TROISIÈME PARTIE
DE L'ASEPSIE EN OBSTÉTRIQUE
Disposer d'une maternité construite d'après les indications que je vous ai données, garnie d'un mobilier irréprochable, possédant une étuve à vapeur pour la désinfection de la literie, du linge, etc., c'est presque parfait, c'est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant. Vous savez, en effet, que, malgré les plus minutieuses précautions, les microbes pénètrent partout, avec l'air et avec l'eau, avec le personnel et les malades, etc. ; leurs menaces sont donc incessantes. Entre l'accoucheur et eux, la guerre doit être perpétuelle, sans trêve, ni merci.
La condition essentielle qu'il faut remplir pour sortir victorieux de cette guerre contre les microbes, c'est la propreté, et je ne désavouerais pas aujourd'hui le passage suivant quej'ai écrit en 1882 : « Une propreté méticuleuse constitue un acheminement vers la méthode antiseptique ; elle ne tue pas, comme celle-ci, les germes malfaisants, mais elle les disperse, les empêche de s'accumuler dans l'hôpital, en diminue le nombre et s'oppose, par conséquent, dans une certaine mesure, à la morbidité et à la mortalité. Plus que partout ailleurs, une propreté extrême doit être en honneur dans une Maternité où elle doit porter sur les accouchées, sur le personnel et ses vêtements, 1 e mobilier, les murs, le plafond et le sol » (1).
(1) T aenier et Chaktkeuil. Traité de l'art des accouchements. Paris, 1882, p. 803.
DE L'ASEPSIE EN OBSTETRIQUE
Sans la propreté, je ne saurais trop le répéter, il n'y a pas d'antisepsie possible, et, pour obtenir cette propreté indispensable, il faut laver, laver souvent, tout laver. Pour ces lavages, on pourrait évidemment se servir d'eau ordinaire, mais il vaut mieux employer de l'eau additionnée d'une substance antiseptique, car elle entraîne la poussière aussi bien que l'eau simple, et de plus tue les micro-organismes, quand elle est restée assez longtemps en contact avec eux. C'est pour cela que, depuis plusieurs années, je faisais faire à la Maternité le lavage quotidien des parquets avec de l'eau contenant de l'acide phénique ou du sublimé en dissolution, et que j'avais ordonné, comme mesure générale, qu'on lavât, avec ces solutions microbicides, non seulement le parquet, mais encore les murs et le plafond de chaque cellule ou box contenant un lit qui devenait vacant ; de la sorte, la nouvelle accouchée, qui venait ensuite occuper un de ces lits, se trouvait dans un milieu débarrassé de germes.
Insuffisance de l'eau simple.
La méthode antiseptique a fait des prodiges et des milliers d'êtres humains lui doivent aujourd'hui la vie ; il faut le dire et le répéter bien haut, car, quoique cette méthode répande ses bienfaits sur le monde entier, elle rencontre encore quelques détracteurs, qui pensent qu'elle est inutile, sinon dangereuse, et doit être abandonnée.
C'est avec cette tendance que M. le docteur Lancry (de Dunkerque) a publié un mémoire (1), dans lequel il avance qu'il suffit d'employer de l'eau simple naturelle ou encore de l'eau aseptisée par Fébulition préalable, pour faire les injections vaginales pendant l'accouchement et les suites de couches.
Voici sur quoi il s'appuie. Il a fait 58 accouchements à Dun-
(1) Lancry. De V excellence de Veau simple comme liquide d'injections vaginales citez les accouchées. Dunkerque, 1889.
INSUFFISANCE DE l'eAU SIMPLE
kerque et dans les environs : 37 fois, l'accouchement a été spontané, 21 fois, il s'est terminé par une intervention. A ces 58 faits, il a ajouté ceux de M. le docteur Delbecq (de Gravelines), au nombre de 114. Le total est' donc de 173 accouchements, qui n'ont été suivis d'aucun décès. Dans presque tous ces cas, MM. Lancry et Delbecq se sont contentés de faire faire quotidiennement aux accouchées deux injections d'eau simple.
Le mémoire de M. Lancry a eu un certain retentissement ; il a été analysé par tous les journaux de médecine, et M. le professeur Peter l'a cité avec éloges dans l'une de ses leçons cliniques ; M. Lucas-Championnière lui a fait bon accueil dans son journal, et en a reproduit les conclusions. Cette reproduction, qui pouvait être considérée comme une approbation, était de nature à surprendre tous ceux qui savent que M. Lucas- Championnière a introduit la méthode antiseptique en France et l'y a vulgarisée. M. le professeur Charles (de Liège) en a fait la remarque (1); aussi, M. Lucas-Championnière s'est-il empressé de lui répondre qu'il ne partageait pas les idées de M. Lancry, que son journal était une tribune ouverte à toutes les opinions, et qu'il ne fallait pas croire pour cela que ces dernières fussent conformes à celles de son rédacteur en chef.
Malgré un désaveu aussi autorisé, je crois utile de vous dire ce que je pense de cette question. Je ferai d'abord remarquer que M. le Dr Lancry exerce la médecine en province, par conséquent au milieu d'un air relativement pur, et dans des conditions où la contagion a moins de chances de se produire qu'à Paris. Cependant il n'est pas difficile de trouver, même à Paris, des statistiques aussi favorables que celle de M. Lancry, en voici la preuve : En 1856, j'ai fait le relevé de la mortalité puerpérale dans la clientèle civile du XIIe arrondissement (voir p. 12), et j'ai trouvé qu'il mourait seulement 1 femme sur 322 accouchées ; or, que faisait-on pour prévenir le développement de la
(1) Charlks. L'antisepsie obstétricale. Journal d'accouch. de Liège, 15 février 1890.
DE L'ASEPSIE EN OBSTETRIQUE
fièvre puerpérale ? Rien, absolument rien, pas même des injections avec de l'eau simple. Mais voici des chiffres encore plus démonstratifs : En 1858, à propos de la discussion ouverte à l'Académie de médecine sur la fièvre puerpérale, M. Depaul a rapporté le fait suivant (1) : Une société de bienfaisance s'était fondée à Paris, en 1837, pour venir en aide aux femmes en couches dans la misère. De 1837 à 1841, 1258 femmes furent accouchées par les soins de cette société, et il n'y eut aucun décès, bien qu'à cette époque on ne fit aux accouchées, ni toilette vulvaire savonneuse, ni injection antiseptique, ni injection d'eau simple.
Si j'étais tant soit peu irréfléchi, je pourrais dire, en m'appuyant sur ces deux derniers relevés, que la meilleure conduite à tenir pendant les suites de couches, est l'abstention pure et simple, sans injections d'aucune sorte. Je me contenterai seulement d'opposer ces 322 accouchements, avec un décès, et ces 1258 accouchements, sans aucun décès, aux 173 accouchements faits par MM. Lancry et Delbecq, sans décès. Cette comparaison vous prouvera qu'il est impossible de tirer une conclusion quelconque d'une statistique qui ne porte que sur 173 accouchements.
Mais je veux entrer dans le détail de deux observations que rapporte M. Lancry. Dans le premier cas, il s'agissait d'un accouchement à terme, et le placenta était retenu depuis 52 heures dans la matrice, quand survint un grand frisson suivi de chaleur et de sueur. M. Lancry pratiqua la délivrance artificielle et la fit suivre d'une injection intra-utérine. Détrompezvous, si vous croyez qu'il se servit d'eau simple, car il dit : « Je passe alors dans l'utérus deux litres d'eau phéniquée à 6 0/0, après quoi, traitement comme d'habitude. » M. Delbecq a tenu une conduite analogue dans le second cas : « Dans un seul cas, dit-il, à la suite d'une version et d'une délivrance précipitée, nécessitée par une violente hémorrhagie, j'ai employé
(1) La fièvre puerpérale. Communications à V Académie de médecine 1 vol. in-8°. Paris, 1858, p. 370.