PREMIÈRE PARTIE
Messieurs,
Je désire attirer toute votre attention sur l'admirable méthode qu'on appelle 1' 'antisepsie, dont vous nous voyez d'ailleurs mettre chaque jour les règles en pratique, dans les salles de la Clinique d'accouchements. Cette méthode est si importante qu'aujourd'hui elle domine pour ainsi dire l'obstétrique, et qu'elle a suscité un nombre considérable de travaux du plus haut intérêt, dans lesquels on a étudié avec un très grand soin les antiseptiques en général, et parfois spécifié la nature et la dose de ceux qu'il convient de recommander ou d'imposer aux sages-femmes ; telle est par exemple, parmi ces travaux, la discussion soulevée à l'Académie de médecine en 1890 (1).
C'est même cette discussion qui m'a déterminé à choisir ce sujet pour en faire l'objet de quelques leçons, car mes idées ne concordent pas complètement avec des conclusions votées par l'Académie. J'aurai du reste l'occasion d'y revenir; mais, en ce moment, je veux aborder la question à un point de vue plus général.
Depuis plusieurs années, on fait partout de l'antisepsie, et partout on en vante les avantages ; peut-être même pourriez-vous vous imaginer qu'on en exagère l'importance, lorsque vous comparez les soins incessants qu'elle exige à la rareté actuelle des maladies puerpérales. Détrompez-vous, Messieurs, si par hasard une pareille erreur s'était glissée
(l) Bulletin de V Académie de médecine, séances du 4 et du 11 février 1890.
TARNIER . 1
dans votro esprit, car c'est à l'antisepsie employée avec rigueur que nous devons notre excellent état sanitaire. Mais la sécurité au milieu de, laquelle vivent nos accouchées ne doit pas nous faire oublier ces temps néfastes où la mort faisait d'épouvantables ravages dans les maternités, alors que, dans l'ignorance où l'on était des causes de l'infection, on ne prenait pas de précautions pour l'éviter.
Actuellement, si nous n'assistons plus à des épidémies meurtrières pour les nouvelles accouchées, nous voyons cependant encore, de loin en loin, des cas isolés, sporadiques en quelque sorte, d'infection puerpérale. Ces faits, quoique très rares, nous sont d'un précieux enseignement, car ils nous tiennent en haleine, nous engagent et nous forcent à persévérer dans notre lutte contre l'infection dont il nous faut, à tout prix, empêcher l'éclosionou prévenir la dissémination. L'antisepsie est notre sauvegarde.
En effet, le germe de la fièvre puerpérale est toujours là, prêt à envahir l'organisme de nos accouchées. Sises victimes sont beaucoup moins nombreuses qu'autrefois, nous en sommes redevables à la méthode antiseptique, et je puis vous affirmer que si nous prenions moins de précautions, si notre discipline antiseptique se relâchait, nous ne tarderions pas à assister «à l'éclosion d'épidémies semblables à celles dont j'ai été le témoin, et dont je veux rapidement évoquer le souvenir devant vous, afin de vous inspirer une crainte salutaire.
Dans les épidémies de lièvre puerpérale qui sévissaient autrefois, un grand nombre de malades mouraient ; les autres ne guérissaient qu'après une convalescence plus ou moins tourmentée. La maladie présentait des formes cliniques nombreuses : sa marche était tantôt lente, tantôt rapide : certaines accouchées succombaient en quelques heures, d'autres, en peu de joui s ; quelquefois cependant La maladie durait plusieurs semaines. Les résultats des autopsies variaient suivant ces différentes circonstances. Ordinairement on trouvait du pus dans les lymphatiques et les sinus utérins; dans les ligaments
ÉTIOLOGIE DE LA FIÈVRE PUERPERALE
larges, dans le péritoine, la plèvre, etc. Quand la maladie avait duré longtemps, le pus était disséminé un peu partout, sous forme d'abcès métastatiques, dans les poumons, le foie, les articulations, etc. D'autres fois on n'observait pas de lésions; on avait beau chercher dans les lymphatiques et dans les veines de l'utérus, on n'y rencontrait pas trace de pus. On trouvait bien un sang liquide, poisseux, dont la matière colorante fdtrait à travers les parois des vaisseaux ; mais c'était en somme une maladie sans lésions macroscopiques évidentes. C'est qu'alors l'affection avait revêtu la forme d'un empoisonnement quasi-foudroyant, et que la mort était survenue avant qu'une localisation se fût produite.
Je m'en tiens là, car je ne veux pas vous décrire la fièvre puerpérale, mais quelle est la cause, quelle est la nature de cette maladie ? On a beaucoup discuté cette question, et, suivant l'état des connaissances médicales, on en a donné des explications différentes.