratoire, loin du centre de la ville, dans un quartier assez peu fréquenté, et pourtant quelle différence avec l'air de la montagne ! on trouve ici 84 microbes par mètre cube d'air.

C'est bien autre chose encore si l'on pénètre dans l'intérieur de la ville, dans la rue de Rivoli par exemple, où l'air contient 750 microbes par mètre cube ! (1)

Il y a plus : l'atmosphère d'une ville, comme Paris, ne contient pas à toute heure de la journée la mêmeproportion de germes ; il y a des fluctuations très manifestes. C'est à 2 heures du matin et à 2 heures du soir que l'air est le plus pur. Entre 6 et 9 heures du matin et entre 6 et 8 heures du soir, au contraire, les micro-organismes voltigent en plus grande abondance. L'explication en est bien simple : les germes qui accompagnent les poussières, tendent comme celles-ci, en vertu de la pesanteur, à gagner le sol, et leur chute vers les parties inférieures est possible quand l'air est calme ; à 2 heures du matin, il y a précisément peu de mouvement dans les rues, l'atmosphère est relativement tranquille , les poussières tombent, l'air se décharge d'une partie des microbes ; il en est de même au commencement de l'après-midi. Au contraire de 6 à 9 heures du matin, la ville est en plein mouvement ; les fenêtres s'ouvrent et les microbes, accumulés dans les appartements pendant la nuit, alïluent au dehors ; c'est l'heure où les ménagères secouent leurs tapis, où les ordures sont fouillées, chargées et emmenées, et quelles myriades de microbes s'en échappent! En

(1) Miquel. Les organismes vivants de l'atmosphère. Paris, 1883, p. 231.

même temps la circulation s'établit dans les rues; les piétons, les chevaux et les voitures soulèvent les poussières qui recouvrent le sol, et les micro-organismes se trouvent de nouveau en suspension dans l'atmosphère. Mais, dans la journée, le mouvement diminue, l'air est moins agité et il se purifie par précipitation des microbes, pour s'infecter à la tombée de la nuit, entre 6 et 8 heures, quand l'animation des rues recommence (1).

Si nous passons maintenant, avec M. Miquel, aux espaces limités, aux maisons, aux magasins, aux hôpitaux, nous allons trouver une proportion bien plus considérable de microbes. Dans une chambre neuve, en bon état, de la rue Monge, il y a 5,260 microbes par mètre cube d'air; au nouvel Hôtel-Dieu, bâtiment relativement neuf, il y en a 6,300; à l'hôpital de la Pitié, établissement beaucoup plus ancien, il y a 11,100 microbes par mètre cube d'air.

Ainsi sur les hauteurs, à peine 1 microbe par mètre cube d'air, dans une salle de la Pitié 11,100 microbes pour le même volume d'air ! Quelle différence au point de vue sanitaire ! D'ailleurs ces chiffres varieraient et deviendraient certainement plus grands avec les procédés perfectionnés de culture qu'on emploie actuellement.

Les microbes, une fois introduits dans un espace confiné, une chambre, un appartement, un hôpital, l'envahissent peu à peu dans toutes ses parties et y pullulent. Ils s'infiltrent partout, se déposent le long des murs, sur le sol, sur les meubles, sur le linge, etc. Ils sont respirés par les malades. Ils tombent sur le mamelon quand la femme donne le sein à son enfant, sur les parties génitales quand on les découvre, et, delà superficie des organes génitaux, cheminent dans leur profondeur.

Voulez-vous maintenant savoir combien de microbes se trouvent dans les amas de poussière d'une chambre? Rien de plus simple, car il n'est pas difficile de recueillir de la

(1) Miquel. Des variations horaires des bactéries aériennes. Revue d'hygiène et de police sanitaire, 1886, p. 393.

poussière, soit dans un appartement de la ville, soit dans une salle d'hôpital. On prend donc un gramme de la poussière qui recouvre les meubles, les saillies des murs, le parquet, on la dilue dans un grand volume d'eau ; on ensemence, dans des tubes de bouillon, quelques gouttes du liquide ainsi obtenu et on compte les colonies développées. Un simple calcul suffit alors à fixer la richesse de la poussière en micro-organismes.

Dans un gramme de poussière recueillie à l'Observatoire de Montsouris, il y a, d'après M.Miquel, 750,000 microbes vivants. Rue de Rennes, dans une chambre, le chiffre augmente considérablement et on trouve 1,300,000 microbes. Rue Monge, la poussière d'une chambre renferme 2,100,000 microbes. Et dans les hôpitaux, c'est encore pis : les germes y sont innombrables.

Ainsi donc, nous vivons constamment au milieu du danger inhérent à la présence de ces infiniment petits. Par bonheur ils ne sont pas tous nuisibles. Qu'advicndrait-il, en effet, de notre pauvre espèce , s'il en était autrement ? La race humaine ne tarderait pas à disparaître de la surface de la terre.

Mais à côté des germes inoffensifs, il y a des germes pathogènes et c'est de ceux-ci que vient le danger.

On a fait à ce sujet des expériences intéressantes. On a inoculé à des animaux des cultures de poussières de diverses provenances, et on a observé que les animaux ne meurent qu'en fort petit nombre à la suite de ces inoculations ; ce qui prouve bien qu'en général les microbes des poussières ne sont pas malfaisants. Mais, si l'inoculation est ordinairement négative quand on se sert de la poussière recueillie dans un jardin, dans une chambre saine, il n'en est plus de même quand on expérimente avec la poussière des salles d'hôpital. Cette fois beaucoup d'animaux succombent, et, quand on les sacrifie, on trouve souvent du pus dans les organes ; ce qui prouve que la poussière d'hôpital contient des microbes pathogènes en nombre assez grand pour créer un véritable danger.

Il était donc rationnel de se demander s'il ne serait pas possible de purifier l'atmosphère des salles d'hôpitaux. Dans ce but, on a essayé de mettre des filtres de coton au devant des ouvertures servant de prises d'air, mais c'est là une entreprise presque chimérique. On a encore projeté dans l'air des substances antiseptiques, soit par pulvérisation, soit par fumigation (voyez plus loin), sans obtenir de résultats bien probants. Mais s'il est difficile de purifier directement l'air d'une salle, on peut du moins s'opposer à l'accumulation des poussières qui se déposent sur les murs et sur les meubles ; il suffit pour cela de laver au lieu de balayer, d'essuyer au lieu d'épousseter; de cette façon, on enlève les poussières sans les disséminer dans l'atmosphère.

b) — De l'eau.

L'air n'est pas le seul véhicule des microbes ; l'eau en entraine aussi avec elle.

Plusieurs bactériologistes ont étudié cette question; M. Miquel, en particulier, a fait d'importantes recherches que vous trouverez relatées dans vos livres classiques, aussi je n'y insiste pas, et je préfère m'en tenir à quelques chiffres inédits, qui sont le résultat d'expériences entreprises, il y a deux ans, par M. "Vignal, actuellement mon préparateur.

M. Vignal a examiné trois eaux différentes : l'eau prise directement dans la Seine, l'eau ordinaire fournie par les conduites de la ville, et enfin l'eau de la Vanne; pour un centimètre cube d'eau, il a trouvé :

Le 10 mai 1888, au pont Saint-Michel. . 1,308 microbes.

3 juin 1888, au pont des Invalides.. 1,628 —

4 mai 1888, au pont de l'Aima 1,768 —

En résumé, quand on prend de l'eau de Seine à Paris, on trouve en moyenne 1,500 microbes par centimètre cube, ce qui représente 1,500,000 microbes par litre.

L'eau distribuée par la Ville est un peu moins contaminée, et M. Vignal y a trouvé par centimètre cube :

Le 15 mai 1888 972 microbes.

25 mai 1888 1,240 —

L'eau de la Vanne, prise à la Clinique, est plus pure, et, tout récemment (janvier 1890) M. Vignal a compté 71 colonies de microbes provenant d'un centimètre cube de cette eau, ce qui représente 71,000 microbes par litre.

C'est donc 71^000 microbes que vous introduiriez dans les parties génitales d'une femme, si vous vous serviez d'eau delà Vanne sans l'avoir préalablement stérilisée. Fort heureusement tous les microbes que renferme l'eau ne sont pas pathogènes ; néanmoins, il en est parmi eux d'éminemment dangereux, puisqu'il succombe un certain nombre des animaux inoculés avec de l'eau de Seine.

c) — Du personnel et des vêtements.

Les microbes ne sont pas seulement introduits dans l'hôpital avec l'air ou avec l'eau, ils y sont encore apportés par les personnes venant du dehors, médecins, élèves, infirmières, malades; ils s'échappent de leurs vêtements et se répandent dans l'air ou tombent sur le sol. Comment faire pour les annihiler aussi complètement que possible ? C'est assurément fort difficile. Dans la pratique journalière, il ne peut être question, en effet, de changer ou de purifier, à l'entrée même de l'hôpital, les vêtements de toutes ces personnes ; mais on peut, du moins, exiger d'elles qu'avant de pénétrer dans les salles, elles recouvrent leurs vêtements d'une blouse bien fermée, qui servira de barrière aux microbes. C'est ce que nous faisons presque tous ; j'aurai d'ailleurs «à revenir sur ce sujet à cause de son importance.

Les vêtements des femmes qui entrent à l'hôpital contien-

nent également des myriades de microbes ; aussi ces femmes sont-elles, immédiatement après leur réception, déshabillées de la tête aux pieds, et leurs vêtements sont-ils emportés dans une étuve où on les désinfecte, de sorte que de ce côté le danger est presque entièrement conjuré.

Il est démontré que Fépiderme et les organes génitaux des femmes bien portantes recèlent des microbes ; à plus forte raison cela est-il vrai pour les femmes malades, et surtout pour celles qui sont atteintes de fièvre puerpérale. Les lochies de ces dernières fourmillent de micro-organismes pathogènes, qui infectent les linges, les instruments, et, par-dessus tout, les mains des personnes appelées à leur donner des soins. C'est là une source de dangers que je vous ai signalée et qui explique la contagion. Elle nécessite donc l'isolement rapide et absolu de la femme malade. Seul, cet isolement vous permettra d'éviter que les microbes malfaisants ne se répandent dans les salles des accouchées bien portantes et n'y causent des désastres. Il est vrai qu'aujourd'hui, grâce à l'antisepsie, nos accouchées deviennent bien rarement malades, de sorte que ce danger est infiniment moins à redouter qu'autrefois ; mais il n'est cependant pas tout à fait conjuré, car, de temps à autre, des femmes déjà infectées nous sont amenées du dehors et elles apportent dans nos salles des milliers de microbes pathogènes.

Rappelez-vous la malade couchée au n° 41. Vous savez que cette femme a été soignée chez elle pendant les deux premiers jours du travail; nous ignorons de quelle façon, mais assurément sans qu'on prît des précautions suffisantes pour éviter l'infection. Quand elle entra à l'hôpital, un liquide horriblement fétide s'échappait des organes génitaux. On s'empressa de la baigner, de la laver, de lui faire des injections ; on la soigna du mieux qu'on put. Elle expulsa bientôt un fœtus et un placenta qui répandaient une odeur épouvantable de putréfaction. Mais les microbes qui avaient envahi son organisme poursuivirent leur œuvre, et l'état général s'aggrava. On fit

plusieurs injections intra-utérines, et hier j'ai pratiqué le curettage de la cavité utérine ; malgré cela, cette femme va encore plus mal aujourd'hui, et elle ne tardera pas à succomber. Vous avez vu là, en même temps qu'un exemple d'infection puerpérale contractée en dehors de l'hôpital, un exemple de la façon dont les germes pathogènes sont introduits dans les cliniques d'accouchements.

Vous savez maintenant, Messieurs, comment les microbes pénètrent dans nos salles, et menacent nos accouchées. L'air, l'eau, les vêtements, les linges, tous les objets qui nous entourent et tous ceux dont nous nous servons, l'épiderme de notre corps et celui de nos mains, leur servent de véhicules. De plus, à l'hôpital, où se trouve du sang, du liquide amniotique et des sécrétions de toutes sortes, ils rencontrent de tous côtés des conditions favorables à leur développement.

Nous sommes donc obligés, vivant au milieu d'eux, de prendre les soins les plus minutieux pour défendre nos accouchées contre leurs attaques.

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