I. — • ÉTIOLOGIE DE LA FIÈVRE PUERPÉRALE
Les premiers auteurs qui ont laissé des descriptions de la fièvre puerpérale avaient remarqué que généralement, chez les femmes malades, les lochies étaient supprimées. Ils pensaient toutefois qu'elles continuaient à être sécrétées, mais qu'elles s'accumulaient dans la cavité de la matrice. Les lochies, disaient-ils, sont des humeurs de mauvaise qualité, qui sont inoffensives quand elles s'écoulent au dehors, mais qui deviennent dangereuses dès qu'elles sont retenues, car leurs matériaux infectent l'économie. Telle était la théorie de la rétention des lochies.
Après elle, on a admis la théorie de la métastase laiteuse, en se fondant sur ce fait, d'ailleurs bien observé, que, chez une femme atteinte de fièvre puerpérale, la sécrétion du lait ne s'établit pas ou ne tarde pas à se suspendre. Mais on prit
4 GÉNÉRALITÉS SUR LES MALADIES PUERPÉRALES. ÉTIOLOGIE
l'effet pour la cause, et, au lieu d'attribuer les troubles de la fonction mammaire à la maladie elle-même, on pensa que le lait était résorbé, puis porté dans les différents organes ou déversé dans les cavités séreuses. Cette explication semblait justifiée, parce qu'à l'autopsie on voyait souvent dans le péritoine un liquide blanchâtre et d'apparence laiteuse. Je n'ai guère besoin de vous dire qu'il s'agissait de pus véritable. Laissons donc de côté la théorie inadmissible de la métastase laiteuse.
Fort embarrassés pour expliquer d'une manière satisfaisante la nature de la fièvre puerpérale, les médecins pensèrent se tirer d'embarras en imaginant la théorie de la fièvre essentielle. Pour eux, la fièvre puerpérale devint une fièvre essentielle. Mais je suis bien embarrassé moi-même pour vous dire ce que l'on doit entendre exactement par fièvre essentielle, car cette conception ne répond plus aux idées actuelles. Aujourd'hui, nous cherchons la cause matérielle des maladies, parce que la science plus avancée nous permet de faire des investigations très délicates, tandis que nos devanciers, dans bien des circonstances, étaient obligés de se payer uniquement de mots. La fièvre puerpérale était donc pour eux une fièvre essentielle, comme la fièvre typhoïde, la variole, parce qu'ils ne savaient pas plus pour celles-ci que pour celle-là comment ni pourquoi elle se développait.
On n'allait donc pas bien loin dans la recherche de la nature de la fièvre puerpérale: c'est une fièvre essentielle ! Cela ne voulait rien dire et cela prétendait dire tout. Mais cette doctrine essentialisté devait disparaître aussi, car en médecine, et à l'Ecole de Paris surtout, la doctrine de l'organicisme allait triompher.
On chercha alors à expliquer par les lésions des organes la nature de la fièvre puerpérale, et, comme on trouvait des lésions multiples, on se hâta de décrire plusieurs maladies puerpérales distinctes. La fièvre des nouvelles accouchées n'est plus dorénavant une maladie unique, ce n'est pins une
CONTAGION DE LA FIÈVRE PUERPÉRALE
entité morbide ; néanmoins, l'expression de fièvre puerpérale demeure dans le langage, comme un terme générique très commode pour désigner à la fois toutes les maladies des femmes en couches. L'inflammation régnait alors en maîtresse, et suivant qu'elle portait sur le péritoine, l'utérus, les lymphatiques, les veines, la plèvre, les articulations, on décrivait des péritonites, des métrites, des lymphangites, des phlébites, des pleurésies, des arthrites, etc. La notion anatomopathologique était seule en honneur, la notion étiologique passait au second rang.
Cependant tout le monde s'accordait à dire que la fièvre puerpérale ou les diverses maladies inflammatoires qu'on observe chez les femmes en couches étaient de nature épidémique. On chercha donc la cause de l'épidémie. Etait-ce la température qu'il fallait accuser ? Mais les épidémies sévissaient aussi bien en hiver qu'en été, au printemps qu'en automne. Etait-ce le climat? Mais on relatait des épidémies dans tous les pays. La cause des épidémies puerpérales restait donc ignorée. On s'inclinait devant le fléau, on le subissait, mais on ne l'expliquait pas.
a) — Contagion de la fièvre puerpérale.
C'est alors que quelques accoucheurs anglais pensèrent que la propagation de la fièvre puerpérale devait peutêtre être imputée à la contagion. White (1) en avait parlé et Johnson (2) écrivait : « J'observe que cette maladie se <c rencontre plus souvent dans les hôpitaux des femmes « en couches que dans les maisons particulières... En voici, « selon moi, la véritable cause, c'est que, quelque précau-
(1) Chakles White. Avis aux femmes enceintes et en couches ou Traité des ■moyens de prévenir et de guérir les maladies qui les affligent dans ces deux états. Traduit de l'anglais, in-12. Paris, 1774, p. 64 et p. 94.
Ci) Rob. Wallace Johnson. A mm System of midwifery. Londres, in-4°, 1769. p. 353.
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« tion que l'on prenne dans les hôpitaux, l'air doit y être « plus ou moins imprégné de miasmes putrides qui s'échap- « pent des malades et qui se répandent dans les salles et « s'attachent aux meubles ».
En 1846, dans un travail de revue critique, où il résume les opinions émises par plusieurs accoucheurs devant les sociétés savantes de Londres, d'Edimbourg et de Philadelphie, un médecin américain, Samuel Kneeland (l), précisant davantage, écrivit :
« Je pense être autorisé à déduire de l'examen attentif des « faits les propositions suivantes :
« l°La fièvre puerpérale est contagieuse, comme le prouve « sa localisation à la clientèle de quelques médecins ou « gardes qui portent l'infection d'une maison à l'autre, comme « le démontrent encore les ravages qu'elle cause dans les « hôpitaux et les effets funestes des autopsies.
« Il est possible que des états particuliers de l'atmosphère « déterminent la fièvre puerpérale chez des sujets prédispo- « sés, mais la contagion de cette maladie n'en est pas moins « indéniable.
« 2° La fièvre puerpérale se transmet de plusieurs manières. « Ainsi, elle peut être inoculée directement par des liquides « recueillis sur une femme vivante et malade ou sur le cadam vre d'une femme morte en couches. Les émanations qui se « dégagent des malades et surtout l'air des salles d'hôpitaux, « où sont réunies plusieurs femmes atteintes de fièvre puerpé- « raie, propagent la maladie. Enfin clic est transportée par « les médecins, par les habits, le linge, la literie, etc., qui « ont été en contact avec une personne infectée.
« 3° La propagation de la maladie par le médecin et la « régularité avec laquelle les cas se succèdent chez ses ac- « couchées, démontrent que les épidémies de fièvre puerpérale
(1) S. KNEELAND. De la contagiosité de la fièvre puerpérale. American Journal of the médical scieneex, 1S4(!, p. 45.
CONTAGION DE LA FIÈVRE PUERPÉRALE
« sont presque toujours X effet et non la cause de la conta- « gion.
« 4° La contagion est d'autant plus à craindre, que les rap- « ports entre le médecin et l'accouchée sont plus fréquents.
« La contagion directe est donc plus à redouter que l'insa- « lubrité des locaux, la misère des femmes, l'encombrement, <i et s'il est vrai que la misère, par l'état de déchéance où elle « met l'organisme, soit une cause prédisposante de la maladie, « elle n'en est pas un facteur essentiel, puisqu'on voit celle-ci « éclater dans la classe riche aussi bien que dans la classe « pauvre.
« Un cas de fièvre puerpérale en apparence sporadique suffit « à transmettre la maladie ; un cas léger peut engendrer un « cas grave, et vice versa.
« 6° L'immunité ne peut être invoquée comme un argument « contre la contagion ; on la rencontre en effet dans toutes « les maladies universellement regardées comme conta- « gieuses.
« 7° La fièvre puerpérale est contagieuse dès le début ; « elle l'est encore après la mort : témoins les désastres qui « surviennent dans sa clientèle, quand un médecin a pratiqué « une autopsie de femme en couches.
« 8° L'accoucheur ne doit donc ni pratiquer d'autôpsie de « femme morte de fièvre puerpérale, ni même assister à « une autopsie quelle qu'elle soit. Et s'il l'a fait, malgré cette « défense, il est nécessaire qu'il se désinfecte le corps et les « habits pour ne pas infecter sa prochaine accouchée.
« Si donc un ou plusieurs cas de fièvre puerpérale survien- « nentdanssa clientèle, le médecin doit se considérer comme « un foyer de pestilence, suivant l'expression du Dr Holmes, « et agir en conséquence.
« Quant aux personnes qui ont lavé ou manipulé d'une façon « quelconque les linges ou les objets de literie souillés parles « lochies des femmes malades, elles ne doivent ni approcher, « ni, à plus forte raison, soigner une femme en couches. »