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SEPTIÈME PARTIE

DE L'ANTISEPSIE PENDANT LA LACTATION

Pendant les premières années de l'application de l'antisepsie à l'obstétrique, l'attention des accoucheurs l'ut absorbée à peu près uniquement par les soins que réclament les organes génitaux, au niveau desquels se produisent les infections graves et mortelles ; mais quand la lièvre puerpérale eut pour ainsi dire disparu des maternités, les accoucheurs, presque à l'abri dorénavant de toute préoccupation au sujet de la vie des nouvelles accouchées, portèrent leur attention du côté des mamelles, et ce fut là le point de départ d'un nouveau progrès. En effet, les complications septiques qui surviennent du côté des seins pendant l'allaitement, pour n'être pas mortelles, n'en sont pas moins très importantes : pour la mère, dont elles retardent la convalescence, et qu'elles exposent à toutes les conséquences de la suppuration (ouverture artificielle ou spontanée de l'abcès, fusées purulentes, perte fonctionnelle d'une partie de la mamelle) ; pour l'enfant, dont elles obligent souvent à suspendre ou à supprimer l'allaitement, même dans les cas où cet enfant ne souffre pas de la mauvaise qualité du lait.

Aujourd'hui, fort heureusement, nous sommes au moins aussi certains de prévenir les abcès du sein que les infections puerpérales proprement dites, grâce à la mise en œuvre de la prophylaxie antiseptique au début même de l'allaitement. Je dois donc, à ce point de vue, traiter cette question avec tous les détails nécessaires.

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Étiologie des abcès du sein. — Pendant l'allaitement, les mouvements de succion exécutés par l'enfant produisent assez souvent sur le mamelon un véritable traumatisme, à la suite duquel l'épiderme est soulevé et tombe en laissant le derme à nu, et celui-ci s'ulcère facilement parce qu'il est sans cesse offensé par des succions répétées. Quand la plaie siège à l'extrémité du mamelon, elle est généralement superficielle, on dirait que l'épiderme a été enlevé comme avec l'ongle : c'est la gerçure du sein. Quand au contraire elle se trouve à la base du mamelon, elle affecte la forme d'un véritable sillon, qui pénètre plus ou moins profondément dans le tissu du mamelon : c'est la crevasse. On voit des crevasses assez profondes pour intéresser le tiers ou la moitié du mamelon ; celui-ci peut même se détacher complètement du sein.

La crevasse est plus douloureuse et plus longue à guérir que la gerçure; mais, en réalité, les plaies du mamelon, quelles que soient leurs variétés, sont toutes rebelles au traitement, et ne se cicatrisent que difficilement si la mère continue à allaiter. Comment, d'ailleurs, en serait-il autre-» ment, puisque chaque fois que l'enfant prend le sein, il détruit, par ses mouvements de succion, le travail de réparation qui venait de se faire ?

Les gerçures et les crevasses sont très fréquentes, et on les rencontre chez la moitié environ des femmes qui allaitent pour la première fois. Les femmes blondes, lymphatiques, celles dont la peau est fine, ou qui pendant la grossesse présentaient de l'eczéma du mamelon, y sont particulièrement prédisposées; mais de toutes les causes prédisposantes, la plus importante est la mauvaise conformation du mamelon. Presque toujours, en effet, vous rencontrez des érosions et des crevasses chez les femmes dont les mamelons sont plats ou ombiliqués ; chez ces femmes, par conséquent, vous devrez redoubler de précautions antiseptiques.

Comme toute solution de continuité des téguments, les plaies du mamelon peuvent être envahies par des microbes

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pathogènes, et devenir le siège de suppurations, ou le point de départ de lymphangites et d'abcès. Si la lymphangite reste superficielle et si elle est bien traitée, elle guérit sans laisser de traces; sinon il se produit des abcès sur le trajet des lymphatiques enflammés* D'autres fois, la lymphangite est profonde, intra-glandulaire, et peut donner lieu soit à des abcès collectés dans l'épaisseur de la mamelle, soit à des abcès sous-mammaires qui repoussent en avant la glande tout entière.

Que les abcès du sein succèdent à la lymphangite mammaire, cela n'est pas douteux, et presque toujours j'ai eu l'occasion de constater de la lymphangite réticulaire et des traînées de lymphangite suivant le trajet des gros lymphatiques qui se dirigent vers l'aisselle, chez les femmes qui plus tard avaient des abcès du sein. Nélaton (l) l'avait bien vu; son élève Richard (2) pense également que le plus grand nombre des abcès mammaires sont d'origine angioleucitique, et je partage cette manière de voir.

Cependant les suppurations de la mamelle peuvent encore reconnaître une origine glandulaire ; celle-ci était même la seule admise parles anciens chirurgiens qui, on ne sait trop pourquoi, décrivaient sous le nom de poil l'inflammation du sein dans son premier stade. Le poil était attribué à V engorgement laiteux, consécutif lui-même à la suppression de l'allaitement ou à l'insuffisance des tetées, qui étaient incapables de vider la mamelle ; le lait, disait-on, s'accumule alors dans la glande, l'irrite et produit un abcès. Mais on sait aujourd'hui, etGosselinl'a dit depuis longtemps (3), que la simple rétention du lait ne suffit pas à déterminer des abcès, car ceux-ci ne surviennent ni chez les femmes qui n'allaitent pas, ni chez celles qui n'ont aucune solution de

(1) NÉLATON. Éléments de pathologie chirurgicale, 1857, t. IV, p. 19.

(2) Richaed. Pratique journalière de la chirurgie. Paris, 1880, p. 490.

(3) Gosselin. Abcès chauds post-puerpéraux de la mamelle. Clinique chirurgicale de l'hôpital de la Charité, 1876, t. II, p. 18.

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continuité du mamelon, quand elles suspendent l'allaitement.

Pour que la suppuration envahisse les canaux glandulaires, il est donc nécessaire que des agents infectieux pénètrent dans ces canaux, et ils n'y pénètrent guère que sous l'influence de l'irritation locale produite par la succion de l'enfant, surtout quand il y a en même temps des gerçures et des crevasses, c'est-à-dire des solutions de continuité où des microbes pathogènes se sont multipliés. La coexistence de solutions de continuité du mamelon ne serait cependant pas absolument nécessaire d'après certains auteurs, qui comparent volontiers la pénétration des microbes dans le sein à celle des gonocoques dans l'urèthre ; l'infection une fois établie dans les canaux galactophores, la stase laiteuse en favoriserait l'extension. 11 en serait donc des mamelles comme des autres glandes, telles que la parotide, le foie, le rein, dont les suppurations sont en général consécutives à celles de leurs canaux excréteurs.

Quelquefois, du reste, on peut démontrer d'une façon péremptoire que les canaux glandulaires sont le siège de la suppuration. Déjà, en 1855, Ghassaignac avait fait sourdre du pus par les canaux galactophores dans un cas de mastite puerpérale, et il revint sur ce sujet, en 1859, dans son Traité de la suppuration (1) ; mais M. Budin a eu le mérite d'approfondir cette question, et d'en déduire l'indication d'un traitement rationnel (2). M. Budin donne le nom de galactophorite à l'inflammation mammaire encore localisée aux canaux galactophores, et de galactophoro-mastite à cette inflammation quand elle a envahi la profondeur de la glande, les acini et le tissu conjonctif péri-acineux.

Chez huit femmes, chez lesquelles on n'avait pas observé de lymphangite du sein, mais où existaient tous les signes de la suppuration mammaire avec induration localisée de la

(1) CHASSAIGNAC. Traité pratiqua du la suppuration. Paris, 1856, t. II, p. 259.

(2) Budin. De la galactophoro-mastite. Leçons de clinique obstétricale. Paris. 188!), p. 43'.».

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glande, M. Budin parvint à faire sourdre, par un ou plusieurs canaux galactophores, soit du pus véritable, soit du lait mélangé de pus ; en même temps la tuméfaction mammaire disparaissait. Les pressions renouvelées ainsi, à plusieurs reprises, suffirent à amener rapidement la guérison.

Dans le pus exprimé par pression du mamelon dans des cas de galactophorite, M. Vignal a reconnu par la culture la présence du streptocoque pyogène, du staphylocoque doré et du staphylocoque blanc ; mais les deux derniers microbes se rencontrent plus fréquemment.

M. Nocard, au cours de ses expériences sur la mammite gangreneuse des brebis laitières (1), constata aussi dans le lait la présence de microcoques pathogènes. Ici, l'infection se propage également par les canaux galactophores ; il suffit, en effet, d'injecter dans les canaux lactifères, quelques gouttes d'une culture du microbe spécifique pour voir la maladie se développer avec une grande rapidité.

Il semble donc prouvé par la clinique, la bactériologie et l'expérimentation, que les abcès du sein peuvent être dus à l'inflammation des canaux glandulaires ; néanmoins les observations cliniques démontrent que la lymphangite est de beaucoup la cause la plus fréquente des abcès de la mamelle. Quoi qu'il en soit de cette question de doctrine, le traitement prophylactique des abcès du sein est le même, comme je vous le dirai bientôt.

Influence des abcès du sein sur le nourrisson . — Mais auparavant il me faut vous signaler les accidents que les abcès du sein peuvent déterminer chez le nourrisson. Le plus fréquemment, l'enfant diminue de poids et dépérit ; si on le pèse tous les jours, et si on trace la courbe des pesées, on voit que celle-ci s'abaisse ou reste stationnaire. On peut même être ainsi averti de la production d'un abcès du sein,

(1) Nocard. Note sur la mammite gangreneuse des brebis laitières. Annales de l'Institut Pasteur, septembre 1887, p. 417.

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avant qu'il se manifeste par des signes extérieurs. Quelquefois aussi il survient des troubles digestifs, tels que la diarrhée et les vomissements, qui altèrent l'état général, et pourraient même déterminer la mort de l'enfant, si on n'y portait

remède.

A la diminution dans la quantité du lait vient encore s'ajouter son altération par son mélange avec le pus, altération sur laquelle les accoucheurs insistent depuis longtemps. « Sans doute, dit Jacquemier, le lait mélangé de pus n'exerce pas une action délétère, et cela est fort heureux, car l'enfant est très exposé, dans les inflammations du sein, à prendre dulait altéré par du pus avant qu'on en soupçonne l'existence... Mais il ne peut le faire longtemps sans maigrir rapidement, et tomber dans un dépérissement qui ne tarderait pas à devenir funeste.

« Quelques faits semblent même prouver que le pus mêlé au lait exerce une espèce d'infection. M. Paul Dubois a vu souvent survenir, sous l'influence de cette nourriture, des érysipèles et des abcès gangréneux, particulièrement au scrotum, et la mort arriver avec promptitude (1). »

Il semble aussi que ces nourrissons soient sujets aux abcès sous-cutanés multiples, ainsi que la remarque en a été faite, dit M. Budin, par Mme Henry, sage-femme en chef de la Maternité. Par quel mécanisme le pus introduit dans le tube digestif, peut-il produire des abcès multiples ? Je ne saurais le dire; peut-être est-ce consécutivement aux troubles digestifs, si communs lorsque l'enfant absorbe un lait de mauvaise qualité. Y aurait-il une infection directe de la peau du nou veau-né par le pus qui s'écoule du sein ? Gela est encore possible, surtout si l'on considère que ces abcès se développent principalement à la face et au cou, c'est-à-dire dans les régions qui sont le plus exposées à une contamination de ce genre. Les abcès du sein de la mère sont donc graves pour le nouveau-né qu'elle allaite, et l'on ne saurait prendre assez de précautions pour en éviter la production.

(l) Jacqctemier. Manuel des accouchements, 1810, t. II, p. 831.

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Prophylaxie des abcès du sein. — Quelle que soit leur variété, les abcès du sein sont donc toujours consécutifs à l'inoculation du mamelon par des microbes pathogènes. La prophylaxie des suppurations mammaires aura donc un double rôle à remplir : préserver la région du mamelon et de l'aréole de l'invasion des micro-organismes, détruire ceux-ci sur place ou enrayer leur développement s'ils sont arrivés jusqu'au mamelon. Envisagée ainsi, la prophylaxie des abcès du sein devra s'étendre à toute la durée de l'allaitement, non seulement quand les mamelons sont déjà le siège de crevasses ou de gerçures, mais encore avant l'apparition de ces érosions ; elle devra même être l'objet des préoccupations de l'accoucheur pendant la grossesse.

Je vous ai déjà dit(voyez p. 378) les précautions antiseptiques qu'on doit prendre pendant la grossesse relativement aux mamelles. Si ces précautions ont été observées, il n'y a rien de particulier à faire pendant le travail; mais il est loin d'en être toujours ainsi. 11 faut alors s'occuper de la toilette des seins, comme on s'occupe de celle des organes génitaux. Si on a la possibilité de donner un bain à la femme, elle devra s'y savonner les seins; puis, quand elle sera couchée, on lui lotionnerales mamelons avec une solution de sublimé. Mais si le travail est trop avancé pour qu'on puisse faire prendre un bain à la parturiente, on se contentera de lui savonner doucement les seins pour les débarrasser des poussières et des matières grasses qui y adhèrent ; puis, on les lavera avec la solution antiseptique.

Prophylaxie pendant V allaitement. — Les soins à donner aux mamelles chez les nouvelles accouchées ont plus d'importance que pendant la grossesse et le travail, car c'est pendant l'allaitement que se produisent les solutions de continuité du mamelon par lesquelles les microbes pathogènes s'introduisent dans les mamelles. La prophylaxie devra surtout être sévère pendant le premier mois de la lactation, parce que c'est

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à cette période que les abcès du sein présentent leur maximum de fréquence.

Les microbes sont apportés à la surface du mamelon de plusieurs façons, et certaines conditions en favorisent le développement. Tout d'abord, il faut, ici comme pour les organes génitaux, incriminer les mains des personnes appelées à donner des soins à la nouvelle accouchée. Il est donc absolument nécessaire que les mamelles ne soient touchées qu'avec des mains irréprochables au point de vue de leur asepsie, qui viennent, par conséquent, d'être lavées dans un liquide antiseptique. Les mêmes précautions doivent être exigées de l'accouchée elle-même, dont les mains peuvent être infectées au contact des lochies. Il faudra donc recommander aux accouchées de toucher aux mamelons le moins souvent possible et, pour plus de sécurité, il est utile de leur faire laver les mains plusieurs fois par jour avec une solution de sublimé.

Après les mains, viennent les linges et généralement tous les objets qui sont appliqués sur les seins. Les linges devront être d'une propreté parfaite, ce que nous obtenons à l'hôpital par leur passage à l'étuve. Quant aux bouts de sein, téterelles, etc., ils devront, avant leur emploi, être désinfectés par l'ébullition prolongée dans l'eau salée ou boriquée; ils devront, en outre, être lavés après chaque tetée, et tremper en permanence dans de l'eau boriquée à saturation, ou dans de l'eau additionnée de bicarbonate de soude.

La bouche de l'enfant elle-même est un véhicule de microbes ; mais elle l'est tout spécialement si elle présente un foyer de suppuration, ce qui s'observe parfois, par exemple à la suite de traumatismes produits pendant la manœuvre de Mauriceau. Aussi est-il bon, avant chaque tetée, sinon de laver la bouche de l'enfant, du moins de lui essuyer les lèvres el les gencives avec un petit tampon de coton trempé dans de l'eau stérilisée ou de l'eau alcaline. Mais s'il y a un abcès buccal, le lavage de la bouche est indispensable ; dans ce cas, il serait même préférable de faire teter l'enfant par l'intermédiaire d'une téterelle.

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Il me faut encore vous signaler l'inoculation directe du mamelon par du pus provenant des yeux du nourrisson, quand celui-ci est atteint d'ophtalmie purulente. Pour éviter cette contamination, on doit, avant de mettre l'enfant au sein, lui laver avec soin les yeux, et les recouvrir d'une compresse qui empêchera le pus de couler sur ses joues, et de là sur le mamelon.

Avec toutes ces précautions, il sera exceptionnel que des microbes^ se déposent sur les mamelons ; mais quoi qu'on fasse, il ne sera pas toujours possible de l'empêcher tout à fait. Dans ce cas, les micro-organismes trouveront un excellent terrain de culture dans la salive du nourrisson et dans le lait, bientôt aigri, qui restent sur le mamelon et l'aréole après la tetée. Il faudra donc enlever ces matières fermentescibles par un lavage, pour lequel on emploiera un tampon de coton hydrophile trempé dans un liquide antiseptique.

Ce lavage aura le double avantage d'enlever mécaniquement les susdites matières organiques, et de neutraliser les microbes àla surface du mamelon. Dès lors, le mamelon sera aseptique, et si aucun microbe ne s'y dépose jusqu'à la tetée suivante, il ne s'infectera pas, et il ne se produira ni lymphangite mammaire, ni galactophorite. Malheureusement il est difficile, même à l'hôpital, d'obtenir des malades et du personnel qu'ils obéissent strictement aux ordres donnés, de sorte que, malgré toutes les recommandations, des fautes sont commises de temps en temps, et soit que la femme n'ait pas été rigoureusement soignée, soit qu'elle n'ait pas suivi scrupuleusement les prescriptions qu'on lui a faites, cette négligence devient la cause de la production de quelques abcès du sein.

Aussi obtiendra-t-on de meilleurs résultats, si on applique en permanence sur le sein des compresses imbibées d'une solution d'acide borique, comme cela a été recommandé, en 1883, par M. Pinard (1). L'acide borique a joui pour cet usage et jouit encore d'une grande vogue, en partie justifiée par son

(I)Kessein. Traitement préventif des lymphangites et des abcès du sein pendant V allaitement. Thèse de Paris, 1884.

TARNIER.

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utilité et son innocuité ; aussi M. Bar n'a-t-il eu qu'à s'en louer en 1889, 1890 et 1891 (1).

Lors de mon arrivée à la Clinique, en 1888, j'eus recours à cette pratique que j'avais déjà employée à la Maternité, mais j'eus à regretter la formation de quelques abcès qui me déterminèrent, en 1889, à abandonner l'acide borique pour employer la solution de sublimé. A partir de ce moment, les abcès mammaires disparurent pour ainsi dire de mon service. Mais, au lieu de ne faire le pansement des seins que chez les femmes qui présentaient des gerçures, des crevasses ou même de la lymphangite, comme je le faisais au début, j'appliquai ces pansements chez toutes les femmes indistinctement.

Voici comment aujourd'hui je fais procéder à ce pansement : Dès que la nouvelle accouchée a été transportée dans son lit, on étend sur chacun des seins une compresse imbibée d'une solution de sublimé à 0,20 p. 1000. Pour éviter l'évaporation, on place sur chaque compresse unlarge morceau de taffetas gommé, et le tout est maintenu en place par un bandage de corps en tarlatetne,ûxê au moyen d'épingles de nourrice. Ce bandage a encore l'avantage de soutenir les mamelles quand elles sont tombantes. Chaque fois que la mère veut donner à teter, elle retire l'une des compresses et se lave le sein, soit avec de l'eau bouillie, soit avec de l'eau légèrement salée, ou encore avec de l'eau boriquée. Après la tetée, elle lave de nouveau le sein pour le débarrasser du lait qui pourrait y rester attaché, et le pansement est rétabli.

Mais, dira-t-on, n'expose-t-on pas ainsi les nouveau-nés à une intoxication par le sublimé ? Malgré la plus scrupuleuse observation, je n'ai jamais rien vu de pareil. De plus, la quantité de sublimé qu'un enfant pourrait avaler dans ces conditions est infinitésimale, et exclurait tout danger. En voici la raison : vous savez que souvent, dans le cas de syphilis infantile, je fais administrer chaque jour aux nouveau-nés 5 gouttes de

(1) Pingat. De la prophylaxie des abcès (ht sein pendant la grossesse et l'allaitement. Thèse de Paris, 1891.

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liqueur de Van Swieten et 0,25 centigr. d'iodure de potassium. Non seulement ce traitement est bien toléré et ne produit aucune intoxication, mais il exerce une heureuse influence sur la syphilis et, par contre-coup, sur la santé générale de l'enfant. Or, comme pour panser le mamelon avec le sublimé, nous nous servons d'une solution à 1 p. 5000, il faudrait que l'enfant absorbât 25 gouttes de cette solution, ou le résidu de ces 25 gouttes, pour prendre une quantité de sublimé équivalente à celle que contiennent 5 gouttes de liqueur de Van Swieten ; ce qui est de toute impossibilité. Je puis donc vous affirmer, en connaissance de cause, qu'il n'y a aucun danger pour les enfants à panser les seins de leurs mères avec des compresses de sublimé, en se conformant, bien entendu, aux précautions que j'ai dites, et qu'on prévient de ■cette manière la production des abcès du sein.

Le seul inconvénient du sublimé ainsi employé est de provoquer quelquefois de l'hydrargyrie, surtout chez les femmes à peau fine et blanche. Cette hydrargyrie n'a jamais de gravité; néanmoins, il faut alors supprimer le sublimé, laver le sein avec de l'eau bouillie ou légèrement salée, et le recouvrir avec des compresses d'eau boriquée.

Avec les pansements au sublimé, les crevasses sont moins fréquentes et guérissent plus vite. Quand elles déterminent de vives douleurs pendant les tetées, je les fais badigeonner, 5 minutes auparavant, avec un pinceau imbibé d'une solution de chlorhydrate de cocaïne à 1 pour 20 ; puis je les recouvre avec un tout petit disque de coton hydrophile trempé dans la même solution. Au moment de mettre l'enfant au sein, le mamelon est largement lavé avec dé l'eau ordinaire afin d'éviter un empoisonnement par la cocaïne. Vous avez pu voir dans mes salles quelques faits qui ont dû vous démontrer qu'en agissant ainsi on fait disparaître la douleur, ou que celleci est considérablement atténuée. Le service que l'on rend de cette façon aux nouvelles accouchées n'est donc pas douteux.

Si, avec les compresses de sublimé, les crevasses sont

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moins fréquentes, les lymphangites sont rares, et lorsque cellesci se produisent, je fais suspendre l'allaitement du côté malade et continuer le pansement au sublimé. Presque toujours alors la lymphangite disparait rapidement, et l'allaitement peut être repris et continué sans nouvelle poussée inflammatoire.

Pendant combien de temps faut-il continuer l'application des pansements du sein? C'est variable suivant les femmes ; d'une façon générale, il convient d'y recourir tant qu'il existe des plaies du mamelon, gerçures ou crevasses ; mais si les mamelons ne présentent rien d'anormal, on peut supprimer les pansements au bout de trois semaines à un mois, et se contenter de faire de simples lavages avant et après les tetées. Il est évident aussi qu'on en suspendra l'emploi plus rapidement chez les femmes qui ont déjà allaité, et chez lesquelles, par conséquent, les gerçures et les crevasses ne sont plus guère à craindre au bout d'une quinzaine de jours.

Telle est ma pratique depuis 1889. Ces faits étaient bien connus des jeunes accoucheurs, et ils avaient été longuement exposés, avec statistique à l'appui, dans une thèse inaugurale soutenue à Paris, le 16 juillet 1891, par M. Pingat (1), qui était alors moniteur d'accouchements dans mon service ; cependant M. le Dr Lepage n'y a pas fait la moindre allusion dans un mémoire intitulé : Du pansement antiseptique du mamelon, au début de l allaitement, qu'il a lu à la Société de médecine publique, dans la séance du 24 janvier 1894. Voici, en effet, comment M. le Dr Lepage s'exprime : « Eu dépouillant chaque « année les bulletins statistiques des accouchées, depuis « l'ouverture de la clinique Baudelocque, j'ai été frappé de la « fréquence des complications légères du côté des seins comme « cause de morbidité maternelle ; j'ai pensé que l'on pouvait « obvier en grande partie à ces difficultés : 1° en faisant l'asep- <( sic préalable de la région mamelonnaire ; 2° en employant « un antiseptique, ou plutôt un mélange anseptique dont

(1) Pingat. De la prophylaxie des abcès du sein pendant la grossesse et l'allaitement. Thèse de Paris, juillet 1891.

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« Faction microbicide fût plus énergique que celle de l'eau « boriquée plus ou moins saturée et qui, en outre, amenât « une cicatrisation plus rapide des plaies du mamelon.

« Ce qui a longtemps retenu les accoucheurs dans l'emploi « d'antiseptiques énergiques, c'est la double crainte que cet « antiseptique ne détermine d'irritation locale, en particulier « de l'érythème de la région mammaire, et surtout, qu'absorbé « par le nourrisson au moment delatetée, il ne produise chez « lui des phénomènes d'empoisonnement. Ces craintes m'ont « paru exagérées ; aussi, ayant observé en ville, au mois de « septembre 1891, une lymphangite très intense d'un sein « pansé avec une compresse boriquée, j'eus recours à partir de « cette époque à la pratique suivante : avant de mettre le « nouveau-né au sein, lavage du mamelon avec du coton imbibé « d'un mélange à parties égales de liqueur de Van Swieten « et de glycérine ; puis, dès que les crevasses apparaissent, « pansement permanent avec des rondelles de tarlatane stéri- « lisées et imbibées de mixture glycéro-mercurielle.

« Les résultats obtenus m'encouragèrent à demander, au mois « de mars 1893, au professeur Pinard, l'autorisation de faire « panser dans son service les seins des femmes allaitant, avec « des ronds de tarlatane imprégnés de la mixture suivante :

« Glycérine 500 gr.

<f Eau stérilisée 450 »

« Alcool 50 »

« Biiodure de mercure 0 gr. 10 ou 0 gr. 20

« Iodure de potassium Q. S. »

En lisant le mémoire de M. le Dr Lepage, notamment le passage que je viens de citer (1), on est forcément amené à croire que cet accoucheur est le promoteur des pansements du mamelon avec une solution mercurielle, comme traitement prophylactique des lymphangites et des abcès du sein. Mais c'est là une erreur complète, de sorte qu'une rectification me parait

(1) Lepage. Revue d'hygiène et de police sanitaire. Paris, février 1894, p. 139.

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indispensable ; celle-ci est d'ailleurs facile, puisque j'ai employé couramment le bichlorure de mercure, pour le même usage, depuis 1889, et que la description de ma pratique, à partir de cette date, a été exposée tout au long dans la thèse soutenue par M. Pingat le 16 juillet 1891, tandis que la première observation de M. le Dr Lepage, ainsi qu'il le dit luimême (voir plus haut, p. 741), n'a été recueillie qu'en septembre 1891, c'est-à-dire deux mois environ après la publication de la thèse de M. Pingat, et que, de plus, l'observation de M. Lepage et son mémoire n'ont paru qu'en 1894.

Prophylaxie à la cessation de V allaitement. — Lorsqu'on cesse l'allaitement, la turgescence des mamelles disparaît d'ellemême rapidement, sans qu'il soit nécessaire d'instituer un traitement particulier. Cependant, dans quelques cas, on retire un certain avantage d'une compression douce exercée sur le sein. Il n'y a donc pas de complication inflammatoire à craindre, mais on voit assez souvent s'écouler encore pendant plusieurs semaines quelques gouttes de lait parle mamelon, ce qui, du reste, n'a aucune importance. Vous pourrez donc rassurer vos clientes qui manifesteraient quelques craintes, et leur affirmer qu'elles ne sont exposées a aucun dépôt laiteux, du fait pur et simple de la suppression de la lactation.

Traitement antiseptique des abcès du sein. — Malgré tout, si un abcès se produit, comment faut-il le traiter ? Je vous ai déjà dit que s'il y avait de la galactophorite, vous pourriez guérir la maladie rapidement, en deux ou trois jours, par l'évacuation du pus à l'aide de pressions renouvelées matin et soir; vous y ajouteriez la suppression de l'allaitement du côté malade, et de ce côté vous exerceriez de la compression à l'aide d'ouate et d'un bandage assez serré.

Mais si le pus est collecté dans le corps de la glande ou dans le tissu conjonctif périphérique, l'évacuation de la collection purulente avec le bistouri devient nécessaire. Vous

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savonnez et lavez donc minutieusement le sein avec une solution de sublimé, et vous faites une incision de 2 à 3 centim. de longueur, dirigée suivant une ligne droite tirée du mamelon à la périphérie de la glande mammaire, pour diviser le moins grand nombre possible de canaux lactifères. Un tube à drainage est alors poussé dans la cavité de l'abcès et vous lavez celle-ci avec une solution phôniquée forte au l/20e, jusqu'à ce que le liquide ressorte clair. Le tube à drainage est laissé en place. On recouvre la plaie avec de la gaze iodoformée et une couche épaisse de coton antiseptique, maintenues par une bande de tarlatane dont les entre-croisements, en forme de 8 de chiffre, devront produire un certain degré de compression. Ces lavages et ces pansements devront être renouvelés suivant les indications.

Aperçu statistique. — Autrefois les abcès du sein étaient très nombreux, et leur fréquence a été évaluée de 5 à 10 0/0, mais grâce à l'antisepsie, il n'en est plus de même aujourd'hui.

Depuis mon entrée à la Clinique, au 1er novembre 1888, jusque vers la fin de 1889 (1), j'ai employé les compresses boriquées comme traitement prophylactique des abcès du sein (voyez p. 737 et 738), et sur 1,235 accouchements il y eut 4 abcès mammaires, soit 0,32 0/0 (2).

Vers la fin de 1889, je remplaçai les compresses boriquées par des compresses au sublimé (voyez p. 738), et les bons effets de ce changement ne se firent pas attendre; c'est ainsi, par exemple, que du 1er janvier 1890 au 1er juin 1891, sur 1,727 accouchements, il n'y eut que 3 abcès du sein, soit 0,18 0/0 (3). Encore faut-il ajouter que ces trois abcès furent dus à l'indocilité des accouchées.

J'ai alors persévéré dans l'emploi du même pansement, et aujourd'hui (10 juin 1894), je compte plus de 4,000 autres accouchements sans un seul abcès du sein.

(1) Thèse de Pingat. Paris, 1891, p. 27.

(2) TAèsâ de Pingat, p. 54.

(3) Thèse de Pingat, p. 59.

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